Vous avez dit complotiste ?
Depuis quelques années, je suis systématiquement attaqué par des gens
visiblement frappés d’hallucinations, qui m’accusent plus ou moins
explicitement d’être un “complotiste”. Alors, mettons les choses au
clair dès maintenant : bien que ce mot semble exister, il n’a aucun
lien significatif avec notre monde réel. Je dis “semble exister”, car
dans le dictionnaire Zingarelli [équivalent du Larousse – NdT] on ne le trouve pas. Pas même dans le Gabrielli.
Le correcteur orthographique de mon éditeur de texte me le souligne en
rouge – pour lui non plus ce mot n’existe pas. Pendant des milliers
d’années, il n’y a jamais eu de “complotiste”, tant et si bien
que le mot n’existait pas. Et puis est survenu le 11 Septembre – et
comme on n’arrête pas de nous le répéter à toutes les sauces – rien
n’est plus comme avant. Même au sens linguistique.
Donc, maintenant, le mot “complotiste” existe, sorte de néologisme du 21e
siècle. Et pour les gens qui l’utilisent, il signifie “celui qui voit
des complots partout”. Autrement dit, une espèce de paranoïaque, ou
encore mieux, un paranoïaque d’opérette, une espèce de visionnaire
louche dont on peut se moquer à volonté avec une morgue gonflée d’un
ridicule sentiment de supériorité.
En effet, il
existait déjà un vocable pour représenter ce sens, à savoir
“comploteur”. Le fait que personne ne le connaisse en dit long sur
l’influence historique des “comploteurs” en ce qui nous concerne. En
outre, le sens principal du verbe “comploter ” est : “qui fomente des
complots, des conspirations, des intrigues”. En somme, il y a une
certaine confusion autour de ce thème.
Le vrai
problème se trouve à la racine. C’est le mot “complot” qui s’adapte mal
aux discussions sur le 11-Septembre, ou sur l’origine anthropogénique
[artificielle –NdT] des nouveaux virus dont on nous rebat les oreilles
aux journaux télévisés, ou sur la véracité ou non des expéditions sur
la Lune et sur tant d’autres faits de plus en plus remis en question.
Citons le dictionnaire Gabrielli
: “Complot : conspiration, intrigue, machination, entente secrète à
fins malveillantes. Un complot contre l’État, un complot pour mutinerie
| Aussi dans un sens moins grave. Un complot entre élèves pour se
moquer de l’un d’eux”.
Le sens qui apparaît est
celui d’une intrigue entre quelques individus – c’est-à-dire quelque
chose de très différent de la stratégie complexe des grandes nations et
de ce qu’on appelle les grands pouvoirs. Une nation planifie et agit,
elle ne complote pas. Le complot se fait du bas vers le haut des
hiérarchies, et non de haut en bas. L’autre élément qui n’a rien à voir
[avec le 11/9 – NdT] est la consonance négative implicite du mot
“complot”. Les complots sont intrinsèquement malveillants. Je
me rends compte que nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à
raisonner si ce n’est en termes de Bien et de Mal, mais quand il s’agit
d’examiner les mobiles des actions des grandes nations et/ou des
grandes forces au pouvoir, les catégories du Bien et du Mal entrent
bien peu en jeu, voire même pas du tout. A ce niveau-là, le Bien et le
Mal sont seulement des instruments de marketing très bien adaptés au
grand public, bien que n’ayant que très peu de liens avec la réalité
des mobiles. Celui qui vole une pomme finira peut-être en prison, mais
la grande nation qui attaque militairement une plus petite en violant
les lois internationales qu’elle a elle-même contribué à formuler ne
sera pas sanctionnée. Au contraire, son leader sera éventuellement
récompensé par le Prix Nobel de la Paix, et lors de son discours de
remise de Prix, il pourra s’exhiber en faisant une élégante apologie de
la guerre, recueillant des applaudissements mérités. Le Bien et le Mal
se mélangent ici de façon surréaliste justement parce qu’au-delà des
conventions utiles à la vie en société, en réalité, ils n’existent pas.
Mais les conventions sociales, utiles aux individus pour la vie en
société, s’appliquent mal aux grandes forces qui font l’Histoire.
Les États-Unis bombarderont l’Afghanistan tant qu’ils le voudront et le
pourront, et c’est simplement l’Histoire du monde – ce n’est pas un
complot, ni la conséquence d’un complot.
Pourquoi
le 11 Septembre, qui fut invoqué pour justifier la guerre en
Afghanistan, n’est pas un “complot” ? Ce fut une opération militaire
extrêmement complexe au service d’une stratégie plus vaste et à plus
long terme encore que ne l’ont envisagé les millions de nouveaux
“complotistes”. Et le juger en termes de Bien et de Mal (comme cela se
fait pour les complots) peut seulement nous permettre de nous sentir
pieux et bons, et dignes de récompenses célestes, mais a peu d’impact,
voire aucun, sur la réalité des événements. Les Américains ne font pas
la guerre en Afghanistan parce qu’ils sont méchants. Ils la font parce
qu’ils peuvent la faire et qu’ils pensent que cela leur est utile. Il
est possible qu’ils se trompent (Hitler et Mussolini, en leur temps, se
trompèrent dans leurs calculs, et il ne fait aucun doute que la guerre
ne leur apporta pas tous les résultats escomptés), ou bien qu’ils aient
raison, seul l’avenir le dira.
Il nous faut mettre tout cela au clair pour nous libérer une bonne fois
pour toutes du mythe des “complots”, à la base des néologismes
horribles et trompeurs que sont “complotisme” et “complotiste”.
Au
niveau des agissements des grandes nations et des grands pouvoirs, les
complots n’existent pas. On y trouve au contraire des stratégies
élaborées, complexes, des opérations militaires sophistiquées et des
“psyops” ou opérations de guerre psychologique.
Le projet ultra-secret “Manhattan”, par lequel les États-Unis
développèrent durant la Seconde Guerre mondiale la première bombe
atomique, n’était pas un complot.
Les attentats
terroristes “sous fausse bannière” (= perpétrés sous de fausses
apparences pour pouvoir en accuser l’ennemi et justifier ainsi sa
propre réaction) tellement à la mode de nos jours, l’hypothèse selon
laquelle les nouveaux virus de la grippe sont créés en laboratoire, le
contrôle désormais presque total des grands médias, tout cela n’a
absolument rien à voir avec la notion de “complot”. Lorsque les nazis
et les fascistes contrôlaient toute la presse en Allemagne et en
Italie, ce n’était pas le fruit d’un “complot”. Ils la contrôlaient, un
point c’est tout ! Alors arrêtons de nous jeter ce mot à la figure ! On
nous l’a imprimé de force dans nos cervelles pour rajouter à la
confusion ; eh bien qu’il aille se faire voir ailleurs !
Paradoxalement,
le plus éclatant complot digne de ce nom est justement celui théorisé
par la version officielle du gouvernement états-unien sur les
événements du 11-Septembre. Dites-moi un peu si ce n’est pas un complot
exemplaire : un petit groupe d’individus très malveillants (les 19
pirates de l’air), entraînés dans une caverne afghane par l’actuel chef
du Spectre…euh, je voulais dire d’al-Qaida (excusez le lapsus, j’étais
habitué à ce que les bases secrètes dans les grottes de pays exotiques
soient celles des ennemis de James Bond, et servent uniquement à
exploser en immenses feux d’artifice pour faire comprendre au
spectateur que le film est sur le point de s’achever),
complotent pour attaquer par surprise le pays le plus puissant du
monde, le 11 septembre 2001, dans le but de lui donner une bonne leçon.
Voilà, ça c’est ce qu’on peut appeler un complot, tel que le définit le
dictionnaire de la langue italienne. Et si on voulait utiliser à tout
prix l’horrible vocable “complotiste”, il faudrait conclure que les
seuls vrais “complotistes” sont en réalité ceux qui soutiennent la
version officielle du gouvernement américain sur les faits du
11-Septembre. Rappelons-nous que “complotiste” signifierait “ceux qui
voient des complots partout”, et il me semble que la répétition
incessante, depuis des années, de messages alarmistes à propos de
“cellules dormantes d’al-Qaida” qui seraient prêtes à passer à l’action
et à nous attaquer, même si cela ne se produit pratiquement jamais (et
lorsque cela se produit, une analyse rapide amène immédiatement à
soupçonner une opération “sous fausse bannière”), cela correspond assez
bien à “voir des complots partout”. Sans parler du fait de fouiller
pendant des années tous les voyageurs qui, dans les aéroports, prennent
l’avion en toute innocence pour partir en vacances, sans jamais en
attraper un seul – je dis bien un seul – qui cherche à embarquer dans
un avion pour le détourner, cela me paraît là aussi correspondre à
“voir des complots partout”. Si pendant toutes ces années des
millions et des millions de perquisitions systématiques dans tous les
aéroports n’ont jamais permis de bloquer un seul terroriste qui voulait
s’en prendre à un avion de ligne, alors que, dans le même temps, il a
été démontré qu’avec un minimum d’ingéniosité on pouvait amener des
armes en céramique à bord (un journaliste de La Repubblica
l’a fait), une personne normale dotée de logique parviendrait à la
conclusion évidente qu’il n’y a tout simplement personne au monde qui
ait envie de foutre le bordel dans un avion de ligne. Seuls ceux qui
insistent pour “voir des complots partout” continueraient à fouiller
encore des millions de passagers, les brimant au moyen d’interdictions
absurdes d’amener à bord dentifrice, crèmes et parfums pour la peau
avec lesquels ils affirment qu’il est possible de confectionner des
bombes dans les toilettes d’un avion. S’il existe un “complotiste”,
c’est indiscutablement celui qui projette sur les autres cette
étiquette de merde [désolé, c’est encore pire en italien – NdT]. [Note
de l’auteur : à peine ai-je rédigé cet article que la nouvelle est
tombée à propos de cet idiot qui a embarqué dans un vol à destination
des États-Unis avec un paquet d’explosifs caché entre les parties
génitales. Que ceux qui se laissent impressionner par une telle mise en
scène, bien évidemment destinée à aller bombarder le Yémen, commencent
par aller voir et lire l’opinion de Webster Tarpley sur le sujet.]
Je ne m’étends pas davantage sur ce thème parce que d’autres sur la
Toile l’ont déjà fait avec suffisamment d’élégance et d’arguments
pertinents. (Ceux que ça intéresse peuvent approfondir en cliquant ici,
ou ici, mais même ici ça ne fait pas de mal).[ Articles en italien non
- encore - traduits en français - NdT]
Le nouveau clivage socio-politique sépare les sceptiques des croyants
Maintenant que nous avons écrabouillé ce mot “complotiste”, que nous reste-t-il ?
Il reste une grande, une immense division parmi les personnes qui composent la société occidentale. Autrefois,
les divisions au sein de la civilisation occidentale s’appelaient
“lutte des classes” et la séparation était représentée par une
métaphore spatiale, la répartition du cadre politique en “droite” et
“gauche”. Ce monde-là n’existe plus, même si certains ont encore des
hallucinations. Dans l’ensemble du monde occidental, il n’existe plus
de “droite” et de “gauche” politique, au-delà d’une simulation
théâtrale par ailleurs de moins en moins crédible, et d’une différence
objective anthropologique entre qui “se sent” de droite et qui de
gauche. Non. La séparation béante qui est en train de se former au sein
de la société occidentale est entre ceux qui ont cessé de croire plus
ou moins aveuglément aux informations concoctées par le circuit
orthodoxe des médias, et ceux qui, au contraire, continuent d’y croire.
C’est là un schisme important, puisqu’il conduit à deux conceptions
mentales du monde extraordinairement différentes, à des années-lumière
l’une de l’autre. C’est donc un phénomène profondément idéologique. Et
personne ne l’a encore décrit comme tel. Sur le plan intellectuel, on
répète fort justement que les idéologies sont mortes. Les anciennes.
Mais personne ne parle des nouvelles. Tous taisent ce récent, profond
et irrévocable schisme des critères avec lesquels les gens forment
leurs propres modèles de réalité.
Nous pourrons, pour le moment, appeler ces deux factions les “Confiants” et les “Désenchantés”.
Jusqu’à quelques années en arrière, nous étions tous plus ou moins
“Confiants” ; dans notre esprit, ce que nous racontaient les journaux
TV ou la presse collait assez fidèlement à la réalité. Nous avions
conscience que les informations pouvaient être partiellement manipulées
ou censurées, mais nous avions une certaine foi en ceci, que le gros de
l’information qui nous atteignait avait une “masse critique” de réalité
et que, donc, parmi les inévitables mensonges, ils nous communiquaient
quelque chose d’utile et d’important sur les faits de ce monde.
Ce système a littéralement volé en éclats avec les dix premières années
d’Internet, et à cause justement d’Internet.
Même si le
bruit de fond sur Internet a grandi au point de rendre problématique la
recherche de ce qui peut effectivement nous intéresser, la Toile a
malgré tout permis à tous les individus qui dénichent dans le Village
Global une information méconnue, mais importante, ou qui parviennent à
élaborer des raisonnements brillants sur des thèmes critiques, de les
partager avec tous ceux que cela intéresse de par le monde.
Historiquement, les époques “magiques” de la culture humaine durant
lesquelles l’intellect humain a donné naissance à d’inoubliables
foisonnements de génies – la culture grecque, la culture latine, la
Renaissance, le Siècle des Lumières, etc.… – ne furent pas le fruit de
l’action de quelques individus brillants, mais bien le résultat d’un
phénomène de résonance créative au cours duquel le génie et la
créativité de l’un catalysent le génie et la créativité de l’autre, et
ainsi de suite, dans un enchaînement admirable d’interactions positives
qui élèvent l’intellect de tous. Mais il était nécessaire que les
sujets concernés par ce processus partagent un même espace physique peu
étendu, sinon comment auraient-ils pu se rencontrer et interagir de
façon profitable ?
Aujourd’hui, Internet a
augmenté les possibilités de ce processus de résonance créative en
éliminant le problème de la distance physique entre les acteurs, qui
même en se trouvant aux antipodes les uns des autres, peuvent partager
de la même façon une sorte d’espace mental, rendant ainsi possible
l’apparition de véritables groupes disséminés qui s’échangent
régulièrement des informations et développent des modèles de réalité
communs.
Et c’est ce processus de résonance
créative sur Internet qui a généré une nouvelle catégorie du genre
humain : les Désenchantés.
Pendant que les
Confiants continuent imperturbablement d’alimenter innocemment
l’essence de leur savoir depuis le tube cathodique adoré et parfois
dans les titres des journaux qui depuis des dizaines d’années leur
tiennent compagnie au petit-déjeuner, les Désenchantés, eux, ont
l’impression d’avoir été chassés de l’Eden de l’information
“mainstream” des soi-disant vérités auxquelles ils ne parviennent plus
à croire.
Pour le Confiant, la vie est plutôt simple : le processus
de compréhension et de filtrage de l’information sur les événements du
monde est délégué aux journaux télévisés et à sa presse préférée, ce
qui lui épargne la fatigue, la perte de temps et le stress de devoir
distinguer les informations importantes de celles fallacieuses ou
insignifiantes.
Pour le Désenchanté, à l’inverse,
les choses se compliquent. Même si Internet véhicule aujourd’hui des
informations infiniment plus significatives que les vieux médias, la
Toile ne contient pas que cela. À côté d’informations importantes et
d’analyses brillantes, on trouve aussi sur Internet une quantité
infinie de conneries. De surcroît, les informations utiles sont parfois
mélangées aux conneries, et il faut une certaine habileté pour réussir
à les extraire et en faire bon usage.
Et puisque
le cerveau humain a une forte tendance à généraliser, nombreux sont
ceux qui, de la catégorie des Désenchantés, passent à celle des
Confiants inconditionnels de toutes les bizarreries qu’ils trouvent sur
Internet. Ceci explique pourquoi beaucoup de Désenchantés, après avoir
cessé de croire dans les médias traditionnels, finissent tristement par
prendre pour argent comptant les vantardises de personnes comme David
Icke (selon lequel nous sommes tous gouvernés par des hybrides d’aliens
reptiliens qui ont fusionné leur ADN avec les puissants de la Terre
voilà plus de 1000 ans). En effet, des individus comme Icke ne sont pas
le fruit du hasard, ils existent précisément pour attirer les nouveaux
Désenchantés et les transformer en une nouvelle catégorie de Confiants
inoffensifs. C’est aussi comme cela que le vieux système se défend.
Icke est seulement un parfait exemple, mais la liste des faux prophètes
est longue. Tout Désenchanté qui se respecte devrait dresser sa propre
liste noire de faux prophètes dont les révélations ne doivent pas être
prises au sérieux. (Au milieu de grosses bêtises, les faux prophètes
mélangent aussi de vraies informations, sinon qui se laisserait séduire
par eux ?). Ce n’est pas un hasard si les Nouveaux Confiants du Faux
Prophète sont fiers de se reconnaître dans l’étiquette de
“complotiste” que ceux plus perspicaces considèrent comme
nettement insultante. En somme, cocus et content de l’être !
Sans en arriver à ces extrémités, il est normal que toute personne
ayant perdu confiance dans l’information mainstream traverse une phase
pendant laquelle elle tend à croire le contraire de ce que l’autorité
traîtresse lui communique. Croire le contraire est différent de ne plus
croire, et peut conduire à des erreurs grossières. Un exemple
emblématique apparu dans les faits divers est celui de ce psychopathe
qui a lancé une statuette sur le visage de Berlusconi. Sur Internet,
une marée de Désenchantés a immédiatement rempli les forums de
discussion, convaincus que tout cet épisode, pourtant bien visible sur
les images télé, était une arnaque.
Le sang ? Du
jus de tomate. La statuette du Duomo ? Elle l’a à peine effleuré.
Certains ont même avancé l’hypothèse que la vidéo de la scène avait été
manipulée numériquement. De fait, expliquent-ils, qui en a tiré un
avantage politique ? Berlusconi. Et donc, comme nous l’a appris le cas
du 11-Septembre, tout cela signifie qu’il a lui-même organisé cet
auto-attentat. Et nous voilà devant un cas typique de Désenchantés qui,
plutôt que de se limiter au scepticisme et à la question de savoir si
ce qui nous est montré correspond à la vérité (et dans ce cas, la
réponse est oui, car les choses se sont tout simplement déroulées comme
cela), ils tombent dans le panneau de croire le contraire de la version
officielle, prenant ainsi une déculottée mémorable. Car de temps en
temps, malheureusement, les choses arrivent vraiment comme elles nous
sont rapportées. Mais durant son parcours d’émancipation, le
Désenchanté est comme un enfant qui traverse sa phase du « non », et
son refus de tout ce qui lui parvient de l’autorité est absolu et
total. Il est humain que ce type de phénomène survienne, après tout, de
la même façon que l’enfant doit franchir cette phase du « non »,
l’adulte Désenchanté lui aussi doit se libérer de ce nouvel « esclavage
». Car si auparavant c’était un esclave prêt à croire tout ce qu’on lui
racontait, c’est maintenant un esclave porté à croire le contraire de
ce qu’on lui dit. Mais c’est toujours un esclave. Esclave de
l’irréalité. Le Désenchanté doit parvenir à choisir la vision de la
réalité la plus plausible, la plus probable, et chaque fois, de manière
critique et pondérée. Et les idées préconçues ne l’aident pas dans ce
processus.
Si le cheminement des Désenchantés
vers une meilleure compréhension du monde est semé d’embûches, celui
des Confiants vers une toujours plus mauvaise compréhension du monde se
heurte à quelques obstacles épineux.
Les
Confiants ne se posent pas la question de savoir pourquoi le nombre de
Désenchantés augmente. Ils se demandent simplement pourquoi on trouve
toujours plus de « complotistes », mais la curiosité, intellectuelle
seulement en apparence, est en réalité du même ordre que celle de celui
qui se demande pourquoi tout d’un coup il y a autant de mouches qui
viennent le déranger. L’objectif n’est pas de comprendre l’écologie
complexe de la mouche, mais bien de s’en débarrasser.
La BBC et le Time ont tenté d’expliquer à leurs lecteurs Confiants
pourquoi le monde autour d’eux se remplissait de tous ces complotistes.
L’équilibre du temps de parole impose de se poser aussi la question
inverse.
L’interrogation qui tourmente fatalement
tout Désenchanté est la suivante : comment tous ces gens font-ils pour
rester Confiants ? La réponse a de multiples facettes. Ceux qui
s’alimentent en informations au travers de la télévision et
éventuellement des journaux sportifs ou « people » vivent dans une
sorte de monde illusoire tout à fait stable, un vrai Truman Show de
masse à l’épreuve des bombes, le Meilleur des Mondes prophétisé par
Aldous Huxley voilà plus d’un demi-siècle. Même ceux qui font un
pas de plus en avant et lisent les pages non sportives des journaux
restent confinés dans une version édulcorée de la réalité. Ils
demeurent convaincus que les journaux (du moins, ceux qu’ils lisent)
sont plus ou moins libres d’écrire ce qu’ils veulent, puisque nous
vivons en démocratie, et non dans une dictature. Et jusque-là, ils ne
se trompent pas. Leur erreur monumentale est sur l’estimation du « plus
ou moins ». Ce que les journaux leur cachent est d’une portée si vaste
que leur perception de la réalité en est déformée de façon
catastrophique (la mystification par le silence sur les événements du
11-Septembre en est un exemple emblématique). Cette catégorie de
Confiants est généralement plus radicale dans ses opinions erronées que
celle des Confiants « simplistes » qui, de fait, ne lisent pas. La
conviction d’être correctement informé agit avec force contre la
possibilité de découvrir que telle ou telle croyance est infondée et
cela renforce la résistance à admettre qu’ils ont gaspillé toutes ces
années de leur vie à se faire embobiner sur des thèmes cruciaux, par
des médias en qui ils avaient toute confiance. L’humiliation d’admettre
avoir été aussi stupide est proprement insupportable pour celui qui se
croit intelligent. Et celui qui n’a pas la force d’avaler une telle
couleuvre demeure un Confiant indécrottable.
Internet ou la prospérité d'une contre-information
Le foisonnement créatif entre les personnes qui collaborent sur
Internet dans le but de comprendre ce qui se passe dans le monde
au-delà de ce qu’en rapportent les médias traditionnels est un
phénomène extraordinaire qui trouve son équivalent seulement dans les
principales révolutions culturelles du passé. Les grands journaux
s’opposent à ce processus, mais en continuant de mentir sur les grands
événements du monde, ils perdent constamment leur autorité, et de plus
en plus de lecteurs Désenchantés les abandonnent. Le tirage des
journaux baisse régulièrement et fortement en Occident. Une partie des
lecteurs désorientés se rabattent sur les versions en ligne des
journaux traditionnels. Mais s’il leur est permis de formuler des
commentaires sur les articles, alors que le journal tente d’imposer
d’évidentes contre-vérités (surtout à propos de la fictive « guerre
contre la terreur »), on retrouve alors la partie « commentaires »
pleine d’informations que le journal à censurées ou déformées. On
touche ainsi au grotesque sublime : au-delà des apparences, c’est le
flux d’informations qui s’inverse, et les lecteurs communiquent à
l’auteur de l’article ce qu’il a oublié d’écrire. Jamais dans
l’Histoire ne s’était produite une chose pareille. L’univers
d’Internet a donc modifié en profondeur le paradigme de la circulation
de l’information. Et beaucoup de « Confiants » ont du mal à s’habituer
à ce nouveau paradigme. Avant l’Internet, les choses étaient plus
faciles. Pas la peine de trop réfléchir. Les informations nous
parvenaient de sources « d’autorité » comme les télévisions et la
presse écrite, et même si les opinions exprimées étaient divergentes,
il demeurait une certaine cohérence dans les faits relatés. S’il y
avait une guerre, on disait qu’il y avait une guerre. Ou à la limite,
une Mission de Paix, le synonyme hypocrite de plus en plus en vogue
depuis que l’Occident a adopté la « nov-langue » d’Orwell [1]. Pour
rester informé, il suffisait alors de croire ce que l’on entendait ou
lisait.
Mais depuis qu’Internet a multiplié à l’infini les « sources
» d’information, on a découvert que les faits sont souvent
dramatiquement différents de ce que nous en rapportaient les médias
traditionnels. Cependant, sur Internet, toutes les sources ne sont pas
fiables. Il y en a tout simplement trop pour qu’elles puissent toutes
être dignes de foi. Croire ce qu’on entend ou ce qu’on lit ne suffit
plus. Il faut réfléchir. Discerner. Extraire. En plus du travail
intellectuel, cela nécessite du temps et de l’attention. Pris par les
vicissitudes quotidiennes, nombreux sont ceux qui n’en ont pas
suffisamment. Et pour éviter de bouleverser leurs certitudes et leurs
habitudes, ils restent Confiants envers l’ancien système. À court
terme, c’est indubitablement plus pratique.
La tendance à croire les
sources réputées « autorisées » ou « d’autorité » est un processus
vieux comme la nature humaine. L’origine de cette caractéristique est
complexe et il faudrait lui consacrer un livre entier pour tenter de
l’expliquer. Mais on peut sans doute en extraire l’essence en prenant
un exemple. L’écrivain Giulio Cesare Giaccobe a connu un succès
considérable avec ses livres psychologiques destinés au grand public.
Le principal problème que rencontrent les gens – illustré par l’exemple
de Giacobbe – est l’incapacité à évoluer vers un individu
psychologiquement adulte. À l’intérieur de la plupart d’entre nous se
cache l’enfant casse-couilles qui exige d’avoir toujours ses parents à
disposition pour résoudre ses problèmes. Un enfant, par nature, n’est
pas « responsable » (et la Loi le stipule clairement). Une partie de
cette « irresponsabilité » perdure toute notre vie et est à l’origine
de désastres à n’en plus finir. Dans le cas présent, le désastre qui
nous intéresse est celui de la confiance que nous nous obstinons à
accorder à une autorité dont il a déjà maintes fois été démontré
qu’elle nous mentait. Les parents peuvent nous raconter mille
balivernes, si nous sommes un enfant, la confiance envers eux ne
disparaît pas (jusqu’au moment où, éventuellement, elle s’écroule
totalement, après quoi nous croyons tout le contraire de ce que les «
traîtres », parents, journaux, etc. nous communiquent – cette perte
totale de confiance nous sert donc bien peu si nous restons
psychologiquement des enfants).
De nombreux Confiants ont eu accès,
de façon bénéfique, à l’information alternative disponible sur
Internet. Ils ont pu vérifier de leurs yeux que les « Journaux et
Télévisions faisant Autorité », à certaines occasions et non des
moindres, leur ont menti. Mais souvent, leur confiance n’en est pas
altérée. Un cas exemplaire est celui de la crise économique en cours.
Annoncée depuis plusieurs années déjà par les Cassandres « complotistes
» sur Internet, elle a, malgré tout, pris au dépourvu des millions de
personnes quand, en septembre 2008, est survenu l’un des pires
effondrements des Marchés de mémoire d’homme. Pourtant, jusqu’en
juillet 2008, les journaux faisant « autorité » dans lesquels les
Confiants puisent leur ration quotidienne de réalité suggéraient que
dès septembre on assisterait à une reprise des Marchés. Au même moment,
sur Internet, apparaissaient déjà les dates probables de l’effondrement
: septembre. [a]
Deux mois plus tard, avec une grande ponctualité,
les économies de millions et de millions de personnes se
volatilisaient, à la plus grande stupeur des Confiants. Aujourd’hui, un
an après les faits, ces mêmes journaux qui mentirent à l’époque nous
promettent qu’ « on verra une reprise en 2010 ou 2011 ». Et que font
les Confiants, déjà trahis (et donc cocus) par leurs journaux faisant «
autorité » en 2008 ? Ils y croient, évidemment ! Cocus et prêts à
recommencer au plus vite. Malgré toutes les sottises que nous racontent
nos parents, si nous voulons rester des enfants, il faut continuer à
croire ce qu’ils nous disent (paradoxalement, on les croit aussi
lorsque la confiance trahie se transforme en haine, puisqu’on adhère
alors au contraire de ce qu’ils nous disent)
En fin de compte, le
vrai problème n’est pas de dépasser la confiance aveugle mise dans
l’autorité vue comme un parent, mais bien de devenir psychologiquement
adulte de manière à pouvoir se passer de ce substitut institutionnel
des parents. Je m’explique : comme vous le savez sans doute, il existe
aux États-Unis un mouvement populaire, présent aussi dans d’autres pays
occidentaux, qui demande haut et fort une nouvelle enquête sur les
événements du 11-Septembre. Mais à qui est-il demandé de conduire cette
enquête ? Eh bien aux mêmes qui auraient organisé le 11-Septembre,
naturellement (pas exactement aux mêmes individus, mais le sens est
celui-là). Comment est-ce possible ? Vous dites que le 11-Septembre a
été organisé par le gouvernement et ensuite vous demandez à ce même
gouvernement d’investiguer ? C’est comme un enfant qui, une fois
convaincu que son père lui a volé de l’argent, demande à ce même père
d’ouvrir une commission d’enquête sur le vol, pour enquêter sur
lui-même. Qu’espère obtenir l’enfant ? Quelles que soient ses nobles
attentes, la seule chose qu’il récoltera sera une gifle magistrale. Le
pouvoir n’enquête pas sur lui-même. Ou s’il le fait, il fait semblant.
Lui demander de le faire est une réaction puérile exactement comme
l’exemple de l’enfant casse-couilles qui embête son père voleur. On
voit dans cet exemple comment beaucoup de Confiants devenus
Désenchantés restent malgré tout psychologiquement des enfants (et donc
intrinsèquement des Confiants) qui demandent à l’autorité malveillante
et traîtresse de redevenir celle qu’ils croyaient bonne et honnête –
autrement dit, ils demandent à cette autorité d’apprendre à mieux leur
mentir, à mieux faire semblant d’être une bonne autorité (les faux
procès tristement célèbres contre des boucs-émissaires servent
exactement à cela), de façon à ce qu’ils puissent de nouveau revenir
dans le monde des Confiants dont ils ont été chassés à grands coups de
pieds au cul, et dont ils gardent une grande nostalgie. Tout ceci est
plutôt pathétique et risible. Quand tu constates que les choses ne vont
pas comme tu voudrais, tu as le choix : soit tu fais en sorte d’exercer
toi-même le pouvoir que selon toi d’autres exercent mal (approche «
révolutionnaire »), soit tu te satisfais juste du fait de comprendre
(approche « philosophique »). Se lamenter est puéril, et si dans la vie
civile tu n’es plus un enfant, c’en devient pathétique.
Le croyant ignore ou refuse l'inconfort intellectuel du sceptique
Comme dit
plus haut, les raisons pour lesquelles tant de personnes restent des
Confiants sont nombreuses. Nos modèles de réalité se réduisent
fondamentalement à des narrations que nous avons élaborées pour
nous-mêmes, et que nous nous répétons de temps en temps, en fonction
des besoins. Plus nous aurons investi de temps et d’énergie à
l’élaboration d’une telle narration intérieure, moins nous serons prêts
à jeter cet investissement pour une narration alternative, peu importe
qu’elle soit meilleure. C’est aussi pour cette raison que plus on
vieillit, moins on est disposé à changer d’avis. L’investissement des
années durant dans nos propres narrations est tout simplement trop
important pour pouvoir y renoncer. On s’attache à ses propres idées
comme à ses enfants (par ailleurs, tous deux sont des reproductions,
les enfants reproduisent les gènes, les idées imitent les « mêmes »
[NdT : attention, « mêmes » est pris ici dans le sens de l’unité
culturelle définie par la mémétique – NdT] – lire à ce propos Il Gene
Egoista de Dawkins)
Beaucoup de Confiants cheminent au bord de la
perte de confiance. J’en ai rencontré un certain nombre qui, face à des
arguments forts, vacillent un instant, s’assombrissent, semblent être
convaincus et laissent échapper que si je dis la vérité, alors ils ne
pourraient plus (ou ne voudraient plus) vivre dans un monde aussi
dégoûtant. Et le lendemain, leur esprit est de nouveau débarrassé des
doutes et confortablement réfugié dans la placide morgue des Confiants. Mais
on peut aussi décider intentionnellement de rester Confiant, si l’on
est assez sage. Durant les dernières années de sa vie, le grand
écrivain américain Robert Sheckley fut un de mes proches amis.
Ensemble, nous avons parcouru l’Europe de long en large et discuté de
beaucoup de choses. En septembre 2004, alors que j’écrivais mon livre
“Il Mito dell’11 Settembre“, nous nous rendîmes à un salon du livre à
Saint Petersbourg, et je ne résistai pas à la tentation de connaître
son opinion sur les événements du 11-Septembre. Pour des raisons
évidentes, j’avais ce thème souvent en tête à l’époque. L’opinion de
Sheckley se révéla très conventionnelle, ce qui me surprit, car
Sheckley disposait d’un esprit bien peu conventionnel. Je formulai
quelques phrases dans la direction que vous imaginerez facilement, et
tout se passa alors très vite. Il me jeta un regard malicieux et fit
une moue amusée et soupçonneuse. Je hasardai encore deux ou trois
phrases, et il changea brusquement d’expression et m’interrompit en
disant : “Je ne veux pas le savoir. Je connais déjà tout cela. C’est
l’histoire habituelle des Hommes et du Monde, c’est toujours la même
histoire. Peu importe qui a fait quoi cette fois encore, qui a tué qui
et pourquoi. C’est dans tous les cas toujours exactement le même
refrain hideux, et cela ne m’intéresse pas. Parce que si je commence à
connaître certains détails, alors je veux en connaître d’autres, et à
la fin je m’énerverai et je devrai alors perdre mon temps à réfléchir à
ces saloperies au lieu de tout ce à quoi j’ai envie de réfléchir, ce
qui m’intéresse vraiment ”.Je me tus. C’était un point de vue sage
et tout à fait respectable. Sheckley était intéressé par d’autres
mystères de l’existence et c’était son droit le plus légitime que
d’utiliser son esprit à des choses qui l‘intéressaient vraiment. Mon
intuition me dit qu’avec quelques phrases de plus, son intelligence lui
aurait interdit de continuer à ne pas comprendre de quelle illusion il
avait été victime. Il avait décidé de rester Confiant sur ce thème, au
nom de l’inutilité générale et des dommages personnels qu’entraîne le
fait de devenir Désenchanté. Je précise au passage que Sheckley n’a
jamais eu peur de sonder les abymes de la réalité et de l’âme humaine ;
pour ceux qui ne connaissent pas son œuvre (c’est pas bien !) il suffit
de rappeler que dans les années cinquante, à l’aube de la télévision,
il prévoyait déjà dans ses récits l’avènement des Reality Shows où les
concurrents pourraient être tués ou sauvés par les téléspectateurs – se
référer aux films tirés de ses œuvres, comme La decima Vittima et Le
prix du Danger). Un an plus tard, à l’âge de 77 ans, Sheckley
s’éteignait, après avoir consacré sa dernière année de vie à réfléchir
à ce qu’il voulait, lui. Il avait indubitablement pris une sage décision
Une
mention spéciale doit être attribuée aux Confiants adeptes de la
littérature de science-fiction, et plus particulièrement aux amateurs
de Philip K. Dick. Le concept d’une vision illusoire de la réalité qui
s’efface et part en lambeaux, révélant ainsi une réalité totalement
différente, est un thème habituel de la littérature de science-fiction.
On pourrait penser que cette population, habituée à ces scénarios,
serait plus sensible que d’autres à identifier les symptômes de
mystifications lorsqu’ils en sont les victimes. Mon impression (moi qui
fréquente souvent ce monde) est que finalement il n’en est rien. La
proportion de Confiants ne me semble pas inférieure à celle présente
dans d’autres catégories de population. Être familier de scénarios
imaginaires de sociétés folles où règnent des systèmes de mystification
totale et systématique ne suffit pas à les identifier lorsqu’ils se
manifestent vraiment. Il faut se rendre à l’évidence, l’esprit humain
est formé de couches, de compartiments souvent étanches entre eux.
Une
âme « cyber-punk », cynique et désenchantée, peut cohabiter dans le
cerveau d’une personne croyant aux cartomanciens et autres balivernes.
Notre cerveau abolit les réalités déplaisantes
Maintenant
que nous avons passé en revue certaines des raisons pour lesquelles
beaucoup de Confiants le restent, prenons quelques minutes pour
examiner la façon qu’a le cerveau de conserver ses propres illusions.
La
méthode vient d’une erreur systématique que le cerveau humain tend à
faire devant une information déstabilisante.
Cela s’appelle le « biais
de confirmation ». Notre cerveau accepte en général toutes les
informations qui confirment nos croyances, et rejette celles qui s’y
opposent. Les informations désagréables entrent littéralement par une
oreille et ressortent par l’autre. Nous avons tous été confrontés à ce
problème. Combien de fois s’est-on exclamé : « c’est comme parler à un
mur » ? Ceci explique pourquoi des personnes par ailleurs
intelligentes, mises en présence d’informations indéniables sur des
faits controversés comme le 11-Septembre, événements en mesure de
déstabiliser complètement la confiance que nous avons dans le système
qui nous fournit les informations sur l’actualité dans le monde, sont
visiblement incapables de les accepter.
Si nous voulons comprendre le
monde et la réalité, le « biais de confirmation » est très certainement
notre ennemi le plus implacable. Mais savoir qu’il existe ne suffit pas
à en éliminer les effets. Notre esprit refuse de comprendre ce qui ne
lui plait pas. C’est pour cela que confronté à un deuil qui nous touche
de près, nous restons longtemps incrédules. Et c’est pour cette raison
que les enfants ferment les yeux quand ils ont peur, pensant que le
fait de ne pas voir le danger suffit à l’annuler.
L’une des méthodes
logiques classiques pour différencier une explication correcte des
choses d’une explication fausse est l’utilisation de ce qu’on appelle
le « Rasoir d’Occam », crée par William of Ockham, figure du 14e
siècle. « À égalité de facteurs, l’explication la plus simple tend à
être la bonne. »
Le principe du Rasoir d’Occam est la base de la
pensée scientifique moderne, et il est pourtant le plus souvent violé
lors des explications faites par les autorités sur certains problèmes
cruciaux du Monde.
Sur les faits du 11-Septembre par exemple, la
version officielle impose de croire qu’une quantité extraordinaire de
choses tout à fait improbables se sont produites les unes à la suite
des autres, au mépris de toutes les lois de la probabilité. Nous
pourrions en faire la liste ici, mais justement je l’ai faite dans les
500 pages de mon livre
Il Mito dell’11 Settembre, et dans cet article
je me contenterai donc d’un exemple singulier que j’illustrerai après
cette rapide introduction.
En général, la Nature n’aime pas les
exceptions et c’est pour cela que la Science a découvert les “lois de
cause à effet”. La Nature tend à avoir un comportement régulier, et des
effets similaires impliquent généralement des causes similaires. C’est
pour cela que les scientifiques n’aiment pas recourir à des causes sans
précédent pour expliquer des phénomènes communs. Jusqu’au 11-Septembre,
l’écroulement rapide, symétrique et total de gratte-ciels d’acier était
un phénomène plutôt normal aux USA. Chaque fois qu’il survenait, sans
aucune exception, c’était le résultat d’une démolition contrôlée à
l’aide d’explosifs synchronisés. D’un point de vue scientifique, donc,
le Rasoir d’Occam s’applique, et l’explication la plus simple et
évidente pour les effondrements rapides, symétriques et complets des
trois tours du World Trade Center le 11 septembre 2001 est l’hypothèse
de la démolition contrôlée. C’est l’explication la plus simple, et qui
s’accorde avec la logique du Rasoir d’Occam. C’est donc la première
hypothèse à vérifier. Mais officiellement, elle n’a jamais été prise en
considération. Et pour parvenir à expliquer les raisons des
effondrements des Tours Jumelles, on a au contraire eu recours à la
rédaction de milliers et de milliers de pages qui tentent d’expliquer,
d’une façon évidemment extrêmement compliquée, ce que la thèse de la
démolition contrôlée explique de façon élémentaire; et de surcroît,
dans les conclusions, on renonce complètement à fournir une explication
à la dynamique de la chute (qui, quod erat demonstrandum [ CQFD – NdT],
ne peut s’expliquer que par une démolition contrôlée), la faisant
passer de façon laconique et grotesque comme “inévitable”.[2]
Résumons
: où que l’on regarde, ça ressemble à une démolition contrôlée. Ça a la
dynamique d’une démolition contrôlée, la durée d’une démolition
contrôlée, l’apparence esthétique d’une démolition contrôlée. Petite
question : ça ne serait pas par hasard une démolition contrôlée ? Non,
non ! jurent les scientifiques gouvernementaux, les apparences sont
trompeuses, mais on ne sait pas bien expliquer le « pourquoi », c’est
pour cela qu’on ne vous l’explique pas, c’est parce qu’il n’y a pas de
« pourquoi », la dynamique de la chute a été ce qu’elle a été, parce
que c’était inévitable. Inévitable, un point c’est tout.
Oui, oui,
euh, enfin non, non ! répètent en cœur les troupes de Confiants
arrogants depuis leur refuge hypnotique et tribal, la réalité ne fait
aucun doute, quels que soient les faits qu’on nous révèle.
Le vieux truc de la « vérité révélée » fonctionne toujours à merveille.
Qui dit que la religion est en crise ?
Nota
bene : j’ai parlé avec des Confiants qui, connaissant le principe du
Rasoir d’Occam, sont parvenus à en modifier le sens au point de le
faire coller à leurs propres convictions. Mais l’exercice n’a pas été
inutile. De tout cela, j’ai appris une chose importante, moi. En parler
ne sert à rien. Celui qui peut et veut, comprendra, celui qui ne peut
pas ou ne veut pas restera sourd à toute logique qui viole ses
convictions (même si un beau jour il change tout à coup d’idée et vient
te dire : J’avais compris dès le début, moi – c’est ce qu’on appelle
l’erreur du jugement rétrospectif, en langage technique le hindsight
bias, la conviction erronée d’avoir toujours su ce qu’en réalité on
vient à peine de comprendre)
La logique du Rasoir d’Occam s’applique
bien à la compréhension de la façon dont les choses se sont passées,
que ce soit pour l’énorme attentat du 11-Septembre ou pour le tout
petit contre Berlusconi.
En ce qui concerne le méga-attentat du
11/9, l’hypothèse du complot d’al-Qaida telle que soutenue par le
gouvernement américain, pour pouvoir se vérifier, nécessite que ce
jour-là se soit produite une monstrueuse séquence d’événements jamais
survenus auparavant, tous tellement improbables qu’ils étaient
virtuellement impossibles. En pratique, c’est comme si l’on gagnait au
Loto plusieurs fois de suite. Les obstacles statistiques sont
insurmontables (j’invite ceux qui en doutent à lire mon livre sur le
sujet). En revanche, l’hypothèse que l’attentat ait été orchestré par
une faction “canaille” de l’appareil au pouvoir aux USA, malgré son
indubitable complexité, est infiniment plus simple et ne comporte
aucune véritable impossibilité. Et ce ne sont pas les précédents
historiques qui manquent – l’Histoire du Monde nous enseigne que pour
justifier une nouvelle guerre, rien ne vaut de feindre d’avoir été
attaqué (inutile de rappeler que celui qui ne connaît pas l’histoire
est condamné à la répéter). Et donc, c’est l’option la plus logique,
selon le Rasoir d’Occam.
« À égalité de facteurs, l’explication la plus simple tend à être la bonne. »
En
ce qui concerne le mini-attentat contre Berlusconi le 13 décembre 2009,
c’est au contraire l’hypothèse de l’arnaque qui requiert les
explications les plus compliquées. Il n’y a pas vraiment d’indication
en faveur de cette hypothèse (celles relevées sur le Net sont carrément
risibles). Par contre, la thèse qu’il se soit agi du geste d’un crétin
qui a réussi grâce à une faute d’inattention du service d’ordre est
simple et évidente. Inutile de couper les cheveux en quatre.
« À égalité de facteurs, l’explication la plus simple tend à être la bonne. »
Gardez
bien à l’esprit le Rasoir d’Occam et vous limiterez les erreurs en
cette étrange époque que nous vivons et qui semble en effet tout droit
sortie de la plume paranoïaque de Philip K. Dick.
Et pour finir, il
reste une catégorie de personnes dont nous n’avons pas parlé. Ils font
partie des Confiants, mais de mauvaise foi. Cette catégorie comprend
des hommes politiques, des journalistes et des personnes ayant des
rôles critiques à l’intérieur du système. Les hommes politiques qui,
secrètement, sont Désenchantés et cyniques, sont contraints par les
circonstances de se présenter comme Confiants. À la veille d’une crise
économique et systémique dont la portée n’a pas d’égale dans le passé,
aucun politique (du moins dans notre pays) n’a de baguette magique pour
faire disparaître le problème. Mentir, étaler son optimisme afin de
retarder la catastrophe est d’une certaine façon le meilleur choix. Il
est vrai qu’ainsi, on ne fait que gonfler ultérieurement des bulles qui
nous exploseront à la figure en des catastrophes encore plus terribles,
mais au moins cela se produira plus tard, et pour le moment on survit.
C’est un peu facile de dire que les politiques pourraient résoudre le
problème en arrêtant tous les banquiers et en recréant le système
monétaire de zéro sur des bases plus réalistes.
C’est facile de le
dire. Mais essayez donc de le faire. Comment ferait-on pour gérer la
disparition simultanée de toutes les épargnes de tout le monde ?
Quelles conséquences pratiques aurait un tel événement ? Le verbe est
facile, mais l’action c’est une autre affaire. L’imagination est une
chose, la réalité en est une autre.
Les politiques doivent en effet
mentir aujourd’hui chaque fois qu’ils le pensent nécessaire. En fin de
compte, ce n’est pas de leur faute, c’est la faute de ceux qui veulent
croire à leurs mensonges. Même si cela est désagréable à entendre, les
mensonges sont imposés à ceux qui préfèrent être trompés plutôt que
devoir affronter une vérité indésirable. Les citoyens-enfants qui ne
sont jamais parvenus au stade adulte de celui qui est en mesure de
regarder en face l’angoissant gouffre de la réalité complexe des choses
sans s’évanouir ou faire « dans son froc » ont un constant besoin
d’être trompés vis-à-vis de la nature du monde dans lequel ils vivent.
La meilleure preuve en est que ce sont les citoyens qui choisissent
leurs hommes politiques en les élisant, et c’est donc de leur
responsabilité exclusive que d’opter pour des individus qui leur
mentent systématiquement. D’abord, ils votent parce qu’ils croient à
leurs boniments, et ensuite ils les accusent d’avoir fait ce pour quoi
ils les ont choisis : mentir. Et ils revotent pour eux, croyant à
nouveau à leurs bobards toujours plus gros. Comme des enfants qui font
des caprices devant leurs parents, mais vu qu’ils sont enfants, ne
peuvent pas se passer d’eux. On oublie le fait que les politiques
(comme une grande partie des êtres humains d’ailleurs) mentent depuis
au moins plusieurs milliers d’années, et qu’il est totalement puéril de
croire qu’ils s’arrêteraient justement maintenant, pour nous faire
plaisir à nous. Dans tous les pays, les politiques mentent à un niveau
toléré/demandé par leur peuple. Les politiciens menteurs sont avant
tout le symptôme de l’immaturité d’un peuple et non la cause de ses
malheurs. (L’Europe du Nord fonctionne mieux que les pays
méditerranéens, car les politiques sont en moyenne moins menteurs et
malhonnêtes, mais cela se produit parce que les peuples qui les élisent
sont beaucoup moins indulgents envers les mensonges et les embrouilles
des gouvernants – et cela finit par sélectionner une classe dirigeante
plus honnête, ou, en tout cas, moins visiblement malhonnête – avec
parfois, malgré tout, des catastrophes là-haut aussi, comme en Islande
récemment.
L’autre grande catégorie dans laquelle on retrouve
beaucoup de Confiants de mauvaise foi, c’est celle des journalistes. Je
parle de
ceux des grands médias, avec des salaires élevés et des
privilèges. Ces journalistes, bien souvent, mentent à cause de leur
conflit d’intérêts personnel : par déontologie professionnelle ils
devraient rapporter la vérité, mais leur intérêt personnel est de
conserver leur travail, leur salaire et leurs privilèges, et donc ils
éviteront soigneusement d’écrire quoi que ce soit qui pourrait les leur
faire perdre. Ils ne sont donc pas crédibles pour une question de
principe. Pour le devenir, ils devraient décider de travailler sans
être rémunérés. Cela dit, il existe aussi une multitude de journalistes
réellement Confiants qui croient vraiment aux bobards qu’ils racontent.
Les journalistes sont humains, eux aussi, et le « biais de confirmation
» fonctionne aussi pour eux. Comme disait le Sage :
« Il est difficile de faire comprendre une chose à quelqu’un quand son
salaire dépend du fait qu’il ne la comprend pas »
Si
cet article vous a permis de comprendre quelque chose (j’espère que
cela ne menacera pas votre salaire), offrez-moi un café, ou une bière,
ou une pizza, ou un beau dîner, ou une call-girl (c’est désormais une
tradition institutionnelle [en Italie – NdT], qui a valeur d’échange de
bons procédés, non assujetti à la TVA et non imposable. Évidemment, ces
services seront dévolus aux plus nécessiteux. Etant donné de sombres
raisons de comptabilité, nous n’acceptons pas le paiement en «
transsexuels » au cas où vous chercheriez sur le Net les taux de change
les plus à jour). [NdT : Référence directe aux récentes affaires
d’hommes politiques italiens mis en cause dans des affaires de
prostituées ou de transsexuels]
En outre, si cet article vous a
permis de comprendre quelque chose, dites-le à vos amis. Qu’ils le
lisent eux aussi. Ainsi, la prochaine fois que vous discuterez des
joyeusetés du monde, vous éviterez les disputes habituelles. Ce qui
vous amènera éventuellement à des disputes inhabituelles, mais on ne
peut pas tout avoir. Surtout si l’on n’est pas un richissime banquier.
par Roberto Quaglia,
roberto.infotraduction
GéantVert pour
ReOpenNews Références de l’auteur : La
« nov-langue » fut une intuition géniale de George Orwell dans son
fameux livre 1984. Elle consiste en l’acte surréaliste d’attribuer à un
mot aussi son sens opposé, en vertu du fait que celui qui contrôle le
sens des mots contrôle aussi la réalité. La dystopie orwellienne visait
à illustrer la société horrible dans laquelle devait sombrer le
communisme. Mais le communisme n’a pas duré suffisamment longtemps, et
le cauchemar orwellien, petit à petit, est en train de convoler en
justes noces avec la société dite « démocratique ». La cérémonie (dont
certains affirment qu’elle a déjà eu lieu avec la ratification du
Traité de Lisbonne) est le prélude à une union entre Nations dans
laquelle le divorce ne semble pas être toléré ; les malveillants
insinuent que l’empilement politique conduira inévitablement à des
orgies systémiques, au sein desquelles il ne sera pas permis aux
participants coalisés de choisir le rôle qu’ils veulent interpréter.
Rapport final du NIST (2005). NCSTAR 1, p xxxvii.
Références ReOpenNews :[a]
Voir par exemple les bulletins du Laboratoire Européen d’Anticipation
Politique/Europe2020 LEAP qui anticipa avec plusieurs mois d’avance la
crise de 2008
Notes ReOpenNews :(*) Roberto Quaglia a écrit
notamment : "
Il Mito dell’11 Settembre e l’Opzione Dottor Stranamore",
non traduit en français à ce jour. Il tient un site Web d’informations
alternatives, Roberto.info