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9 Novembre 1989
Liberté recouvrée ou confisquée ?




    C'est la fête, on ne parle que de ça depuis quelques jours. Discours, souvenirs, flash back, titres des journaux et des bulletins d'information, et pour l'apothéose : écrans géants et sons et lumières... Tous à Berlin ! Tout le monde veut en être. Certains rétrospectivement, tel ce petit Nicolas se rappelant avoir été là-bas ce jour-là, comme s'ils avaient deviné qu'un événement majeur allait s'y produire, d'autres reconnaissant plus modestement n'y être apparus que quelques jours plus tard.

    Pourtant, cette jubilation prévue et convenue ne convient pas à tout le monde puisque les Allemands travaillent ce jour-là, leurs dirigeants ayant préféré déclarer férié le 3 octobre de l'année suivante, date de la réunification constitutionnelle, privilégiant la célébration de la formalité politique qui n'a fait qu'entériner la volonté populaire, véritable auteur de la page d'histoire qui s'est écrite en 1989.

    Mais la jubilation sonne faux surtout parce que l'impression générale de nombreux Allemands, comme celle de nombreux Européens dégoûtés par le réchauffé médiatique de l'histoire qui nous est servi en ce moment, est que la possibilité de liberté et de souveraineté authentiques (l'une ne va pas sans l'autre) qui a surgi au moment de l'ouverture d'une brèche dans le mur qui écartelait l'Europe, n'a pas été saisie. Sans prétendre faire l'inventaire de toutes les occasions manquées de restituer à notre continent l'unité, la souveraineté et la puissance qui lui ont été confisquées à la faveur de sa défaite en 1945 -car qui oserait nier que la multiplication des casernes et des bases soviétiques et états-uniennes sur le sol européen ait été la défaite de toute l'Europe et pas seulement celle des forces de l'Axe ?- nous rappellerons quelques ratés importants depuis la fatidique année 1989 et donnerons quelques indicateurs de l'impuissance, de l'esclavage auxquels est soumise la volonté politique européenne actuelle.

    Le 9 novembre 1989, il n'y avait pas de représentants officiels de la France, ni de  l'Europe à Berlin, pas plus que le lendemain. Les Allemands furent bien seuls pour ces retrouvailles, et lorsque au cours des semaines et des mois qui suivirent, les puissances ayant contribué à l'occupation et à la division de l'Europe par des forces étrangères se rallièrent au fait populaire accompli, elles le firent avec réticence et méfiance, laissant l'une des puissances occupantes, les USA pour ne pas la nommer, avertir par la « Bush » de leur président les Allemands et les Européens qui oseraient se faire quelques illusions, qu'il n'était pas question que l'Allemagne réunifiée quittât le giron de l'Alliance atlantique. Y avait-il alors quelqu'un dans la salle, quelqu'Européen digne de ce nom pour réagir à un tel affront ? On l'attend toujours.

    Imaginons un homme d'État français doué d'une vision et d'une volonté politique vraiment européenne : n'aurait-il pas aussitôt proposé à M. Kohl de le rencontrer dans l'urgence pour assumer entre Européens la nouvelle donne internationale résultant du fait populaire accompli ? Pour le côté symbolique, il eût amené avec lui à Berlin une promotion de Saint-Cyriens en casoar et gants blancs qui, de concert avec un prestigieux régiment germanique eussent passé sous le quadrige de la porte de Brandebourg en défilant lentement au rythme de l'hymne à la joie, si bien nommé. Pour faire bonne mesure, on aurait invité quelques unités de parade des États proches, dans tous les sens du mot, de la nouvelle Europe, comme les Belges, les Autrichiens, les Espagnols et les Italiens, en laissant de côté bien entendu la valetaille des yankees, si vous nous passez l'expression. Et après cela bien sûr, on aurait pu donner libre cours à la fête, en prenant soin d'insister sur une tonalité européenne des musiques, des goûts et des couleurs plutôt que de céder le pas aux tohu-bohus d'Outre-Atlantique. Voilà pour le style, l'allure en forme de proue d'un événement -Ereignis plutôt que happening- qui en valait la chandelle. Quel manque d'imagination, quel degré de nihilisme doit-on imputer à ceux qui ont laissé fuir l'occasion d'une célébration à la fois sobre et solennelle et qui lui ont préféré la banalité d'un spectacle insignifiant ?

    Mais plus encore que l'absence de décorum, on doit déplorer la carence de perspective,  l'aboulie politique qui a laissé le champ libre aux rivaux, aux ennemis de l'Europe que nous eussions pu, d'un coup d'un seul, renvoyer chez eux au motif qu'ils n'avaient désormais plus rien à faire chez nous. Un Conseil de Salut Public Européen, composé du noyau susdit -auquel on aurait laissé s'agréger les volontaires de l'Ouest et de l'Est- aurait invité MM Gorbatchev et Bush à concrétiser et pousuivre le mouvement d'émancipation de leurs satellites respectifs en désarmant, puis en fermant leurs bases et leurs casernes sur le sol de la vieille Europe. Pour désamorcer la méfiance compréhensible envers l'ogre soviétique, toujours perçu comme dangereux, attitude qui a poussé les Allemands, puis leurs voisins de l'Est dans les bras des États-Unis, la France eût offert généreusement son parapluie nucléaire défensif aux Allemands et aux proches voisins qui en auraient fait la demande dans le cadre d'un accord de non-agression avec la Russie et ses alliés. Décision inspirée qui eût scellé l'acte de naissance d'une défense européenne crédible.

    Bien entendu, une telle démarche aurait exigé des années pour obtenir des résultats tangibles. Elle se serait heurtée à des résistances, notamment du côté de l'axe Washington-Londres, donnant l'opportunité au noyau de la nouvelle Europe souveraine de prouver sa solidité et de faire appel à ses peuples qui auraient eu là enfin une raison de s'unir, de croire en une Europe-substance, une Europe-volonté, une patrie commune autrement plus engageante que le grand marché sans frontières et sans cap à tenir, à la solde de toutes les puissances transnationales, que nous connaissons. L'essentiel n'était pas le temps que cela pouvait prendre -et il ne l'est toujours pas- mais la création d'une dynamique de gouvernement européen dégagée des pouvoirs et des intérêts extra-continentaux et des utopies mondialisatrices, tout comme des notalgies nationalistes propres à décourager la véritable construction européenne et, n'ayons pas peur des mots, l'idée impériale destinée à en couronner l'édifice.

    Au lieu de cela, qu'avons-nous vu depuis ce fatidique 9 novembre 89 ? Toujours plus de bases américaines implantées sur le sol européen. Des guerres intereuropéennes (L'éclatement provoqué de la Yougoslavie, l'agression de l'OTAN contre la Serbie) et extra-européennes (Irak, Afghanistan, Liban...) où les Européens ont été enrôlés malgré eux derrière l'Oncle Sam. Nous avons vu la France sarkozienne réintégrer l'OTAN, balayant le souci d'indépendance et d'équilibre international qui avait inspiré peu ou prou ses gouvernements précédents. Nous avons vu l'Europe stagner, susciter le rejet de nombreux Européens, s'agréger des États qui la poussaient vers les États-Unis et qui, fort de cet appui cherchent à antagoniser, à détruire la Russie...

    Nous subissons la gabegie d'une Europe ingouvernable, la corruption, l'arrogance d'une Anglosaxonie en pleine déconfiture qui pourtant nous maintient encore sous sa coupe et utilise nos soldats comme supplétifs des guerres de conquête qu'elle perdra inévitablement.

    1989 : Good-bye Lenine !  2009 : Welcome Obama !

Jacques Marlaud
http://esprit-europeen.fr/


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