C'est la fête, on ne parle que de ça depuis quelques jours. Discours,
souvenirs, flash back, titres des journaux et des bulletins
d'information, et pour l'apothéose : écrans géants et sons et
lumières... Tous à Berlin ! Tout le monde veut en être. Certains
rétrospectivement, tel ce petit Nicolas se rappelant avoir été là-bas
ce jour-là, comme s'ils avaient deviné qu'un événement majeur allait
s'y produire, d'autres reconnaissant plus modestement n'y être apparus
que quelques jours plus tard.
Pourtant, cette jubilation
prévue et convenue ne convient pas à tout le monde puisque les
Allemands travaillent ce jour-là, leurs dirigeants ayant préféré
déclarer férié le 3 octobre de l'année suivante, date de la
réunification constitutionnelle, privilégiant la célébration de la
formalité politique qui n'a fait qu'entériner la volonté populaire,
véritable auteur de la page d'histoire qui s'est écrite en 1989.
Mais la jubilation sonne faux surtout parce que l'impression générale
de nombreux Allemands, comme celle de nombreux Européens dégoûtés par
le réchauffé médiatique de l'histoire qui nous est servi en ce moment,
est que la possibilité de liberté et de souveraineté authentiques
(l'une ne va pas sans l'autre) qui a surgi au moment de l'ouverture
d'une brèche dans le mur qui écartelait l'Europe, n'a pas été saisie.
Sans prétendre faire l'inventaire de toutes les occasions manquées de
restituer à notre continent l'unité, la souveraineté et la puissance
qui lui ont été confisquées à la faveur de sa défaite en 1945 -car qui
oserait nier que la multiplication des casernes et des bases
soviétiques et états-uniennes sur le sol européen ait été la défaite de
toute l'Europe et pas seulement celle des forces de l'Axe ?- nous
rappellerons quelques ratés importants depuis la fatidique année 1989
et donnerons quelques indicateurs de l'impuissance, de l'esclavage
auxquels est soumise la volonté politique européenne actuelle.
Le 9 novembre 1989, il n'y avait pas de représentants officiels de la
France, ni de l'Europe à Berlin, pas plus que le lendemain. Les
Allemands furent bien seuls pour ces retrouvailles, et lorsque au cours
des semaines et des mois qui suivirent, les puissances ayant contribué
à l'occupation et à la division de l'Europe par des forces étrangères
se rallièrent au fait populaire accompli, elles le firent avec
réticence et méfiance, laissant l'une des puissances occupantes, les
USA pour ne pas la nommer, avertir par la « Bush » de leur président
les Allemands et les Européens qui oseraient se faire quelques
illusions, qu'il n'était pas question que l'Allemagne réunifiée quittât
le giron de l'Alliance atlantique. Y avait-il alors quelqu'un dans la
salle, quelqu'Européen digne de ce nom pour réagir à un tel affront ?
On l'attend toujours.
Imaginons un homme d'État français
doué d'une vision et d'une volonté politique vraiment européenne :
n'aurait-il pas aussitôt proposé à M. Kohl de le rencontrer dans
l'urgence pour assumer entre Européens la nouvelle donne internationale
résultant du fait populaire accompli ? Pour le côté symbolique, il eût
amené avec lui à Berlin une promotion de Saint-Cyriens en casoar et
gants blancs qui, de concert avec un prestigieux régiment germanique
eussent passé sous le quadrige de la porte de Brandebourg en défilant
lentement au rythme de l'hymne à la joie, si bien nommé. Pour faire
bonne mesure, on aurait invité quelques unités de parade des États
proches, dans tous les sens du mot, de la nouvelle Europe, comme les
Belges, les Autrichiens, les Espagnols et les Italiens, en laissant de
côté bien entendu la valetaille des yankees, si vous nous passez
l'expression. Et après cela bien sûr, on aurait pu donner libre cours à
la fête, en prenant soin d'insister sur une tonalité européenne des
musiques, des goûts et des couleurs plutôt que de céder le pas aux
tohu-bohus d'Outre-Atlantique. Voilà pour le style, l'allure en forme
de proue d'un événement -Ereignis plutôt que happening- qui en valait
la chandelle. Quel manque d'imagination, quel degré de nihilisme
doit-on imputer à ceux qui ont laissé fuir l'occasion d'une célébration
à la fois sobre et solennelle et qui lui ont préféré la banalité d'un
spectacle insignifiant ?
Mais plus encore que l'absence de décorum, on doit déplorer la carence
de perspective, l'aboulie politique qui a laissé le champ libre aux
rivaux, aux ennemis de l'Europe que nous eussions pu, d'un coup d'un
seul, renvoyer chez eux au motif qu'ils n'avaient désormais plus rien à
faire chez nous. Un Conseil de Salut Public Européen, composé du noyau
susdit -auquel on aurait laissé s'agréger les volontaires de l'Ouest et
de l'Est- aurait invité MM Gorbatchev et Bush à concrétiser et
pousuivre le mouvement d'émancipation de leurs satellites respectifs en
désarmant, puis en fermant leurs bases et leurs casernes sur le sol de
la vieille Europe. Pour désamorcer la méfiance compréhensible envers
l'ogre soviétique, toujours perçu comme dangereux, attitude qui a
poussé les Allemands, puis leurs voisins de l'Est dans les bras des
États-Unis, la France eût offert généreusement son parapluie nucléaire
défensif aux Allemands et aux proches voisins qui en auraient fait la
demande dans le cadre d'un accord de non-agression avec la Russie et
ses alliés. Décision inspirée qui eût scellé l'acte de naissance d'une
défense européenne crédible.
Bien entendu, une telle
démarche aurait exigé des années pour obtenir des résultats tangibles.
Elle se serait heurtée à des résistances, notamment du côté de l'axe
Washington-Londres, donnant l'opportunité au noyau de la nouvelle
Europe souveraine de prouver sa solidité et de faire appel à ses
peuples qui auraient eu là enfin une raison de s'unir, de croire en une
Europe-substance, une Europe-volonté, une patrie commune autrement plus
engageante que le grand marché sans frontières et sans cap à tenir, à
la solde de toutes les puissances transnationales, que nous
connaissons. L'essentiel n'était pas le temps que cela pouvait prendre
-et il ne l'est toujours pas- mais la création d'une dynamique de
gouvernement européen dégagée des pouvoirs et des intérêts
extra-continentaux et des utopies mondialisatrices, tout comme des
notalgies nationalistes propres à décourager la véritable construction
européenne et, n'ayons pas peur des mots, l'idée impériale destinée à
en couronner l'édifice.
Au lieu de cela, qu'avons-nous vu
depuis ce fatidique 9 novembre 89 ? Toujours plus de bases américaines
implantées sur le sol européen. Des guerres intereuropéennes
(L'éclatement provoqué de la Yougoslavie, l'agression de l'OTAN contre
la Serbie) et extra-européennes (Irak, Afghanistan, Liban...) où les
Européens ont été enrôlés malgré eux derrière l'Oncle Sam. Nous avons
vu la France sarkozienne réintégrer l'OTAN, balayant le souci
d'indépendance et d'équilibre international qui avait inspiré peu ou
prou ses gouvernements précédents. Nous avons vu l'Europe stagner,
susciter le rejet de nombreux Européens, s'agréger des États qui la
poussaient vers les États-Unis et qui, fort de cet appui cherchent à
antagoniser, à détruire la Russie...
Nous subissons la
gabegie d'une Europe ingouvernable, la corruption, l'arrogance d'une
Anglosaxonie en pleine déconfiture qui pourtant nous maintient encore
sous sa coupe et utilise nos soldats comme supplétifs des guerres de
conquête qu'elle perdra inévitablement.