
Perspectives DÉSINTOX Sommaire
L' Iran n'est pas ce que vous croyez !
Ce qui se présente parfois comme une critique des idées reçues est en fait une défense et illustration d'une cause vacillante. C'est le cas, par exemple, avec les textes sortis sous cette étiquette chez l'éditeur Le Cavalier Bleu à propos de l'Amérique ou de la psychanalyse, entre autres. Mais le récent ouvrage consacré à l'Iran dans la même collection est une véritable remise en cause, désintéressée et sans complaisance, des préjugés, soutenus par des décennies de propagande hostile, qui obsèdent les esprits occidentaux à propos de ce grand pays. Pays qui a beaucoup plus d'affinités avec les Européens que ceux-ci ne sont disposés à l'admettre.
L'auteur de ce courageux plaidoyer en défense, très incorrect politiquement au moment où les Anglo-américains, les Israéliens et leurs collaborateurs brandissent les foudres de guerre contre l'Iran et la Syrie, est une femme : Fariba Adelkhah, une Iranienne qui vit depuis longtemps en France. Anthropologue, directeur de recherche au CERI (Centre d'études et de recherches internationales), elle a publié de nombreux ouvrages sur l'Iran, de la civilisation perse à la révolution islamique.
L'une après l'autre, les idées reçues à propos de la République islamique tombent sous le couperet analytique et cultivé de cette Iranienne occidentalisée qui n'aime pas voir son pays injustement accusé de tous les maux :
Vu de chez nous, par exemple, on pense que l'Iran est la "république des mollas". On ne peut certes nier l'importance de la religion dans ce pays, mais il serait injuste d'en faire une société théocratique. En fait la république islamique est d'abord un régime politique inédit qui "repose, au moins en théorie, sur une légitimité représentative, par le biais d'élections au suffrage universel (...) C'est un référendum, et non une décision de l'imam Khomeiny ou une délibération du clergé, qui a approuvé la Constitution de la République islamique en novembre 1979, et sa révision, en juillet 1989, a pareillement été soumise à une approbation populaire. De même, le président de la République, l'Assemblée des Experts et le Parlement sont élus au suffrage universel et les droits civils des Iraniens sont protégés contre l'arbitraire en cas d'intervention policière ou militaire.
La République islamique est-elle archaïque et obscurantiste ? Non, car le clergé, dont on ne peut nier l'importance, " n'a cessé d'être partie prenante au changement social dont il a souvent partagé le leadership (...) Preque par définition un régime enturbanné ne peut être que passéiste. Tant s'en faut pourtant, les vingt-cinq dernières années ont vu la poursuite de la transformation rapide de la société iranienne que n'a nullement suspendue la chute d'un empire réputé modernisateur.
" L'urbanisation s'est accélérée. L'alphabétisation a progressé de façon considérable et n'a pas délaissé les femmes (...) de 80 à 85% d'entre elles savent désormais lire et écrire (...) L'Iran ne s'est nullement coupé du monde de ce point de vue : la hi-fi, l'électroménager, les cosmétiques, les fast-foods, les centres commerciaux, l'aménagement occidental de l'habitat se sont répandus et banalisés. "
Le développement des institutions politiques y est inédit, comparativement à la plupart des États musulmans : " un Parlement digne de ce nom, des élections régulières et largement représentatives même si elles ne sont pas à proprement parler démocratiques, Un Conseil constitutionnel et un conseil d'arbitrage entre ce dernier et le Parlement, ou encore des conseils municipaux élus (...) Enfin, l'Iran est entré dans l'ère des mass medias : celle des journaux, des livres, de la radio et de la télévision, y compris satellitaire, dont l'audience a décuplé ces dernières décennies.
Et ainsi de suite : le statut de la femme a remarquablement progressé et plusieurs d'entre elles sont élues à des postes politiques ou administratifs importants. Les femmes ont droit à la pratique de l'IVG qui est même publiquement encouragée depuis les années 1990 afin de limiter les naissances. La sexualité est acceptée comme un phénomène de société normal, et une non-satisfaction des besoins sexuels est reconnue comme un motif valide de séparation des couples. Certes les femmes musulmanes doivent porter le voile, mais celui-ci " a cessé d'être un monopole cléricale masculin. Les femmes l'interprètent désormais à leur façon. Il n'est plus un instrument d'expression de la religiosité, mais de la société, avec en particulier ses artistes, ses modistes et ses actrices. "
Fariba Adelkhah poursuit avec cette révélation étonnante : " les fêtes d'origine zoroastrienne ou païenne, telles que la nuit la plus longue, l'équinoxe d'automne, la fête du feu, le treizième jour de l'an, sont célébrées; les rituels de deuil comprennent de nombreux élément antiques; et l'habit dit islamique, que ce soit celui des hommes ou celui des femmes est au fond une « invention de la tradition », plus nationale que pan-musulmane." Ce qui nous rappelle opportunément que les Iraniens sont dans leur majorité des Perses, identité historique qui les distingues des Turcs et des Arabes, et les rapproche, par bien des aspects, des Européens.
Reste cette question géopolitique capitale dans le bras de fer qui oppose la République islamique aux Occidentaux : L'Iran cherche-t-il à se doter de la bombe nucléaire, et si oui, en fera-t-elle une bombe islamique pointant cette redoutable menace vers le reste du monde. Mme Adelkhah n'est pas mieux en mesure de répondre à la première partie de cette question que les experts internationaux qui restent divisés à ce sujet. Rien ne prouve et rien ne peut démentir, en l'état des informations dont nous disposons, que l'Iran est sur le point d'acquérir le feu nucléaire. Au sujet de la prétendue menace d'une bombe islamique, par contre, elle souligne que cette bombe existe déjà, aux mains du Pakistan, qui s'en est dotée essentiellement dans un contexte régional pour faire face au rival indien, lui-même équipé depuis quelques années.
En fait, " Le messianisme révolutionnaire initial de la République islamique s'est vite étiolé. Le désir de propager l'islam et de renverser les régimes impies n'a jamais été que limité à certains courants marginaux de la République (...) Un éventuel programme nucléaire iranien ne s'insérerait donc pas dans une démarche révolutionnaire messianique, ni même dans une approche ultra-nationaliste, mais dans une préoccupation exacerbée de sécurité et d'indépendance nationale. "
C'est ce même souci qui dicte le soutien de de la R.I. au Liban , en Irak, ou en Palestine à divers mouvements islamiques armés : la volonté d'acquérir une position géopolitique à la hauteur de la moyenne puissance régionale qu'elle est, capable de résister à la domination des États-Unis et de leurs alliés. En cas de détente et de véritable tentative pour régler durablement, et pas au seul avantage d'un occupant, les problèmes d'une la région qui va des confins de l'Afghanistan à la Méditerranée orientale en passant par le Golfe Persique, on pourrait sans doute compter sur l'Iran comme une force diplomatique stabilisatrice dont l'importance stratégique surpasse celle de la Turquie.
Pour conclure, soulignons que Fariba Adelkhah, tout au long de son itinéraire en terre de préjugés, dont nous n'avons exploré qu'une petite partie, avoue que le régime issu de la révolution de 1979, n'est pas un enfant de cœur. S'il est encore au pouvoir aujourd'hui, avec l'appui d'une large majorité d'Iraniens, c'est parce qu'il a su éliminer ses opposants par dizaines de milliers, les premières années, puis résister à une longue guerre menée contre lui par l'Irak, avec l'appui de l'Occident, qui a fauché des centaines de milliers de ses jeunes hommes. Tout cela, cependant, appartient à l'histoire. L'important, aujourd'hui, serait que l'Occident, et surtout l'Europe évaluent l'Iran à sa juste valeur présente, son formidable potentiel de chaînon manquant dans le puzzle eurasien, et sa redoutable capacité de résistance si l'on décidait de lui faire subir le sort de l'Irak.
Yves Argoaz
*Fariba Adelkhah, L'Iran, coll. Idées reçues, éditions Le Cavalier Bleu, Paris, 2005.
Perspectives DÉSINTOX Sommaire