À quoi
sert Baudrillard ?
Hommage
à un grand contre-moderne
Jacques
Marlaud
Le 6 mars 2007, premier mardi de mars, jour doublement imprégné d’étymologie guerrière, s’est éteint Jean Baudrillard, inclassable conquérant de la pensée, l’un de ceux, avec ses mentors, Héraclite, Machiavel, Gracian, Sade, Nietzsche, Gustave Le Bon, Georges Bataille, Ortega y Gasset, Heidegger, Marcel Mauss, Canetti… avec ses contemporains et camarades de combat, Deleuze, Lyotard, Debord, Christopher Lasch, Philippe Muray, Michel Maffesoli… après qui l’on ne peut plus voir le monde tel qu’une sociologie policière nous le dépeint dans l’espoir qu’il reste comme l’ont imaginé les prophètes de notre modernité moribonde.
Ce
monde-là, celui du sujet
triomphant et libéré des contraintes, celui de la
Réalité conquise par la
Science (et reconquise par la virtualité informatique), de
l’Histoire comme
boulevard linéaire et irréversible vers la
réalisation de l’Homme universel,
aboutissement suprême d’une
anthropogenèse arbitraire, du Bien comme une
évidence morale indiscutable, de
l’Économie comme creuset unique de la valeur
d’échange, de la Politique comme fondement
inébranlable de la citoyenneté des
masses… ce monde-là est mort depuis longtemps
mais il ne le sait pas car il
survit à partir d’une représentation
fausse de lui-même, un peu comme le
comateux dépassé dépend de sa
perfusion.
Il y a
longtemps déjà que l’objet a
supplanté le sujet – ravalé lui
même au niveau d’objet
d’une société de
consommation qui a tout
envahi – plus longtemps encore
que
l’empire du Bien appelle la transparence du mal, que
l’histoire se
retourne sur elle-même et implose en
mille petits récits contradictoires, que
l’économie est subvertie par les
stratégies fatales de l’échange
symbolique (nullement aboli par l’échange
marchand), que la séduction réconcilie
l’homme avec l’inhumain et le surhumain…
Seule une « pensée
radicale », dégagée du carcan
des sectes et des
gourous qui trônent encore sur nos représentations
du monde, peut nous faire
aborder ce nouveau monde. Baudrillard est l’un des rares
penseurs – et passeurs
– qui en a l’audace, la profondeur
d’analyse et la force verbale. Lui qui
estimait que la lâcheté intellectuelle devrait
être consacrée discipline
olympique, ne recule devant rien : pas un tabou de
l’histoire officielle, pas
une vénération (la guerre du Golfe,
l’art contemporain, le 11 septembre…) qui
ne lui résiste. Cela lui vaudra, entre autres ostracismes,
d’être chassé
temporairement de Libération où
sa plume trop acérée
désarçonnait le lectorat de gauche caviar.
Quelques jours
après la disparition
discrète de ce grand Européen sceptique et
questionneur, mourait Lucie Aubrac,
personnage équivoque et hargneux (nous en savons quelque
chose à l’Université
de Lyon) dont la biographie (devrait-on dire
l’hagiographie ?), portée à
l’écran
en grande pompe voici quelques années, avait fait
l’objet d’une querelle
d’historiens qui s’est lamentablement
terminée devant le tribunal avec une
lourde condamnation du sceptique (Gérard Chauvy) et de son
éditeur… Bien
entendu, Il n’y en a que pour Lucie : la une des
journaux, l’hommage
présidentiel, les rétrospectives
télévisuelles… Gestes
compréhensibles sans
doute puisque la résistance des Aubrac fait partie des
querelles du vieux monde
encore si prégnantes dans nos esprits
conditionnés, de tout le fatras d’une
histoire révolue qu’on ânonne encore
dans les écoles comme la prédication
morale des vainqueurs d’hier jetée sur nos
querelles d’aujourd’hui, alors que
le silence autour de Baudrillard souligne la difficile assomption des
lignes de
fracture et des résistances nouvelles. La
première rassure en n’étant pas
sortie des images d’Épinal d’une
histoire qui ne passe toujours pas, alors que
le second dérange par le regard de “ sentinelle
d’avenir ” qu’il
porte sur un monde inquiétant.
À
quoi sert Lucie Aubrac ?
Question aussi redondante que celle de l’existence de Dieu
dans un cours de
catéchisme. À quoi sert Baudrillard ?
Question ouverte et importante à
laquelle, osons l’espérer, les quelques extraits
de son œuvre ci-dessous,
apporteront une ébauche de réponse.
|
In
Memoriam Jean Baudrillard 13 mars
10h. cimetière du Montparnasse. D’une
manière plus ou moins honnête et
intelligente, selon les média : presse, radio,
télévision, Internet , tout
a été dit ou sera dit sur l’apport
théorique de Jean BAUDRILLARD. Il m’a
rappelé aussi mon leitmotiv, lors
de ces escapades académiques, sur
l’étymologie
du mot
« symposium » : boire du
vin ensemble. Le
corps et l’esprit mêlés en un mixte
indéfini. C’est donc ce
que nous fîmes. Et je me
souvenais de la gentillesse de son sourire en toutes ces occasions. Ce
fut également le cas lors de cette
cérémonie
des adieux. Mais il y avait, en plus, aussi, une sorte de
sérénité. Michel
Maffesoli |
« Le propre de notre société est que les autres systèmes de reconnaissance s’y résorbent progressivement au profit exclusif du code du “standing ”. Ce code s’impose évidemment plus ou moins selon le cadre social et le niveau économique, mais la fonction collective de la publicité est de nous y convertir. Ce code est moral, puisqu’il est sanctionné par le groupe et que toute infraction à ce code est plus ou moins culpabilisée. Ce code est totalitaire, nul n’y échappe : y échapper à titre privé ne signifie pas que nous ne participions pas chaque jour à son élaboration sur le plan collectif. Ne pas y croire, c’est encore croire assez que les autres y croient pour entrer même ironiquement dans le jeu. (…) Cette universalisation, cette efficacité sont obtenues au prix d’une simplification radicale, d’un appauvrissement, d’une régression presque définitive du “langage” de la valeur : “ Toute personne se qualifie par ses objets.” (…) Pour devenir objet de consommation, il faut que l’objet devienne signe (…) Ceci explique qu’il N’Y AIT PAS DE LIMITES À LA CONSOMMATION (…) Si elle était relative à l’ordre des besoins, on devrait s’acheminer vers une satisfaction. Or, nous savons qu’il n’en est rien (…) Si la consommation semble irrépressible, c’est justement qu’elle est une pratique idéaliste totale qui n’a plus rien à voir (au-delà d’un certain seuil) avec la satisfaction des besoins ni avec le principe de réalité. »
Le
système des objets, 1968
Le poids des masses, la
production
du social
« Tout
l’amas confus du
social tourne autour de ce référent spongieux, de
cette réalité opaque et
translucide à la fois, de ce néant : les
masses. Boule de cristal des
statistiques, elles sont “ traversées de courants
et de flux ” à l’image de la
matière et des éléments naturels
(…) elles absorbent tout le rayonnement
des constellations périphériques de
l’État, de l’Histoire, de la Culture, du
Sens. Elles sont l’inertie, la puissance de
l’inertie, la puissance du neutre.
La pensée
libérale vit toujours
d’une sorte de dialectique nostalgique entre les deux, mais
la pensée
socialiste, elle, la pensée révolutionnaire
postule franchement une dissolution
du politique au terme de l’histoire, dans la transparence
définitive du social.
(…) l’information sous
toutes ses
formes, la sécurité sous toutes ses formes, au
lieu d’intensifier ou de créer
la “relation sociale”, sont au contraire des
processus entropiques, des
modalités de la fin du social.
Il a longtemps suffi au capital de produire des marchandises, la consommation allant de soi. Aujourd’hui il faut produire les consommateurs, il faut produire la demande elle-même et cette production est infiniment plus coûteuse que celle des marchandises (le social est né en grande partie, depuis 1929 surtout, de cette crise de la demande : la production de la demande recouvre très largement la production du social lui-même.) »
L’information-communication
comme
simulacre
« C’est la séduction froide qui gouverne toute la sphère de l’information et de la communication, c’est dans cette séduction froide que s’épuise aujourd’hui tout le social et sa mise en scène.
Gigantesque
processus de simulation
que nous connaissons bien. L’interview non directif, les
téléphones d’auditeurs,
la participation tous azimuts, le chantage à la
parole :
“ Vous êtes
concernés, c’est vous
l’événement,
c’est vous la majorité. ” Et de sonder
les
opinions, les cœurs, les inconscients, pour manifester
combien
“ça” parle.
Toute l’information est envahie par cette sorte de contenu
fantôme, de greffe
homéopathique, de rêve
éveillé de la
communication. Agencement circulaire où on
met en scène le “ désir de la salle
”,
circuit intégré de la sollicitation
perpétuelle. Immenses énergies
déployées
pour tenir à bout de bras ce
simulacre, pour éviter la désimulation brutale
qui nous
confronterait à
l’évidente réalité
d’une perte
radicale du sens. (…)
Holocauste. On fait repasser les Juifs non plus au four crématoire ou à la chambre à gaz, mais à la bande-son et à la bande-image, à l’écran cathodique et au micro-processeur. L’oubli, l’anéantissement atteint enfin par là à sa dimension esthétique – il s’achève dans le rétro, ici enfin élevé à la dimension de masse. La télé : véritable “ solution finale ” à l’événement. »
Objectité et
réification
du monde
« Au-delà
du principe final du
sujet se dresse la réversibilité fatale de
l’objet, objet pur,
l’événement pur
(le fatal), la masse-objet (le silence),
l’objet-fétiche, la
féminité-objet (la
séduction). Partout, après des siècles
de subjectivité triomphale, c’est
aujourd’hui l’ironie de l’objet qui nous
guette, ironie objective lisible au
cœur même de l’information et de la
science, au cœur même du système et de
ses
lois, au cœur du désir et de toute psychologie. (…)
Immoralité et
irrationalité fondatrices
Les systèmes rationnels de la morale, de la valeur, de la science, de la raison ne commandent qu’à l’évolution linéaire des sociétés, à leur histoire visible. Mais l’énergie profonde qui impulse même ces choses-là vient d’ailleurs. Du prestige, du défi, de toutes les impulsions séductrices ou antagonistes, y compris suicidaires, qui n’ont rien à voir avec une morale sociale ou une morale de l’histoire ou du progrès.
La rivalité est plus puissante que toute
moralité,
et la rivalité est immorale. La mode est plus puissante que
toute esthétique,
et la mode est immorale. La gloire, auraient dit nos aïeux,
est plus puissante
que le mérite, et la gloire est immorale. Le jeu, dont les
règles sont immémoriales,
est plus puissant que le travail, et le jeu est immoral. La
séduction, sous
toutes ses formes, est plus puissante que l’amour ou
l’intérêt, et la séduction
est immorale.(…)
Il faut être cynique sous peine de périr, et ceci, si on peut dire, n’est pas immoral, c’est le cynisme de l’ordre secret des choses.
La débauche des
signes
Ce qui
fascine tout le monde, c’est la débauche des
signes, c’est que la réalité, partout
et toujours, soit débauchée par les
signes. Ça, c’est un jeu intéressant
– et c’est ce qui se passe dans les media,
dans la mode, dans la publicité --, plus
généralement dans le spectacle de la
politique, de la technologie, de la science, dans le spectacle de quoi
que ce
soit parce que la perversion de la réalité, la
distorsion spectaculaire des
faits et des représentations, le triomphe de la simulation
est fascinant comme
une catastrophe – et c’en est une en effet,
c’est un détournement vertigineux
de tous les effets de sens. Pour cet effet de simulation ou de
séduction comme
on voudra, nous sommes prêts à payer
n’importe quel prix, bien davantage que
pour la qualité “ réelle
” de notre
vie. (…)
Vanité
de la critique
face à l’énigmatique ordre des choses
Lévi-Strauss disait
que l’ordre symbolique nous
avait quittés au profit de l’histoire.
Aujourd’hui, dit Canetti, l’histoire
elle-même s’est retirée. (…)
Aujourd’hui que toute radicalité critique est devenue inutile, toute négativité résolue dans un monde qui fait semblant de se réaliser, que l’esprit critique a trouvé dans le socialisme sa résidence secondaire, que l’effet du désir est largement passé, que reste-t-il que de remettre les choses au point zéro énigmatique ? Or l’énigme s’est inversée : jadis c’était la Sphinge qui posait à l’homme la question de l’homme qu’Œdipe a cru résoudre, que nous avons tous cru résoudre, aujourd’hui c’est l’homme qui pose à la Sphinge, à l’inhumain, la question de l’inhumain, du fatal, de la désinvolture du monde envers nos entreprises (…)
Tout se résume
finalement à cela : faisons un
seul instant l’hypothèse qu’il y ait un
parti pris fatal et énigmatique de
l’ordre des choses. »
Les stratégies
fatales, 1983
Identités et
indifférence
« C’est ainsi que chacun aujourd’hui soulève la question de son identité. Que ce soient les homosexuels, les camionneurs, voire les partis politiques ou les syndicats, chacun soulève contre l’État qui incarne désormais l’indifférence (les démocraties modernes ne se distinguent des régimes totalitaires que parce que ceux-ci ne voient la solution finale que dans l’extermination, alors que les démocraties la réalisent dans l’indifférence), chacun soulève sa petite, sa plus petite différence. Question d’identité. Mais cela ne donne que des événements mous, l’identité étant une valeur pauvre, une valeur différentielle par défaut, à laquelle nous sommes réduits par l’indifférence générale. Et la revendication d’identité n’est que la contrepartie des idéologies défuntes.
L’âge d’or de la différence est révolu, en philosophie aussi je pense. L’âge d’or de l’indifférence commence : refroidissement de l’esprit public, indifférenciation de la scène politique, revendication exacerbée d’identité sur fond d’indifférence générale. Non plus l’orgueil d’une différence fondée sur les qualités rivales, mais la forme publicitaire de la différence, la promotion de la différence comme effet spécial et comme gadget. Cela est vrai de la sphère politique aussi : chaque homme politique, chaque parti, chaque discours, chaque “ petite phrase ” est d’abord son propre objet publicitaire – tous les mécanismes de l’obscénité (car c’est là le mouvement même de l’obscénité de notre société) qui furent d’abord testés sur les objets le sont aujourd’hui sur les idées et les hommes. »
La gauche
divine, 1985
L’Amérique
et l’Europe
« Mais alors,
c’est ça une utopie
réalisée,
c’est ça une révolution
réussie ? Eh oui, c’est
ça ! Que voulez-vous
que soit une révolution “
réussie ” ? C’est le paradis.
Santa Barbara est un paradis,
Disneyland est un paradis, les
États-Unis sont un paradis. Le paradis est ce
qu’il est, éventuellement
funèbre, monotone et superficiel. Mais c’est le
paradis. Il n’y en a pas
d’autre. Si vous acceptez de tirer les
conséquences de vos rêves, pas seulement
politiques et sentimentaux, mais aussi théoriques et
culturels, alors vous
devez considérer l’Amérique, encore
aujourd’hui, avec le même enthousiasme
naïf
que les générations qui ont découvert
le Nouveau Monde. Celui même des
Américains pour leur propre réussite, leur propre
barbarie et leur propre
puissance. Sinon vous n’y comprenez rien, et vous ne
comprendrez rien non plus
à votre propre histoire. Car l’Europe ne peut se
comprendre à partir d’elle-même.
(…)
Ce pays est sans espoir. Les ordures mêmes y sont
propres, le trafic lubrifié, la circulation
pacifiée. Le latent, le laiteux, le
léthal – une telle liquidité de la vie,
liquidité des signes et des messages,
une telle fluidité des corps et des bagnoles, une telle
blondeur des cheveux et
une telle luxuriance des technologies douces y font rêver
l’Européen de mort et
de meurtre, de motels pour suicidaires, orgy
and cannibalism,
pour faire échec à cette perfection de
l’océan, de la
lumière, à cette facilité
insensée de la
vie, à l’hyperréalité de
toutes choses
ici. (…)
Pas de désir : le désert. Le
désir est encore
d’une lourde naturalité, nous vivons de ses
vestiges en Europe, et de ceux
d’une culture critique agonisante. Ici les villes sont des
déserts mobiles. Pas
de monuments, pas d’histoire :
l’exaltation des déserts mobiles et de la
simulation. Même sauvagerie dans les villes incessantes et
indifférentes que
dans le silence des Badlands. (…)
Pas de charme, pas de séduction dans tout cela. La séduction est ailleurs, en Italie, dans certains paysages devenus peintures, aussi culturalisés et raffinés dans leur dessin que les villes et les musées qui les enferment. Espaces circonscrits, dessinés, de haute séduction, où le sens, à ce point luxueux, est enfin devenu parure. C’est exactement l’inverse ici : pas de séduction, mais une fascination absolue, celle même de la disparition de toute forme critique et esthétique de la vie, dans l’irradiation d’une neutralité sans objet. Immanente et solaire. Celle du désert : immobilité sans désir. Celle de Los Angeles : circulation insensée et sans désir. Fin de l’esthétique.
Ce qui est volatilisé n’est pas seulement l’esthétique du décor (celui de la nature ou de l’architecture), mais celle des corps et du langage, de tout ce qui fait l’habitus mental et social de l’Européen, surtout latin, cette commedia dell’arte continuelle, pathos et rhétorique de la relation sociale, dramatisation de la parole, feintes du langage, aura du maquillage et de la gestualité artificielle. Tout le charme esthétique et rhétorique de la séduction, du goût, du charme, du théâtre, mais aussi de la contradiction, de la violence, toujours ressaisi par le discours, par le jeu, par la distance, par l’artifice. Notre univers n’est jamais désertique, toujours théâtral. Toujours ambigu. Toujours culturel, et légèrement ridicule dans sa culturalité héréditaire. »
Amérique,
1986
L’homme
comme déchet
« Le pire
n’est pas que nous soyons submergés
par les déchets de la concentration industrielle et urbaine,
c’est que nous soyons
nous-mêmes transformés en résidus.
C’est que la nature, le monde naturel devienne
résiduel, insignifiant,
encombrant, que l’on ne sache comment s’en
débarrasser. En produisant des
structures fortement centralisées, des systèmes
urbains, industriels,
techniques, à haute définition, en concentrant
impitoyablement les programmes,
les fonctions, les modèles, on transforme tout le reste en
déchet, en résidu,
en vestige inutile. En mettant les fonctions supérieures sur
orbite, on transforme
la planète elle-même en déchet, en
territoire marginal, en espace périphérique.
(…)
Quant aux poubelles de l’histoire elles-mêmes,
elles ne sont pas tellement pleines des
événements ou des idéologies
révolues
que des événements actuels,
immédiatement vidés de leur sens par
l’information,
transformés en résidus de broyage et en charnier
d’images. L’information, c’est
la production excrémentielle de
l’événement comme déchet,
c’est la poubelle
actuelle de l’histoire.
(…)
La production des déchets en tant que tels
s’accompagne de leur idéalisation et de leur
promotion publicitaire. Ainsi en
est-il de la production de l’homme en tant que
déchet, laquelle s’accompagne de
son idéalisation et de sa promotion sous la forme des Droits
de l’homme.
L’idéalisation va toujours de pair avec
l’abjection, comme la charité avec la
misère. C’est une sorte de règle
symbolique. Une recrudescence de l’homme comme
déchet ( boat people,
déportés,
disparus, ghost people
en tout
genre)
s’accompagne d’une recrudescence des Droits de
l’homme. (…)
Inséparabilité
du bien
et du mal
Bref, ce
n’est pas en expurgeant le mal qu’on
libère le bien. Et pire, en libérant le bien, on
libère aussi le mal. Et cela
est bien – c’est la règle du jeu
symbolique. L’inséparabilité du bien et
du mal,
c’est ça notre véritable
équilibre, notre véritable balance. Il ne
faudrait pas
entretenir l’illusion de pouvoir les séparer, de
cultiver le bien et le bonheur
à l’état pur, et d’expulser
le mal et le malheur comme déchets. Ça,
c’est le
rêve terroriste de la transparence du bien, qui
s’achève très vite dans son
contraire, la transparence du mal. (…)
Boucles et
réversibilité contre les
interprétations linéaires
Contre ce
mouvement d’ensemble, il reste
l’hypothèse complètement improbable, et
sans doute invérifiable d’une réversibilité
poétique des événements (…)
Contre la simulation d’une histoire linéaire “ in progress ”, il faut privilégier ces retours de flamme, ces courbures malignes, ces catastrophes légères qui désemparent un empire bien mieux que de grands bouleversements. Privilégier ce qui relève de la non-linéarité, de la réversibilité, tout ce qui relève, non d’un déroulement ou d’une évolution, mais d’un jeu d’enroulement, de réversion dans le temps. Anastrophe versus catastrophe. Peut-être n’y a-t-il jamais eu au fond de déroulement linéaire de l’histoire, peut-être n’y a-t-il jamais eu de déroulement linéaire du langage ? Tout se passe en boucles, en tropes, en inversion de sens, sauf dans les langages numériques et artificiels, qui, pour cette raison, n’en sont plus. Tout se passe en effets qui court-circuitent les causes (métaleptiques), en Witz événementiel, en événements pervers, en retournements ironiques, sauf dans une histoire rectifiée, qui justement n’en est plus une. »
L’illusion
de la fin ou la grève des
événements, 1992
Nullité
de l’art contemporain
« Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant, prétendre à la superficialité en des termes superficiels. Or la nullité est une qualité secrète qui ne saurait être revendiquée par n’importe qui. L’insignifiance – la vraie, le défi victorieux au sens, le dénuement du sens, l’art de la disparition du sens – est une qualité exceptionnelle de quelques œuvres rares, et qui n’y prétendent jamais. Il y une forme initiatique de la nullité, comme il y a une forme initiatique du rien, ou une forme initiatique du Mal. Et puis, il y a le délit d’initié, les faussaires de la nullité, le snobisme de la nullité, de tous ceux qui prostituent le rien à la valeur, qui prostituent le Mal à des fins utiles.
Écran
total ou la
victoire de l’indécidable
Vidéo, écran interactif, multimédia,
Internet,
réalité virtuelle :
l’interactivité
nous menace de partout. Partout ce qui
était séparé est confondu, partout est
abolie la
distance : entre les
sexes, entre les pôles opposés, entre la
scène et
la salle, entre les
protagonistes de l’action, entre le sujet et
l’objet, entre
le réel et son
double. Et cette confusion des termes, cette collision des
pôles
font que nulle
part il n’y a plus de jugement de valeur possible :
ni en
art, ni en
morale, ni en politique. Par l’abolition de la distance, du
“ pathos de la
distance ”, tout devient indécidable. Jusque dans
le
domaine physique : la
trop grande proximité du récepteur et de la
source
d’émission crée un effet
Larsen qui brouille les ondes. La trop grande proximité de
l’événement et de sa
diffusion en temps réel crée une
indécidabilité, une virtualité de
l’événement
qui lui ôte sa dimension historique et le soustrait
à la
mémoire. Que les
technologies du virtuel produisent de
l’indécidable ou que
ce soit notre
univers indécidable qui suscite ces technologies en retour,
cela
même est
indécidable. (…)
Y a-t-il d’ailleurs dans le cyberespace la possibilité de découvrir quelque chose ? Internet ne fait que simuler un espace mental libre, un espace de liberté et de découverte. En fait, il n’offre qu’un espace démultiplié, mais conventionnel, où l’opérateur interagit avec des éléments connus, des sites établis, des codes institués. Rien n’existe au-delà des paramètres de recherche. Toute question est assignée à une réponse anticipée. Vous êtes l’interrogateur automatique en même temps que le répondeur automatique de la machine. À la fois codeur et décodeur – en fait votre propre terminal, votre propre correspondant. C’est ça l’extase de la communication. Il n’y a plus d’autre en face, et plus de destination finale. Le système tourne ainsi sans fin et sans finalité. Et sa seule possibilité est celle d’une reproduction et d’une involution à l’infini. D’où le vertige confortable de cette interaction électronique et informatique, comme d’une drogue. On peut y passer sa vie entière , sans discontinuer. La drogue elle-même n’est jamais que l’exemple parfait d’une interactivité folle en circuit fermé.
Le seul discours politique est celui de Le Pen
La gauche tout aussi dévitalisée que la droite – où est donc passé le politique ? Eh bien, du côté de l’extrême droite. Comme le disait Bruno Latour dans Le Monde, le seul discours politique en France, aujourd’hui, est celui de Le Pen. Tous les autres sont des discours moraux et pédagogiques, discours d’instituteurs et de donneurs de leçons, de gestionnaires et de programmateurs. Voué au mal et à l’immoralité, Le Pen rafle toute la mise politique, le solde de tout ce qui est laissé-pour-compte, ou franchement refoulé, par la politique du Bien et des Lumières. (…) Quand la droite est passée du côté des valeurs morales et de l’ordre établi, la gauche n’a pas hésité, jadis, à défier ces mêmes valeurs morales au nom des valeurs politiques. Aujourd’hui, elle est victime du même glissement, du même dessaisissement : investie de l’ordre moral, elle ne peut que voir cristallisée ailleurs l’énergie politique refoulée, et se cristalliser contre elle. Et elle ne peut qu’alimenter le Mal, en incarnant le règne de la Vertu qui est aussi celui de la plus grande hypocrisie.
Le Pen, il faudrait l’inventer. C’est lui qui nous
délivre de toute une part maléfique de
nous-mêmes, de la quintessence de ce
qu’il y a en nous de pire
(…)
Les antilepéniens, jouant de la dénonciation
unilatérale et ignorant tout de cette
réversibilité du mal, en ont laissé le
monopole à Le Pen, qui jouit ainsi, par son exclusion
même, d’une position
imprenable (…)
C’est la faillite du social qui fait le succès du
racial (et de toutes les autres formes de stratégies
fatales).
En ce sens, Le
Pen est le seul analyseur sauvage de cette
société.
Qu’il soit à l’extrême
droite n’est que la triste conséquence
qu’il
n’y en a plus depuis longtemps à
gauche, ni à l’extrême gauche.
Certainement pas les
juges, ni les intellectuels
– seuls les immigrés, à
l’extrémité inverse, seraient aussi en
position
d’analyseurs,
mais une certaine bonne pensée les a largement
récupérés. Il est le seul qui
opère une réduction radicale de la distinction
droite/gauche
(…) Si
un jour l’imagination politique,
l’exigence et la volonté politiques ont une chance
de rebondir, ce ne peut être
que sur la base de l’abolition radicale de cette distinction
fossile qui s’est
annulée et désavouée
elle-même au fil des décennies et qui ne tient
plus que
par la complicité dans la corruption. »
Écran
total, 1997
Le destin
« J’imaginerais volontiers, comme
contre-pied
de cet univers complètement informatisé
qu’on nous donne à voir ou à
prévoir,
un monde qui ne serait plus que coïncidences. Un tel monde ne
serait pas un
monde du hasard et de l’indétermination, mais un
monde du destin. Toutes les
coïncidences sont en quelque sorte
prédestinées. S’opposerait alors
à la
destination, à ce qui a une finalité claire, le
destin, c’est-à-dire ce qui a
une destination secrète, une prédestination
– sans aucun sens religieux. La
prédestination dirait : tel moment est
prédestiné à tel autre, tel mot
à
tel autre, comme dans un poème où on a
l’impression que les mots ont toujours
eu vocation de se rejoindre. »
Mots de passe,
2000
La
pensée radicale
« Contrairement
au discours du réel et du
rationnel, qui parie sur le fait qu’il y ait quelque chose
(du sens) plutôt que
rien, et donc se veut fondé en dernière
instance sur la caution d’un monde objectif et
déchiffrable, la pensée
radicale, elle, parie sur l’illusion du monde, elle se veut
illusion restituant
la non-véracité des faits, la non-signification
du monde, faisant l’hypothèse
qu’il n’y a peut-être rien
plutôt que quelque chose, et traquant ce rien qui
court sous l’apparente continuité du sens. (…)
ainsi ce qui fait l’intensité de
l’écriture, que ce soit celle de la fiction ou
de la fiction théorique, c’est le vide,
c’est le néant en filigrane, c’est
l’illusion du sens, c’est la dimension ironique du
langage corrélative de la
dimension ironique des faits eux-mêmes, qui ne sont jamais
que ce qu’ils sont
(…)
Des idées, tout le monde en a, et plus qu’il
n’en
faut. Ce qui compte, c’est la singularité
poétique de l’analyse. Cela seul, ce Witz, cette
spiritualité de la langue, peut
justifier d’écrire, et non la misérable
objectivité critique des idées. (…)
De toute façon, il vaut mieux une analyse
désespérante dans une langue heureuse
qu’une analyse optimiste dans une langue
désespérante d’ennui et
démoralisante de platitude, comme c’est le plus
souvent
le cas. (…)
Chiffrer, non déchiffrer. Travailler l’illusion.
Faire illusion, pour faire événement. Rendre
énigmatique ce qui est clair,
inintelligible ce qui n’est que trop intelligible, illisible
l’événement même. (…) Accentuer
la fausse transparence du monde
pour y semer une confusion terroriste, les germes ou les virus
d’une illusion
radicale, c’est-à-dire d’une
désillusion radicale du réel. Pensée
virale,
délétère, corruptrice du sens,
complice d’une perception érotique du trouble de
la réalité.
(…)
La règle absolue, celle de l’échange symbolique, est de rendre ce qui vous a été donné. Jamais moins, toujours plus. La règle absolue de la pensée, c’est de rendre le monde tel qu’il nous a été donné – inintelligible – et si possible un peu plus inintelligible. Un peu plus énigmatique. »
La
pensée radicale, 2001
Terrorisme et
négationnisme
« La dénégation de la réalité est en soi terroriste. Tout vaut mieux que de la contester en tant que telle. Ce qu’il faut sauver, c’est avant tout le principe de réalité. Le négationnisme est l’ennemi public numéro un. Or, en fait, nous vivons largement dans une société négationniste. Plus aucun événement n’est “ réel ”. Attentats, procès, guerre, corruption, sondages : plus rien qui ne soit truqué ou indécidable. Le pouvoir, les autorités sont les premières victimes de cette disgrâce des principes de vérité et de réalité. L’incrédulité fait rage. La thèse du complot ( à propos du 11 septembre 2001, J.M.) ne fait qu’ajouter un épisode plutôt burlesque à cette situation de déstabilisation mentale. D’où l’urgence de combattre ce négationnisme rampant et de sauvegarder à tout prix une réalité sous perfusion. Car si, contre le terrorisme et l’insécurité physique, on peut dresser tout un appareil de répression et de dissuasion, rien ne nous protégera de cette insécurité mentale.
D’ailleurs, toutes les stratégies sécuritaires ne sont que le prolongement de la terreur. Et c’est la véritable victoire du terrorisme d’avoir plongé tout l’Occident dans l’obsession sécuritaire, c’est-à-dire dans une forme voilée de terreur perpétuelle.
Le spectre du terrorisme force l’Occident à se terroriser lui-même – le réseau policier planétaire équivalant à la tension d’une guerre froide universelle, d’une quatrième guerre mondiale qui s’inscrit dans les corps et dans les mœurs.
Résistances
à la mondialisation
Cependant, les jeux ne sont pas
faits, et la
mondialisation n’a pas gagné d’avance.
Face à cette puissance homogénéisante
et
dissolvante, on voit se lever partout des forces
hétérogènes – pas seulement
différentes mais antagonistes. Derrière les
résistances de plus en plus vives à
la mondialisation, résistances sociales et politiques, il
faut voir plus qu’un
refus archaïque : une sorte de
révisionnisme déchirant quant aux acquis de
la modernité et du “ progrès
”, de rejet non seulement de la technostructure
mondiale, mais de la structure mentale
d’équivalence de toutes les cultures.
Cette résurgence peut prendre des aspects violents,
anomaliques, irrationnels
au regard de notre pensée éclairée
– des formes collectives , religieuses,
linguistiques, mais aussi des formes individuelles,
caractérielles ou
névrotiques. Ce serait une erreur que de condamner ces
sursauts comme
populistes, archaïques voire terroristes. Tout ce qui fait
événement
aujourd’hui le fait contre cette universalité
abstraite – y compris
l’antagonisme de l’islam aux valeurs occidentales
(c’est parce qu’il en est la
contestation la plus véhémente qu’il
est aujourd’hui l’ennemi numéro
un).
(…)
Il ne s’agit donc pas d’un “ choc de civilisation ” mais d’un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d’une altérité irréductible. »
Power inferno,
2002
Trop
« Trop c’est trop.
Les belles âmes disent :
“Jamais l’excès de culture n’abolira le désir de culture ”
“Jamais la profusion de sexe n’abolira le désir. ”
Et ainsi pour la communication, l’information, la démocratie, les droits de l’homme. Elles ne sauraient imaginer qu’il y en ait trop (pourtant, l’obésité, ce trop de corps, devrait les faire réfléchir).
Tout cela est faux – rien n’échappe à la loi de la déflation brutale par excès, par surproduction et surtout par le désir, qui serait plutôt branché sur le manque !
C’est la même loi que sur les marchés, et le même krach guette toute forme d’excroissance, qu’elle soit sexuelle, culturelle ou économique.
Information,
communication, production,
spectacle : et s’il y avait une accumulation
explosive de tout cela ?
(…)
Le trop de social nous expulse du social.
Le trop de politique nous expulse du politique.
Le trop de réalité nous expulse de la réalité.
Un seul être de plus, et tout est surpeuplé.
Un seul élément de plus, et c’est tout le système qui passe dans l’excédent ou dans l’exclusion.
Héraclitisme
«
Selon Prigorine, “
nous avons l’intuition de
l’irréversibilité
des phénomènes physiques ”
– et
la flèche du temps est irréversible. Mais
on peut faire l’hypothèse, au cœur
même du temps, tout comme au cœur de la
pensée, d’un processus réversible.
Double flèche du temps, double flèche de la
pensée (selon certains scientifiques, les lois physiques
élémentaires sont
réversibles, c’est-à-dire que leur
expression mathématique est inchangée si on
renverse la variable temporelle…)
(…)
Au fond, le Big Bang et le Big Crunch naissent en même temps. L’un n’arrive pas au terme de l’autre (pas plus que la mort n’arrive au terme de la vie) ni ne succède à l’autre dans un cycle cosmique. Ils éclatent simultanément et se déroulent parallèlement, quoique dans l’autre sens.
C’est comme si le temps louchait – métalepsie qui lui fait prendre l’effet pour la cause et fait se dérouler les choses dans l’autre direction, ou mieux : dans les deux directions à la fois, comme ce fameux vent qui souffle dans toutes les directions.
Il n’y a pas plus de linéarité, de fin ou d’irréversibilité qu’il n’y a de fonction linéaire indéfinie. Dans l’ordre du chaos, tous les systèmes et toutes les fonctions se convulsent, se recourbent, involuent selon une logique qui exclut toute théorie évolutionniste (or, celle de la flèche du temps tout comme celle de l’entropie sont des théories évolutionnistes).
Ainsi ce qui n’est qu’une hypothèse en termes de physique est une métaphore éclatante de notre vie et de notre histoire propre : à notre échelle aussi, les choses se reversent à chaque instant, elles involuent en même temps qu’elles évoluent. Elles ne sont pas là d’abord, pour ensuite s’épuiser progressivement, elles s’évanouissent en même temps qu’elles se produisent.
Au phantasme d’un univers intégral de l’information et de la communication s’oppose secrètement le désir d’un univers tout entier fait d’affinités électives et de coïncidences imprévisibles.
Celui de la chance, de la fortune et du jeu. »
Le pacte de
lucidité ou
l’intelligence du Mal, 2004
***