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 Quelle victoire célèbre-t-on aujourd’hui le 8 mai ?


Jacques Marlaud



    Depuis longtemps déjà des voix s’élèvent pour que l’on révise avec discernement notre calendrier des fêtes et jours fériés, encore basé en partie sur une perception surannée et revancharde de l’histoire contemporaine qui tend à diviser les peuples, notamment les Européens.

    Cela s’applique aux fêtes religieuses comme aux célébrations républicaines, mais nous n’aborderons ici que ces dernières en nous concentrant sur le 8 mai. Réforme importante s’il en est car un peuple -- ou une communauté de peuples réunie au sein d’une même ré-publique -- ne peut se retrouver autour de ce que Nietzsche appelait une “Histoire monumentale” que si les symboles évoqués revêtent une signification claire et partagée dans une large mesure. À l’aune de la très faible fréquentation et de l’âge canonique des participants au coup de clairon sonné au monument aux morts de nos villes les 8 mai et les 11 novembre, entre autres, on se rend compte que ce n’est plus le cas depuis longtemps. Ces deux “fêtes” qui marquent la victoire de l’une des deux alliances de peuples d’Europe qui se sont affrontées dans l’une des pires boucheries de la guerre moderne, victoire remportée au prix d’un écrasement sans pitié et d’une humiliation sans précédent de l’ennemi, surtout lors des derniers mois de guerre en 1944-1945 et des épurations qui ont suivi, n’ont plus lieu d’être.

    Que célèbre-t-on au juste le 8 mai ? La reddition officielle et sans conditions de l’Allemagne, la “libération” officielle, ses flonflons, l’accueil triomphal des vainqueurs, leur distribution de cigarettes et de chewing-gum immortalisés par les documentaires filmés, la fin de la “barbarie nazie” et de ses horreurs... Mais que cache-t-on ce jour-là ? Car ce n’est qu’une toute petite partie de l’histoire vraie de ces temps tragiques, fardée, poudrée, relookée par ceux qui se sont arrogés l’exclusivité de la présentation en omettant l’inavouable, l’indécence des multiples massacres qui se déroulaient dans l’ombre : en Allemagne où le plus grand nombre de réfugiés civils de tous les temps étaient encore sur les routes, pourchassés par une soldatesque livrée à elle-même qui pillait, violait, mutilait, tuait et brûlait tout sur son passage. 16 millions d’Allemands furent ainsi chassés de leurs demeures sans préavis ni ménagements,  deux millions d’entre eux, au moins, y laissèrent la vie...1 Alors que des millions d’autres pauvres hères erraient à la recherche de nourriture dans les ruines des villes détruites par les bombes incendiaires des Anglo-américains. En France où l’épuration allait bon train à travers le pays, où des bandes de “résistants” de la dernière heure, et d’une espèce ignoble, pénétraient dans les chaumières pour se saisir de tel ou tel “collabo”, et parfois de son épouse et de sa fille, soit pour les livrer au lynchage de foules excitées, soit pour les exécuter sommairement, parfois après leur avoir fait subir humiliations et outrages 2. En France encore, où quelques centaines de milliers de prisonniers allemands allaient mourir de faim et de maladie dans les camps de concentration où on les avait parqués 3. En Algérie aussi, où le 8 mai 1945 précisément, une révolte des indigènes à Sétif, Guelma et Kherrata déclencha de terribles représailles sous forme d’un pilonnage des villes et villages de la côte par les canonnières de la marine et l’aviation puis d’une chasse à l’homme qui firent entre 8000 et 45000 morts selon les diverses estimations 4.
    Les horreurs de la guerre ne sont jamais agréables à rappeler, nous dira-t-on, et l’on peut sans doute trouver l’équivalent, ou parfois pire dans l’autre camp. Mais se renvoyer les cadavres à la figure, chercher les coupables d’un engrenage de violences à peine contrôlable dont les responsables peuvent se trouver dans les deux camps, est hors sujet ici. En dehors des aspects sanglants de la guerre, la question est : quel sens peut avoir la célébration du 8 mai plutôt que celle du jour suivant par exemple, le 9 mai, déjà sagement proposé comme fête de la paix et de l’Europe réconciliée  avec elle-même, de Galway à Vladivostok ?

    Le 8 mai, au-delà de la victoire à la Pyrrhus des uns et de la dure punition infligée aux vaincus, signifie in fine la défaite et le déclin durable de l’Europe aux mains des deux blocs qui vont l’occuper militairement, la couper en deux et répartir ses nations (ou ce qu’il en restait) dans leurs zones de domination, occidentalo-capitaliste d’un côté, orientalo-communiste de l’autre. Implicitement, ce sont les Pactes de Yalta et Potsdam, la honte d’une Europe conquise et partagée comme butin de guerre par deux monstres idéologiques, nés d’elle mais étrangers à sa culture profonde, que l’on remet à l’honneur ce jour-là. Pour la première fois lors de ce 65e anniversaire, des soldats états-uniens défilent sur la Place Rouge (en plus de contingents britannique, français et polonais) aux côtés des troupes russes. Par ce geste, les dirigeants russes Medvedev et Poutine ont sans doute voulu se concilier des Occidentaux généralement méfiants à leur égard. Mais il n’a pas échappé à de nombreux Russes que les militaires ainsi invités représentaient l’OTAN encore considérée comme la principale menace qui pèse sur un empire russe renaissant encore fragile. L’OTAN, ou les plus puissants de ses membres qui ont, sur son pourtour, bombardé et dépecé la Serbie et l’Irak, occupé l’Afghanistan, armé la Géorgie, subverti l’Ukraine et le Kirghizistan, établi des bases en Hongrie, en Pologne et en Roumanie, et qui menacent actuellement, par le truchement d’Israël ou non, de pulvériser l’Iran et la Syrie à coups de bombes. Rien de surprenant, donc, dans cette méfiance des Russes. D’un autre côté, nombre d’entre eux ne sont pas mécontents de se voir traités sur un pied d’égalité et de confiance par l’hyper-puissance qui naguère les considérait comme un danger pour la paix. Des deux côtés, le double jeu est patent : les masques de parade et la neutralité objective (observée en Afghanistan) dissimulent à peine les véritables enjeux géopolitiques opposant, aujourd’hui comme hier, la terre du milieu, le Heartland, et la thalassocratie, enjeux avivés par la nouvelle multipolarité et l’apparition de tierces puissances désireuses de jouer dans la cour des grands.

    Pour résumer le 8 mai est une célébration surréaliste et nuisible, ayant peu à voir avec l’Histoire, contribuant à légitimer un ordre mondial de plus en plus contesté et une mémoire historique artificiellement reconstituée autour de motivations passéistes (nazisme, Résistance, Shoah, antisémitisme...) pour nous faire oublier les affrontements et les crimes collectifs d’aujourd’hui dont les fauteurs sont précisément les piliers militaires et idéologiques du “nouvel ordre mondial”. Pour nous faire négliger les combats qu’il nous reste à mener afin de dégager nos peuples (et tous les peuples) de l’emprise d’une mondialisation financière qui cherche à les asservir toujours un peu plus à ses impératifs. Pour tenter de nous empêcher de refonder un équilibre mondial sur le socle d’un droit des peuples appliqué avec justice et d’une recherche constante de la paix par l’entente, le respect mutuel et la négociation, promus par de véritables institutions internationales à la place de nos actuelles potiches basées à New York.

     En écrivant ceci nous pensons particulièrement à la Palestine et à l’Iran, à l’Irak, à l’Afghanistan, au Liban et à la Syrie où sur le front “usraélien” on entend battre régulièrement les tambours de guerre. Mais aussi, à la Corée du nord et à la Chine, à la Birmanie, au Yemen, à la Somalie, au Vénézuela, à Cuba, à la Bolivie, aux Marches de la Russie...) et à ce que la permanence de telles “menaces” fait peser sur la paix du monde, tant du côté des soi-disant menacés que des menaçants allégués, fréquemment interchangeables. 
     
    Nous pensons aussi à la pensée unique qui obsède nos “dirigeants” (si l’on peut les appeler ainsi), à cet impératif de croissance à tout prix qui, même sous son masque de “développement durable”,  démontre chaque jour, avec les frasques de sa finance échevelée, les explosions de ses puits de pétrole off shore, les inondations de ses constructions inondables, les tempêtes de sable qui avalent d’immenses pays de déforestation qu’il EST l’impératif majeur de guerre contre la planète dont la guerre réelle n’est qu’un appendice.

    À l’aune de ces grands soucis, le clairon du 8 mai avec ses trois vieux pelés et le discours insipide du maire ou du président, sonnent bien dérisoire. S’ils ne cherchaient pas, malgré eux, à raviver de vieilles haines, et s’ils ne restituaient pas implicitement un seul versant de l’Histoire malheureuse de nos pays frères jetés l’un contre l’autre, par des forces qu’ils ne maîtrisaient pas, dans l’embrasement qui allait les dévorer, nous aurions pu l’ignorer...


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1- Jörg Friedrich, L’incendie- L’Allemagne sous les bombes 1940-1945, De Fallois, 2004

Jacques de Launay, La grande débâcle 1944-1945, Albin Michel, 1985
Florence Lelait, Les expulsés allemands. Des victimes en quête de reconnaissance, @mnis, 2006

2- Philippe Bourdrel, L’épuration sauvage 1944-1945, Perrin, 2002
Colette de Launay, alias Roger Garnier, Quelques crimes de la Résistance, 1944 +  Liste sommaire des personnes assassinées par la Résistance dans le département de la Loire, éd. sous le manteau, 1944, Roanne

3- James Bacque, Morts pour raisons diverses, Enquête sur le traitement des prisonniers de guerre allemands dans les camps américains et français à la fin de la Seconde Guerre mondiale, éditions de l’AAARGH, 2004

4- Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre : 8 mai 1945, Sétif-Guelma-Kherrata, Syros, 1995

Jacques Marlaud
8 mai 2010
http://esprit-europeen.fr/



 


  

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