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PORTRAITS   Sommaire

 



 

À quoi sert Baudrillard ?

Hommage à un grand contre-moderne

Jacques  Marlaud

 

        Le 6 mars 2007, premier mardi de mars, jour doublement imprégné d’étymologie guerrière, s’est éteint Jean Baudrillard, inclassable conquérant de la pensée, l’un de ceux, avec ses mentors, Héraclite, Machiavel, Gracian, Sade, Nietzsche, Gustave Le Bon, Georges Bataille, Ortega y Gasset, Heidegger, Marcel Mauss, Canetti… avec ses contemporains et camarades de combat, Deleuze, Lyotard, Debord, Christopher Lasch, Philippe Muray, Michel  Maffesoli… après qui l’on ne peut plus voir le monde tel qu’une sociologie policière nous le dépeint dans l’espoir qu’il reste comme l’ont imaginé les prophètes  de notre modernité moribonde.

Ce monde-là, celui du sujet triomphant et libéré des contraintes, celui de la Réalité conquise par la Science (et reconquise par la virtualité informatique), de l’Histoire comme boulevard linéaire et irréversible vers la réalisation de l’Homme universel, aboutissement suprême d’une anthropogenèse arbitraire, du Bien comme une évidence morale indiscutable, de l’Économie comme creuset unique de la valeur d’échange, de la Politique comme fondement inébranlable de la citoyenneté des masses… ce monde-là est mort depuis longtemps mais il ne le sait pas car il survit à partir d’une représentation fausse de lui-même, un peu comme le comateux dépassé dépend de sa perfusion.

Il y a longtemps déjà que l’objet a supplanté le sujet – ravalé lui même au niveau d’objet  d’une société de consommation qui a tout envahi – plus longtemps encore  que l’empire du Bien appelle la transparence du mal, que l’histoire  se retourne sur elle-même et implose en mille petits récits contradictoires, que l’économie est subvertie par les stratégies fatales de l’échange symbolique (nullement aboli par l’échange marchand), que la séduction réconcilie l’homme avec l’inhumain et le surhumain… Seule une « pensée radicale », dégagée du carcan des sectes et des gourous qui trônent encore sur nos représentations du monde, peut nous faire aborder ce nouveau monde. Baudrillard est l’un des rares penseurs – et passeurs – qui en a l’audace, la profondeur d’analyse et la force verbale. Lui qui estimait que la lâcheté intellectuelle devrait être consacrée discipline olympique, ne recule devant rien : pas un tabou de l’histoire officielle, pas une vénération (la guerre du Golfe, l’art contemporain, le 11 septembre…) qui ne lui résiste. Cela lui vaudra, entre autres ostracismes, d’être chassé temporairement de Libération  où sa plume trop acérée désarçonnait le lectorat de gauche caviar.

 

Quelques jours après la disparition discrète de ce grand Européen sceptique et questionneur, mourait Lucie Aubrac, personnage équivoque et hargneux (nous en savons quelque chose à l’Université de Lyon) dont la biographie (devrait-on dire l’hagiographie ?), portée à l’écran en grande pompe voici quelques années, avait fait l’objet d’une querelle d’historiens qui s’est lamentablement terminée devant le tribunal avec une lourde condamnation du sceptique (Gérard Chauvy) et de son éditeur… Bien entendu, Il n’y en a que pour Lucie : la une des journaux, l’hommage présidentiel, les rétrospectives télévisuelles… Gestes compréhensibles sans doute puisque la résistance des Aubrac fait partie des querelles du vieux monde encore si prégnantes dans nos esprits conditionnés, de tout le fatras d’une histoire révolue qu’on ânonne encore dans les écoles comme la prédication morale des vainqueurs d’hier jetée sur nos querelles d’aujourd’hui, alors que le silence autour de Baudrillard souligne la difficile assomption des lignes de fracture et des résistances nouvelles. La première rassure en n’étant pas sortie des images d’Épinal d’une histoire qui ne passe toujours pas, alors que le second dérange par le regard de sentinelle d’avenir  qu’il porte sur un monde inquiétant.

À quoi sert Lucie Aubrac ? Question aussi redondante que celle de l’existence de Dieu dans un cours de catéchisme. À quoi sert Baudrillard ? Question ouverte et importante à laquelle, osons l’espérer, les quelques extraits de son œuvre ci-dessous, apporteront une ébauche de réponse.

 

 

Extraits choisis de Jean Baudrillard

Mais juste avant : ces quelques réminiscences de Michel Maffesoli sur le bonhomme Baudrillard qu'il a longtemps fréquenté et croisé au hasard de leurs pérégrinations universitaires :

 

In Memoriam Jean Baudrillard 13 mars 10h. cimetière du Montparnasse.

D’une manière plus ou moins honnête et intelligente, selon les média : presse, radio, télévision, Internet , tout a été dit ou sera dit sur l’apport théorique de Jean BAUDRILLARD.

 Aussi même si cela ne manquerait pas de le faire sourire, on peut se  contenter de rappeler sa très grande gentillesse c’est à dire sa profonde humanité .

 Il y a toujours un acte fondateur, un souvenir original, et c’est cela qui m’avait frappé lors de notre première rencontre, en 1972. Voilà, également, ce que l’on pouvait constater dans les contacts humains que l’on avait avec lui, et qui était, visiblement, perceptible au cours de toutes ces rencontres que l’on a eues ensemble, aux quatre coins du monde.

 Et si j’en crois tous les très nombreux échos reçus de Brésil, Japon, d’Allemagne, Italie etc. cette gentillesse/humanité avait  part non négligeable dans la réception de sa pensée.

 Pas simplement en tant que qualité morale, mais bien parce que cela induisait une générosité d’esprit. « Intelligence du coeur» permettant de saisir le tremblement intérieur du monde  et qui fait tant défaut au conformisme intellectuel et au moralisme ambiant.

 Toutes les « chasses subtiles » auxquelles se livrait J.B. reposaient sur une telle alchimie : ouverture d’esprit, courage théorique, liberté de ton, originalité dans l’approche. Toutes choses fondant la vraie radicalité de sa pensée.

 C’est cela qui justifie l’extraordinaire réception internationale de son œuvre, dans les milieux les plus divers. C’est cela qui permet de comprendre, dans l’Hexagone, les réticences et les frilosités universitaires à son égard. Méfiance, méchanceté , médisances , tout était bon pour la « conjuration des imbéciles » se piquant d’être arbitre des élégances intellectuelles .

 Lors de nos rencontres amicales ou universitaires, l’on se gaussait, bien sûr, de toutes ces petites lâchetés, cause et effet de ce que Durkheim avait appelé le « conformisme logique » d’un si petit monde. Mais aussi, et surtout, l’on parlait de toutes ces choses sans importance qui n’avaient rien d’anodin, car constituant le substrat d’un tout où le « rien » occupe une place de choix. Quand rien n’est important tout à de l’importance .

C’est bien cela qui était au cœur même de notre dernier entretien . Quelques jours à peine avant sa mort. Et comme je m’apprêtais à partir, il me demanda de lui servir un verre afin de trinquer ensemble . Une bouteille de porto était là, en attente, sur la table.

Et il m’a rappelé toutes ces « margueritas », « caipirinhas » et autres « saké » bus ensemble à Mexico, Rio ou Tokyo.

Il m’a rappelé aussi mon leitmotiv, lors de ces escapades académiques, sur l’étymologie  du mot « symposium » : boire du vin ensemble. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte indéfini.

C’est donc ce que nous fîmes. Et je me souvenais de la gentillesse de son sourire en toutes ces occasions.

Ce fut également le cas lors de cette cérémonie des adieux. Mais il y avait, en plus, aussi, une sorte de sérénité.

Michel Maffesoli

 

Jean Baudrillard dans le texte

 


Dictature du standing et totalitarisme de la consommation

 

« Le propre de notre société est que les autres systèmes de reconnaissance s’y résorbent progressivement au profit exclusif du code du “standing ”. Ce code s’impose évidemment plus ou moins selon le cadre social et le niveau économique, mais la fonction collective de la publicité est de nous y convertir. Ce code est moral, puisqu’il est sanctionné par le groupe et que toute infraction à ce code est plus ou moins culpabilisée. Ce code est totalitaire, nul n’y échappe : y échapper à titre privé ne signifie pas que nous ne participions pas chaque jour à son élaboration sur le plan collectif. Ne pas y croire, c’est encore croire assez que les autres y croient pour entrer même ironiquement dans le jeu. (…) Cette universalisation, cette efficacité sont obtenues au prix d’une simplification radicale, d’un appauvrissement, d’une régression presque définitive du “langage” de la valeur : “ Toute personne se qualifie par ses objets.” (…)  Pour devenir objet de consommation, il faut que l’objet devienne signe (…) Ceci explique qu’il N’Y AIT PAS DE LIMITES À LA CONSOMMATION (…) Si elle était relative à l’ordre des besoins, on devrait s’acheminer vers une satisfaction. Or, nous savons qu’il n’en est rien (…) Si la consommation semble irrépressible, c’est justement qu’elle est une pratique idéaliste totale qui n’a plus rien à voir (au-delà d’un certain seuil) avec la satisfaction des besoins ni avec le principe de réalité. » 

 Le système des objets, 1968

 

 

 

Le poids des masses, la production du social

 

    « Tout l’amas confus du social tourne autour de ce référent spongieux, de cette réalité opaque et translucide à la fois, de ce néant : les masses. Boule de cristal des statistiques, elles sont “ traversées de courants et de flux ” à l’image de la matière et des éléments naturels (…) elles absorbent tout le rayonnement des constellations périphériques de l’État, de l’Histoire, de la Culture, du Sens. Elles sont l’inertie, la puissance de l’inertie, la puissance du neutre.

C’est dans ce sens que la masse est caractéristique de notre modernité, à titre de phénomène hautement implosif, irréductible à toute pratique et théorie traditionnelles (…)

C’est avec la pensée marxiste dans ses développements successifs que s’inaugure la fin du politique et de son énergie propre. Là commence l’hégémonie définitive du social et de l’économique, et la contrainte pour le politique, d’être le miroir législatif, institutionnel, exécutif, du social. L’autonomie du politique est inversement proportionnelle à l’hégémonie grandissante du social.

La pensée libérale vit toujours d’une sorte de dialectique nostalgique entre les deux, mais la pensée socialiste, elle, la pensée révolutionnaire postule franchement une dissolution du politique au terme de l’histoire, dans la transparence définitive du social.

(…) l’information sous toutes ses formes, la sécurité sous toutes ses formes, au lieu d’intensifier ou de créer la “relation sociale”, sont au contraire des processus entropiques, des modalités de la fin du social.

    On croit structurer les masses en y injectant de l’information, on croit libérer leur énergie sociale captive à force d’information et de messages (…) Mais c’est tout le contraire. Au lieu de transformer la masse en énergie, l’information produit toujours d’avantage de masse. Au lieu d’informer comme elle prétend, c’est-à-dire de donner forme et structure, elle neutralise toujours davantage le “champ social” (…) – le résultat final étant justement la masse atomisée, nucléarisée, molécularisée – résultat de deux siècles de socialisation accélérée et qui y met fin sans appel. (…)

    Il a longtemps suffi au capital de produire des marchandises, la consommation allant de soi. Aujourd’hui il faut produire les consommateurs, il faut produire la demande elle-même et cette production est infiniment plus coûteuse que celle des marchandises (le social est né en grande partie, depuis 1929 surtout, de cette crise de la demande : la production de la demande recouvre très largement la production du social lui-même.) »

À l’ombre des majorités silencieuses, 1978

 

 

L’information-communication comme simulacre

 

    « C’est la séduction froide qui gouverne toute la sphère de l’information et de la communication, c’est dans cette séduction froide que s’épuise aujourd’hui tout le social et sa mise en scène.

Gigantesque processus de simulation que nous connaissons bien. L’interview non directif, les téléphones d’auditeurs, la participation tous azimuts, le chantage à la parole : “ Vous êtes concernés, c’est vous l’événement, c’est vous la majorité. ” Et de sonder les opinions, les cœurs, les inconscients, pour manifester combien “ça” parle. Toute l’information est envahie par cette sorte de contenu fantôme, de greffe homéopathique, de rêve éveillé de la communication. Agencement circulaire où on met en scène le “ désir de la salle ”, circuit intégré de la sollicitation perpétuelle. Immenses énergies déployées pour tenir à bout de bras ce simulacre, pour éviter la désimulation brutale qui nous confronterait à l’évidente réalité d’une perte radicale du sens. (…)

    Holocauste. On fait repasser les Juifs non plus au four crématoire ou à la chambre à gaz, mais à la bande-son et à la bande-image, à l’écran cathodique et au micro-processeur. L’oubli, l’anéantissement atteint enfin par là à sa dimension esthétique – il s’achève dans le rétro, ici enfin élevé à la dimension de masse. La télé : véritable “ solution finale ” à l’événement. »

De la séduction, 1979

 

 

Objectité et réification du monde

 

« Au-delà du principe final du sujet se dresse la réversibilité fatale de l’objet, objet pur, l’événement pur (le fatal), la masse-objet (le silence), l’objet-fétiche, la féminité-objet (la séduction). Partout, après des siècles de subjectivité triomphale, c’est aujourd’hui l’ironie de l’objet qui nous guette, ironie objective lisible au cœur même de l’information et de la science, au cœur même du système et de ses lois, au cœur du désir et de toute psychologie. (…)

 

Immoralité et irrationalité fondatrices

 

    Les systèmes rationnels de la morale, de la valeur, de la science, de la raison ne commandent qu’à l’évolution linéaire des sociétés, à leur histoire visible. Mais l’énergie profonde qui impulse même ces choses-là vient d’ailleurs. Du prestige, du défi, de toutes les impulsions séductrices ou antagonistes, y compris suicidaires, qui n’ont rien à voir avec une morale sociale ou une morale de l’histoire ou du progrès.

    La rivalité est plus puissante que toute moralité, et la rivalité est immorale. La mode est plus puissante que toute esthétique, et la mode est immorale. La gloire, auraient dit nos aïeux, est plus puissante que le mérite, et la gloire est immorale. Le jeu, dont les règles sont immémoriales, est plus puissant que le travail, et le jeu est immoral. La séduction, sous toutes ses formes, est plus puissante que l’amour ou l’intérêt, et la séduction est immorale.(…)

    Il faut être cynique sous peine de périr, et ceci, si on peut dire, n’est pas immoral, c’est le cynisme de l’ordre secret des choses.

 

La débauche des signes

    Ce qui fascine tout le monde, c’est la débauche des signes, c’est que la réalité, partout et toujours, soit débauchée par les signes. Ça, c’est un jeu intéressant – et c’est ce qui se passe dans les media, dans la mode, dans la publicité --, plus généralement dans le spectacle de la politique, de la technologie, de la science, dans le spectacle de quoi que ce soit parce que la perversion de la réalité, la distorsion spectaculaire des faits et des représentations, le triomphe de la simulation est fascinant comme une catastrophe – et c’en est une en effet, c’est un détournement vertigineux de tous les effets de sens. Pour cet effet de simulation ou de séduction comme on voudra, nous sommes prêts à payer n’importe quel prix, bien davantage que pour la qualité “ réelle  ” de notre vie. (…)

 

Vanité de la critique face à l’énigmatique ordre des choses

 

    Lévi-Strauss disait que l’ordre symbolique nous avait quittés au profit de l’histoire. Aujourd’hui, dit Canetti, l’histoire elle-même s’est retirée. (…)

Aujourd’hui que toute radicalité critique est devenue inutile, toute négativité résolue dans un monde qui fait semblant de se réaliser, que l’esprit critique a trouvé dans le socialisme sa résidence secondaire, que l’effet du désir est largement passé, que reste-t-il que de remettre les choses au point zéro énigmatique ? Or l’énigme s’est inversée : jadis c’était la Sphinge qui posait à l’homme la question de l’homme qu’Œdipe a cru résoudre, que nous avons tous cru résoudre, aujourd’hui c’est l’homme qui pose à la Sphinge, à l’inhumain, la question de l’inhumain, du fatal, de la désinvolture du monde envers nos entreprises (…)

Tout se résume finalement à cela : faisons un seul instant l’hypothèse qu’il y ait un parti pris fatal et énigmatique de l’ordre des choses. »

Les stratégies fatales, 1983   

 

 

Identités et indifférence

 

    « C’est ainsi que chacun aujourd’hui soulève la question de son identité. Que ce soient les homosexuels, les camionneurs, voire les partis politiques ou les syndicats, chacun soulève contre l’État qui incarne désormais l’indifférence (les démocraties modernes ne se distinguent des régimes totalitaires que parce que ceux-ci ne voient la solution finale que dans l’extermination, alors que les démocraties la réalisent dans l’indifférence), chacun soulève sa petite, sa plus petite différence. Question d’identité. Mais cela ne donne que des événements mous, l’identité étant une valeur pauvre, une valeur différentielle par défaut, à laquelle nous sommes réduits par l’indifférence générale. Et la revendication d’identité n’est que la contrepartie des idéologies défuntes.

    L’âge d’or de la différence est révolu, en philosophie aussi je pense. L’âge d’or de l’indifférence commence : refroidissement de l’esprit public, indifférenciation de la scène politique, revendication exacerbée d’identité sur fond d’indifférence générale. Non plus l’orgueil d’une différence fondée sur les qualités rivales, mais la forme publicitaire de la différence, la promotion de la différence comme effet spécial et comme gadget. Cela est vrai de la sphère politique aussi : chaque homme politique, chaque parti, chaque discours, chaque “ petite phrase ” est d’abord son propre objet publicitaire – tous les mécanismes de l’obscénité (car c’est là le mouvement même de l’obscénité de notre société) qui furent d’abord testés sur les objets le sont aujourd’hui sur les idées et les hommes. »

La gauche divine, 1985

 

 

L’Amérique et l’Europe

 

    « Mais alors, c’est ça une utopie réalisée, c’est ça une révolution réussie ? Eh oui, c’est ça ! Que voulez-vous que soit une révolution  “ réussie ” ? C’est le paradis. Santa Barbara est un paradis, Disneyland  est un paradis, les États-Unis sont un paradis. Le paradis est ce qu’il est, éventuellement funèbre, monotone et superficiel. Mais c’est le paradis. Il n’y en a pas d’autre. Si vous acceptez de tirer les conséquences de vos rêves, pas seulement politiques et sentimentaux, mais aussi théoriques et culturels, alors vous devez considérer l’Amérique, encore aujourd’hui, avec le même enthousiasme naïf que les générations qui ont découvert le Nouveau Monde. Celui même des Américains pour leur propre réussite, leur propre barbarie et leur propre puissance. Sinon vous n’y comprenez rien, et vous ne comprendrez rien non plus à votre propre histoire. Car l’Europe ne peut se comprendre à partir d’elle-même. (…)

    Ce pays est sans espoir. Les ordures mêmes y sont propres, le trafic lubrifié, la circulation pacifiée. Le latent, le laiteux, le léthal – une telle liquidité de la vie, liquidité des signes et des messages, une telle fluidité des corps et des bagnoles, une telle blondeur des cheveux et une telle luxuriance des technologies douces y font rêver l’Européen de mort et de meurtre, de motels pour suicidaires, orgy and cannibalism, pour faire échec à cette perfection de l’océan, de la lumière, à cette facilité insensée de la vie, à l’hyperréalité de toutes choses ici. (…)

    Pas de désir : le désert. Le désir est encore d’une lourde naturalité, nous vivons de ses vestiges en Europe, et de ceux d’une culture critique agonisante. Ici les villes sont des déserts mobiles. Pas de monuments, pas d’histoire : l’exaltation des déserts mobiles et de la simulation. Même sauvagerie dans les villes incessantes et indifférentes que dans le silence des Badlands. (…)

    Pas de charme, pas de séduction dans tout cela. La séduction est ailleurs, en Italie, dans certains paysages devenus peintures, aussi culturalisés et raffinés dans leur dessin que les villes et les musées qui les enferment. Espaces circonscrits, dessinés, de haute séduction, où le sens, à ce point luxueux, est enfin devenu parure. C’est exactement l’inverse ici : pas de séduction, mais une fascination absolue, celle même de la disparition de toute forme critique et esthétique de la vie, dans l’irradiation d’une neutralité sans objet. Immanente et solaire. Celle du désert : immobilité sans désir. Celle de Los Angeles : circulation insensée et sans désir. Fin de l’esthétique.

    Ce qui est volatilisé n’est pas seulement l’esthétique du décor (celui de la nature ou de l’architecture), mais celle des corps et du langage, de tout ce qui fait l’habitus mental et social de l’Européen, surtout latin, cette commedia dell’arte continuelle, pathos et rhétorique de la relation sociale, dramatisation de la parole, feintes du langage, aura du maquillage et de la gestualité artificielle. Tout le charme esthétique et rhétorique de la séduction, du goût, du charme, du théâtre, mais aussi de la contradiction, de la violence, toujours ressaisi par le discours, par le jeu, par la distance, par l’artifice. Notre univers n’est jamais désertique, toujours théâtral. Toujours ambigu. Toujours culturel, et légèrement ridicule dans sa culturalité héréditaire. »

Amérique, 1986

 

 

L’homme comme déchet

 

    « Le pire n’est pas que nous soyons submergés par les déchets de la concentration industrielle et urbaine, c’est que nous soyons nous-mêmes transformés en résidus. C’est que la nature, le monde naturel devienne résiduel, insignifiant, encombrant, que l’on ne sache comment s’en débarrasser. En produisant des structures fortement centralisées, des systèmes urbains, industriels, techniques, à haute définition, en concentrant impitoyablement les programmes, les fonctions, les modèles, on transforme tout le reste en déchet, en résidu, en vestige inutile. En mettant les fonctions supérieures sur orbite, on transforme la planète elle-même en déchet, en territoire marginal, en espace périphérique. (…)

    Quant aux poubelles de l’histoire elles-mêmes, elles ne sont pas tellement pleines des événements ou des idéologies révolues que des événements actuels, immédiatement vidés de leur sens par l’information, transformés en résidus de broyage et en charnier d’images. L’information, c’est la production excrémentielle de l’événement comme déchet, c’est la poubelle actuelle de l’histoire. (…)

    La production des déchets en tant que tels s’accompagne de leur idéalisation et de leur promotion publicitaire. Ainsi en est-il de la production de l’homme en tant que déchet, laquelle s’accompagne de son idéalisation et de sa promotion sous la forme des Droits de l’homme. L’idéalisation va toujours de pair avec l’abjection, comme la charité avec la misère. C’est une sorte de règle symbolique. Une recrudescence de l’homme comme déchet ( boat people, déportés, disparus, ghost people en tout genre) s’accompagne d’une recrudescence des Droits de l’homme. (…)

 

 

Inséparabilité du bien et du mal

 

    Bref, ce n’est pas en expurgeant le mal qu’on libère le bien. Et pire, en libérant le bien, on libère aussi le mal. Et cela est bien – c’est la règle du jeu symbolique. L’inséparabilité du bien et du mal, c’est ça notre véritable équilibre, notre véritable balance. Il ne faudrait pas entretenir l’illusion de pouvoir les séparer, de cultiver le bien et le bonheur à l’état pur, et d’expulser le mal et le malheur comme déchets. Ça, c’est le rêve terroriste de la transparence du bien, qui s’achève très vite dans son contraire, la transparence du mal. (…)

 

 

Boucles et réversibilité contre les interprétations linéaires

 

    Contre ce mouvement d’ensemble, il reste l’hypothèse complètement improbable, et sans doute invérifiable d’une réversibilité poétique des événements (…)

    Contre la simulation d’une histoire linéaire “ in progress ”, il faut privilégier ces retours de flamme, ces courbures malignes, ces catastrophes légères qui désemparent un empire bien mieux que de grands bouleversements. Privilégier ce qui relève de la non-linéarité, de la réversibilité, tout ce qui relève, non d’un déroulement ou d’une évolution, mais d’un jeu d’enroulement, de réversion dans le temps. Anastrophe versus catastrophe. Peut-être n’y a-t-il jamais eu au fond de déroulement linéaire de l’histoire, peut-être n’y a-t-il jamais eu de déroulement linéaire du langage ? Tout se passe en boucles, en tropes, en inversion de sens, sauf dans les langages numériques et artificiels, qui, pour cette raison, n’en sont plus. Tout se passe en effets qui court-circuitent les causes (métaleptiques), en Witz événementiel, en événements pervers, en retournements ironiques, sauf dans une histoire rectifiée, qui justement n’en est plus une. »

L’illusion de la fin ou la grève des événements, 1992

 

 

Nullité de l’art contemporain

 

 

    « Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant, prétendre à la superficialité en des termes superficiels. Or la nullité est une qualité secrète qui ne saurait être revendiquée par n’importe qui. L’insignifiance – la vraie, le défi victorieux au sens, le dénuement du sens, l’art de la disparition du sens – est une qualité exceptionnelle de quelques œuvres rares, et qui n’y prétendent jamais. Il y une forme initiatique de la nullité, comme il y a une forme initiatique du rien, ou une forme initiatique du Mal. Et puis, il y a le délit d’initié, les faussaires de la nullité, le snobisme de la nullité, de tous ceux qui prostituent le rien à la valeur, qui prostituent le Mal à des fins utiles. 

 

Écran total ou la victoire de l’indécidable

 

    Vidéo, écran interactif, multimédia, Internet, réalité virtuelle : l’interactivité nous menace de partout. Partout ce qui était séparé est confondu, partout est abolie la distance : entre les sexes, entre les pôles opposés, entre la scène et la salle, entre les protagonistes de l’action, entre le sujet et l’objet, entre le réel et son double. Et cette confusion des termes, cette collision des pôles font que nulle part il n’y a plus de jugement de valeur possible : ni en art, ni en morale, ni en politique. Par l’abolition de la distance, du “ pathos de la distance ”, tout devient indécidable. Jusque dans le domaine physique : la trop grande proximité du récepteur et de la source d’émission crée un effet Larsen qui brouille les ondes. La trop grande proximité de l’événement et de sa diffusion en temps réel crée une indécidabilité, une virtualité de l’événement qui lui ôte sa dimension historique et le soustrait à la mémoire. Que les technologies du virtuel produisent de l’indécidable ou que ce soit notre univers indécidable qui suscite ces technologies en retour, cela même est indécidable. (…)

    Y a-t-il d’ailleurs dans le cyberespace la possibilité de découvrir quelque chose ? Internet ne fait que simuler un espace mental libre, un espace de liberté et de découverte. En fait, il n’offre qu’un espace démultiplié, mais conventionnel, où l’opérateur interagit avec des éléments connus, des sites établis, des codes institués. Rien n’existe au-delà des paramètres de recherche. Toute question est assignée à une réponse anticipée. Vous êtes l’interrogateur automatique en même temps que le répondeur automatique de la machine. À la fois codeur et décodeur – en fait votre propre terminal, votre propre correspondant. C’est ça l’extase de la communication. Il n’y a plus d’autre en face, et plus de destination finale. Le système tourne ainsi sans fin et sans finalité. Et sa seule possibilité est celle d’une reproduction et d’une involution à l’infini. D’où le vertige confortable de cette interaction électronique et informatique, comme d’une drogue. On peut y passer sa vie entière , sans discontinuer. La drogue elle-même n’est jamais que l’exemple parfait d’une interactivité folle en circuit fermé.

 

Le seul discours politique est celui de Le Pen

 

    La gauche tout aussi dévitalisée que la droite – où est donc passé le politique ? Eh bien, du côté de l’extrême droite. Comme le disait Bruno Latour dans  Le Monde, le seul discours politique en France, aujourd’hui, est celui de Le Pen. Tous les autres  sont des discours moraux et pédagogiques, discours d’instituteurs et de donneurs de leçons, de gestionnaires et de programmateurs. Voué au mal et à l’immoralité, Le Pen rafle toute la mise politique, le solde de tout ce qui est laissé-pour-compte, ou franchement refoulé, par la politique du Bien et des Lumières. (…) Quand la droite est passée du côté des valeurs morales et de l’ordre établi, la gauche n’a pas hésité, jadis, à défier ces mêmes valeurs morales au nom des valeurs politiques. Aujourd’hui, elle est victime du même glissement, du même dessaisissement : investie de l’ordre moral, elle ne peut que voir cristallisée ailleurs l’énergie politique refoulée, et se cristalliser contre elle. Et elle ne peut qu’alimenter le Mal, en incarnant le règne de la Vertu qui est aussi celui de la plus grande hypocrisie.

    Le Pen, il faudrait l’inventer. C’est lui qui nous délivre de toute une part maléfique de nous-mêmes, de la quintessence de ce qu’il y a en nous de pire (…)

    Les antilepéniens, jouant de la dénonciation unilatérale et ignorant tout de cette réversibilité du mal, en ont laissé le monopole à Le Pen, qui jouit ainsi, par son exclusion même, d’une position imprenable (…)

    C’est la faillite du social qui fait le succès du racial (et de toutes les autres formes de stratégies fatales). En ce sens, Le Pen est le seul analyseur sauvage de cette société. Qu’il soit à l’extrême droite n’est que la triste conséquence qu’il n’y en a plus depuis longtemps à gauche, ni à l’extrême gauche. Certainement pas les juges, ni les intellectuels – seuls les immigrés, à l’extrémité inverse, seraient aussi en position d’analyseurs, mais une certaine bonne pensée les a largement récupérés. Il est le seul qui opère une réduction radicale de la distinction droite/gauche (…) Si un jour l’imagination politique, l’exigence et la volonté politiques ont une chance de rebondir, ce ne peut être que sur la base de l’abolition radicale de cette distinction fossile qui s’est annulée et désavouée elle-même au fil des décennies et qui ne tient plus que par la complicité dans la corruption»

Écran total, 1997

 

 

Le destin

 

    « J’imaginerais volontiers, comme contre-pied de cet univers complètement informatisé qu’on nous donne à voir ou à prévoir, un monde qui ne serait plus que coïncidences. Un tel monde ne serait pas un monde du hasard et de l’indétermination, mais un monde du destin. Toutes les coïncidences sont en quelque sorte prédestinées. S’opposerait alors à la destination, à ce qui a une finalité claire, le destin, c’est-à-dire ce qui a une destination secrète, une prédestination – sans aucun sens religieux. La prédestination dirait : tel moment est prédestiné à tel autre, tel mot à tel autre, comme dans un poème où on a l’impression que les mots ont toujours eu vocation de se rejoindre. »

Mots de passe, 2000

 

 

La pensée radicale

 

    « Contrairement au discours du réel et du rationnel, qui parie sur le fait qu’il y ait quelque chose (du sens) plutôt que rien, et donc se veut  fondé en dernière instance sur la caution d’un monde objectif et déchiffrable, la pensée radicale, elle, parie sur l’illusion du monde, elle se veut illusion restituant la non-véracité des faits, la non-signification du monde, faisant l’hypothèse qu’il n’y a peut-être rien plutôt que quelque chose, et traquant ce rien qui court sous l’apparente continuité du sens. (…) ainsi ce qui fait l’intensité de l’écriture, que ce soit celle de la fiction ou de la fiction théorique, c’est le vide, c’est le néant en filigrane, c’est l’illusion du sens, c’est la dimension ironique du langage corrélative de la dimension ironique des faits eux-mêmes, qui ne sont jamais que ce qu’ils sont (…)

    Des idées, tout le monde en a, et plus qu’il n’en faut. Ce qui compte, c’est la singularité poétique de l’analyse. Cela seul, ce Witz, cette spiritualité de la langue, peut justifier d’écrire, et non la misérable objectivité critique des idées. (…)

    De toute façon, il vaut mieux une analyse désespérante dans une langue heureuse qu’une analyse optimiste dans une langue désespérante d’ennui et démoralisante de platitude, comme c’est le plus souvent le cas. (…)

    Chiffrer, non déchiffrer. Travailler l’illusion. Faire illusion, pour faire événement. Rendre énigmatique ce qui est clair, inintelligible ce qui n’est que trop intelligible, illisible l’événement même. (…) Accentuer la fausse transparence du monde pour y semer une confusion terroriste, les germes ou les virus d’une illusion radicale, c’est-à-dire d’une désillusion radicale du réel. Pensée virale, délétère, corruptrice du sens, complice d’une perception érotique du trouble de la réalité. (…)

    La règle absolue, celle de l’échange symbolique, est de rendre ce qui vous a été donné. Jamais moins, toujours plus. La règle absolue de la pensée, c’est de rendre le monde tel qu’il nous a été donné – inintelligible – et si possible un peu plus inintelligible. Un peu plus énigmatique. »

La pensée radicale, 2001

 

 

Terrorisme et négationnisme

 

    « La dénégation de la réalité est en soi terroriste. Tout vaut mieux que de la contester en tant que telle. Ce qu’il faut sauver, c’est avant tout le principe de réalité. Le négationnisme est l’ennemi public numéro un. Or, en fait, nous vivons largement dans une société négationniste. Plus aucun événement n’est “ réel ”. Attentats, procès, guerre, corruption, sondages : plus rien qui ne soit truqué ou indécidable. Le pouvoir, les autorités sont les premières victimes de cette disgrâce des principes de vérité et de réalité. L’incrédulité fait rage. La thèse du complot  ( à propos du 11 septembre 2001, J.M.)  ne fait qu’ajouter un épisode plutôt burlesque à cette situation de déstabilisation mentale. D’où l’urgence de combattre ce négationnisme rampant et de sauvegarder à tout prix une réalité sous perfusion. Car si, contre le terrorisme et l’insécurité physique, on peut dresser tout un appareil de répression et de dissuasion, rien ne nous protégera de cette insécurité mentale.

    D’ailleurs, toutes les stratégies sécuritaires ne sont que le prolongement de la terreur. Et c’est la véritable victoire du terrorisme d’avoir plongé tout l’Occident dans l’obsession sécuritaire, c’est-à-dire dans une forme voilée de terreur perpétuelle.

    Le spectre du terrorisme force l’Occident à se terroriser lui-même  – le réseau policier planétaire équivalant à la tension d’une guerre froide universelle, d’une quatrième guerre mondiale qui s’inscrit dans les corps et dans les mœurs.

 

Résistances à la mondialisation

 

    Cependant, les jeux ne sont pas faits, et la mondialisation n’a pas gagné d’avance. Face à cette puissance homogénéisante et dissolvante, on voit se lever partout des forces hétérogènes – pas seulement différentes mais antagonistes. Derrière les résistances de plus en plus vives à la mondialisation, résistances sociales et politiques, il faut voir plus qu’un refus archaïque : une sorte de révisionnisme déchirant quant aux acquis de la modernité et du “ progrès ”, de rejet non seulement de la technostructure mondiale, mais de la structure mentale d’équivalence de toutes les cultures. Cette résurgence peut prendre des aspects violents, anomaliques, irrationnels au regard de notre pensée éclairée – des formes collectives , religieuses, linguistiques, mais aussi des formes individuelles, caractérielles ou névrotiques. Ce serait une erreur que de condamner ces sursauts comme populistes, archaïques voire terroristes. Tout ce qui fait événement aujourd’hui le fait contre cette universalité abstraite – y compris l’antagonisme de l’islam aux valeurs occidentales (c’est parce qu’il en est la contestation la plus véhémente qu’il est aujourd’hui l’ennemi numéro un).   (…)

    Il ne s’agit donc pas d’un “ choc de civilisation ” mais d’un affrontement, presque anthropologique, entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d’une altérité irréductible. »

Power inferno, 2002

Trop

 

« Trop c’est trop.

Les belles âmes disent :

“Jamais l’excès de culture n’abolira le désir de culture ”

“Jamais la profusion de sexe n’abolira le désir. ”

Et ainsi pour la communication, l’information, la démocratie, les droits de l’homme. Elles ne sauraient imaginer qu’il y en ait trop (pourtant,  l’obésité, ce trop de corps, devrait les faire réfléchir).

Tout cela est faux – rien n’échappe à la loi de la déflation brutale par excès, par surproduction et surtout par le désir, qui serait plutôt branché sur le manque !

C’est la même loi que sur les marchés, et le même krach guette toute forme d’excroissance, qu’elle soit sexuelle, culturelle ou économique.

Information, communication, production, spectacle : et s’il y avait une accumulation explosive de tout cela ? (…)

Le trop de social nous expulse du social.

Le trop de politique nous expulse du politique.

Le trop de réalité nous expulse de la réalité.

Un seul être de plus, et tout est surpeuplé.

Un seul élément de plus, et c’est tout le système qui passe dans l’excédent ou dans l’exclusion.

 

 

Héraclitisme

 

    « Selon Prigorine, “ nous avons l’intuition de l’irréversibilité des phénomènes physiques  ” – et la flèche du temps est irréversible. Mais on peut faire l’hypothèse, au cœur même du temps, tout comme au cœur de la pensée, d’un processus réversible. Double flèche du temps, double flèche de la pensée (selon certains scientifiques, les lois physiques élémentaires sont réversibles, c’est-à-dire que leur expression mathématique est inchangée si on renverse la variable temporelle…) (…)

    Au fond, le Big Bang et le Big Crunch naissent en même temps. L’un n’arrive pas au terme de l’autre (pas plus que la mort n’arrive au terme de la vie) ni ne succède à l’autre dans un cycle cosmique. Ils éclatent simultanément et se déroulent parallèlement, quoique dans l’autre sens.

    C’est comme si le temps louchait – métalepsie qui lui fait prendre l’effet pour la cause et fait se dérouler les choses dans l’autre direction, ou mieux : dans les deux directions à la fois, comme ce fameux vent qui souffle dans toutes les directions.

 

    Il n’y a pas plus de linéarité, de fin ou d’irréversibilité qu’il n’y a de fonction linéaire indéfinie. Dans l’ordre du chaos, tous les systèmes et toutes les fonctions se convulsent, se recourbent, involuent selon une logique qui exclut toute théorie évolutionniste (or, celle de la flèche du temps tout comme celle de l’entropie sont des théories évolutionnistes).

    Ainsi ce qui n’est qu’une hypothèse en termes de physique est une métaphore éclatante de notre vie et de notre histoire propre : à notre échelle aussi, les choses se reversent à chaque instant, elles involuent en même temps qu’elles évoluent. Elles ne sont pas là d’abord, pour ensuite s’épuiser progressivement, elles s’évanouissent en même temps qu’elles se produisent.

 

    Au phantasme d’un univers intégral de l’information et de la communication s’oppose secrètement le désir d’un univers tout entier fait d’affinités électives et de coïncidences imprévisibles.

    Celui de la chance, de la fortune et du jeu. »

Le pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal, 2004

                                                                                                                                                                    ***                                                                                                                                                         

PORTRAITS   Sommaire

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/portraits_dantec.htm.htm le 16/11/2005