"Aux portes de Gaza"
par Nurit PELED
"Soixante ans après Auschwitz, l’Etat des Juifs enferme un peuple dans
des ghettos et l’assassine par la faim, l’asphyxie et la maladie", ce
sont les terribles paroles de Nurit Peled-Elhanan devant le poste de
Eretz, à Gaza, lors de la manifestation des militants palestiniens et
israéliens contre le blocus criminel de l’État israélien sur la Bande
de Gaza. Merci à Marie-Ange Patrizio pour sa traduction de cette
intervention prononcée par cette femme courageuse le 25 janvier dernier.
"Aux portes de Gaza
"Ces mots sont dédiés aux héros de Gaza qui ont prouvé une fois de plus
que ce ne sont pas des murs fortifiés qui peuvent emprisonner l’esprit
libre de l’humanité et que la violence ne peut assujettir la vie.
L’appel pour aller aujourd’hui aux portes de Gaza à l’apogée du pogrom
mis en acte par les gangsters de l’armée d’Occupation contre les
habitants de la Bande de Gaza vient terriblement faire écho à cet autre
appel qui avait été lancé vers le monde impassible il y a plus d’un
siècle maintenant.*
« Lève-toi et va maintenant dans la cité du massacre ton chemin
prendra fin dans ses cours et tu palperas de tes mains, et tu verras de
tes yeux cherche sur l’arbre, la pierre, la barrière et l’argile des
murs le sang éclaboussé et les cerveaux desséchés de la mort ».
Que peut-on penser quand on se tient devant les portes de Gaza ? Seulement ceci :
« Là, dans le coin morne, dans l’ombre du recoin des yeux innombrables regardent »
Que pouvons-nous imaginer aujourd’hui quand nous sommes devant les portes de Gaza, si ce n’est
« un bébé, près de sa
mère étendue, près de sa mère
transpercée
pauvre poussin trouvant le repos sur le sein froid et sans lait de sa
mère. Comme un poignard, le mot du nourrisson a
été coupé en deux Son
MA a été entendu, son MAMAN jamais, O ! même
à présent son regard me
demande des comptes"
Et que pouvons-nous dire à cet enfant, qui nous demande des comptes
– à nous qui sommes devant les portes de Gaza, impuissants ? Que lui
expliquerons-nous à lui et aux autres enfants affamés et malades,
enfermés dans ce terrible ghetto, entourés de barbelés, que
pourrons-nous dire aux nouveaux-nés dont les vies ont été étouffées
dans des couveuses avant même qu’elles ne commencent, ces vies, parce
que l’État des Juifs a coupé le flux d’oxygène ? Que pourrons-nous dire
aux mères qui vont en quête de pain pour leurs enfants dans les rues de
Gaza, et que pourrons-nous nous dire à nous-mêmes ? Seulement cela :
soixante ans après Auschwitz, l’Etat des Juifs enferme un peuple dans
des ghettos et l’assassine par la faim, l’asphyxie et la maladie.
Lasse, épuisée, la sombre Shekhina court dans chaque recoin sans
trouver de repos. Désirerait pleurer ? mais pleurer ne vient pas. Elle
voudrait hurler… mais comme sourde et muette, Sa tête sous son aile, et
son aile étendue au-dessus des ombres des martyrs morts, ses larmes
dans l’obscurité d’un hangar de silence.
Parce qu’aujourd’hui, tandis que nous sommes aux portes de Gaza, nous
restons sans voix, sans mots et sans actes. Il n’y a pas de Yanosh
Korczak parmi nous qui protègera et sortira les enfants du feu. Il n’y
a pas de Justes* (Righteous Gentils) qui risqueront leur vie pour
sauver les victimes de Gaza. Nous nous tenons là, désespérés et
misérables, devant les portes de l’enfer, et obéissons aux lois
racistes qui ont tenu nos vies sous contrôle et nous sommes, nous tous,
impuissants.
Quand Bialik écrivit :
« Satan n’a pas encore créé Vengeance pour le sang du petit enfant »
Il ne pensait pas que cet enfant serait un enfant Palestinien de Gaza
et que ses bouchers seraient les soldats de la Terre d’Israël.
Et quand il écrivit :
Laissez le sang transpercer l’abîme Laissez le sang s’infiltrer vers
le bas dans les profondeurs de l’obscurité, laissez-le travailler, là,
dans l’obscurité, et ouvrir une brèche dans toutes les entrailles de la
terre.
Il n’imaginait pas que ces entrailles seraient les entrailles de la
Terre d’Israël. Que l’Etat Démocratique et Juif d’Israël qui utilise
l’expression « sang sur les mains » pour justifier son refus de libérer
des combattants de la liberté et des leaders pacifistes, nous
plongerait tous jusqu’au cou, jusqu’aux narines, dans le sang de bébés
innocents, jusqu’à ce que chacun de nos souffles ne renvoie des bulles
de sang dans le ciel de la Terre Sainte.
Et moi ? Mon coeur est mort, plus de prière sur mes lèvres
Toute ma force a disparu et il n’y a plus d’Espérance
Jusques à quand ?
Combien de temps encore ?
Jusques à quand ?
Nurit Peled-Elhanan, 26 janvier 2008
* Les poèmes "City of Slaughter" et "On Slaughter" ont été écrits
par le poète juif Haim Nahman Bialik en hommage aux victimes du pogrom
de Kishinev, en 1903, Russie.
Traduit de l’anglais par Marie-Ange Patrizio, Roseline Derrien, et
l’aide de Jean-Luc Mercier et Jean Bricmont. On trouvera une version
française du poème cité par Nurit dans le livre de poèmes de H. Bialik
traduits de l’hébreu par Ariane Bendavid, Ed. Stavit, 2004. Janusz
Korczak :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Janusz_Korczak Shekinah : présence divine
CAPJPO-EuroPalestine
publié le jeudi 7 février 2008
Article imprimé à partir du site de
l'Association CAPJPO-EuroPalestine; : http://www.europalestine.com
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