Maurice G. Dantec, un Européen désabusé
Maximilien Malirois
voir aussi l'article iconoclaste : Dantec et la posture du renégat par Serge Rivron (extraits)
Banlieusard
parisien des années 70 et ancien créateur de pub,
Dantec
met à profit son éloignement
pour écrire et, surtout, lire le maximum de livres. Il
l’écrit à plusieurs
reprises: il espère étancher une
inextinguible soif de lecture. Il
passe de la philosophie à la littérature, de la
science-fiction à la
physique, de la stratégie à la
génétique. Son Théâtre des
opérations.
Journal métaphysique et polémique relate entre
autres cette boulimie
livresque. Tout à la fois journal intime et pensum, Le Théâtre
des opérations
décrit aussi son mode de création
littéraire. Tel le gentilhomme de
l’Ancienne France, Dantec commente
l’actualité et ses lectures. Ni
théoricien,
ni penseur politique, s’il dérange le monde
renfermé et germanopratin
des Lettres parisiennes, c’est parce qu’il tient
à saluer le style de confrères
plus ou moins sulfureux selon les canons de la Doxa
officielle : George
Steiner, Léon Bloy, Joseph de Maistre, Pierre Drieu La
Rochelle… Véritable
commando du stylo, il s’attaque à
l’imposture intellectuelle, à la
bien-pensance, à la gauche caviar
périmée, à la droite saumon
décatie.
D’aucuns l’accusent de populisme
littéraire, d’extrémisme scriptural.
Dantec méprise ces appréciations. Auteur qui
écrit avec ses tripes (c’est
si rare de nos jours !), Dantec rugit aux
événements. Dans le cadre de cet
article, on s’intéressera plus
précisément aux rapports d’amour-haine
qu’il entretient avec l’idée
européenne.
Dantec
s’est installé avec sa famille à
Montréal, ce qui serait la marque d’une
défiance envers le Vieux Monde. Pourtant, ce
dépaysement est pour lui le seul
moyen de comprendre pleinement le fait européen, de se
sentir l’héritier
complet d’une très vieille civilisation. Certes,
on peut objecter qu’il
communie dans les valeurs occidentales, s’est fait
tatoué sur l’épaule le
symbole de l’O.T.A.N. et qu’il a
approuvé l’intervention militaire au
Kosovo. Très tôt défenseur de la cause
de la Bosnie-Herzégovine, il
vilipende le pouvoir national-communiste de Milosevic.
N’envisage-t-il pas
d’atomiser Belgrade et de promouvoir le génocide
des Serbes ?
Pour
l’Eurofédération !
Ce
parti-pris s’apparente à un soutien sentimental
envers un État qu’il
considère comme le dernier fragment de l’Empire
habsbourgeois. Cette
nostalgie impériale joue un rôle important dans sa
fougue en faveur d’une
autre construction européenne. “ L’Eurofédération
est la seule
configuration susceptible d’assurer le saut quantique
nécessaire à ce que
l’ensemble de ces vieilles nations usées par
quinze siècles de divisions
depuis la chute de Rome atteigne la masse critique pour en faire
quelque chose
au XXIe siècle. L’autre
issue, c’est le déclin nationaliste, et
à court terme régionaliste, avec une
intensification des forces centrifuges et
des conflits inter-ethniques. Les États-nations
d’Europe ont le choix entre
la dissolution vers plus de puissance - la
Fédération - et la dissolution vers
l’effondrement ethno-autarcique : Zéropa-Land.
” À plusieurs
reprises, Dantec exprime son dégoût du
nationalisme.
“ Il est d’ailleurs plus que temps de
dégonfler cette baudruche idéologique
qu’est le nationalisme, même
démocratique, car le mot nation sur lequel elle
s’est gonflée a été par elle
comme un retour vidé de son sens. ”
Soucieux de revenir à la racine du mot, il explique que chez
les Grecs de l’Antiquité,
la nation “
signifiait un défi géopolitique à
relever entre des peuplades de différentes
cultures, aux langues diverses, aux origines variées, mais
qui partageaient un
espace et un destin communs, en vue de réaliser un ensemble
régional supérieur,
une confédération politique qui
s’animait pour les affaires essentielles :
diplomatie, défense, guerre, droit maritime, perception des
impôts afférents.
Il ne s’agissait pas d’une communauté
naturelle. Mais d’un effort concerté,
d’une volonté singulière et
créatrice ”. L’interprétation
n’est
valide que pour la période hellénistique !
Eurofédéraliste, Dantec l’est,
mais l’actuelle construction européenne le navre
et l’agace. Il lui assène
de très violents coups. “ La
Non-Europe et ses institutions anti-démocratiques
sont tout bonnement en train de rater la plus importante
fenêtre de tir de
l’histoire du XXIe siècle.
Celle de la distribution des cartes
pour la colonisation humaine de l’espace. […] Dix
mille crétins en poste à
Bruxelles, et à peu près autant dans chaque pays
de l’Union - tsoin - tsoin
- tagada, voilà qui est somme toute à la
portée d’une authentique révolution
politique. Celle d’une constitution
fédéraliste et impériale, dont il ne
faut pas faire semblant d’espérer
qu’elle sortira d’une discussion entre
Lionel Jospin, Joschka Fischer et Tony Blair, avec José
Bové et Pasqua en
amuse-gueule pour les petits extrémismes à la
retraite. Les Européens doivent
se mettre dans le crâne que l’heure est venue pour
eux d’accomplir ce que
les U.S.A. ont entrepris il y a près de deux cent cinquante
ans. Unifier le
territoire. Réinventer la justice et la liberté,
au prix, sachons-le tout de
suite une bonne fois pour toutes, d’un bain de sang
généralisé. Au prix
d’une guerre. D’une krisis.
D’un changement fondamental et irréversible.
” Irrité par tant de technocratie,
d’incompétences et d’inerties, il
traite l’Union européenne en des termes peu
flatteurs : “ avorton de
Frankenstein ”, “ hydrocéphale
bureaucratique ”, “ superbureaucratie
sans Constitution ”, “ “ machin
” onuforme ”, etc… Dantec trouve
d’ailleurs stupide “ cette idée
sociale-démocrate de recomposer l’Europe
par le seul biais de la macro-économie et de la bureaucratie
anonyme ! ”
On
l’a vu, Dantec regrette l’Empire qui
s’est manifesté sous diverses formes
dans l’histoire européenne. Ayant en
tête tout le déroulement meurtrier du
XXe siècle, il salue le
génie exécuté de l’archiduc
François-Ferdinand
: “ Le projet politique de l’archiduc
d’Autriche, fonder un État
fédéral
européen sur le modèle américain, fut
promptement assassiné, et par deux
fois: une première par la mort
prématurée de ce jeune visionnaire, de la main
d’un terroriste tchetnik armé par les services de
Belgrade, une seconde par
le carnage qui s’ensuivit. ”
L’Eurofédération est d’une
urgente nécessité
afin de contenir les prochains 11-septembre intercivilisationnels. Il
demande
aux peuples européens de choisir entre l’Europe
fédérale et la mort qui ne
peut être que la sujétion des Européens
à une volonté historique
implacable.
Mission
de la France
Écrivain
de langue française, Dantec estime que la France a vocation
d’être à
l’origine de
l’Eurofédération. Mais, avant de
réaliser cet objectif, “
une authentique Fédération des peuples
français reste à faire, en attendant
que celle des peuples d’Europe surgisse enfin de la crasse
médiocrité de ses
élites ”. Grand connaisseur des œuvres
de science-fiction et ce genre si
particulier qu’est l’uchronie, il rêve
alors d’une Europe jamais désunie.
“ Imaginer un instant l’Europe du
traité de Verdun (843), soit la
France, l’Allemagne et l’Italie actuelles,
s’unifier en un seul État
fédératif,
impérial et chrétien, à la fois
unitaire et multinational, et comprendre que,
même avec l’ajout plus tardif de
l’Angleterre et de l’Espagne, la France
aurait conservé son rôle central de pont entre le
monde gréco-latin méditerranéen
et le monde germanique centreuropéen, sur un ancestral fond
celtique qui traçait
les frontières d’un continent
s’étendant des hautes terres
d’Écosse au
Bosphore, de Gibraltar à la Baltique, destin toujours en
suspens à l’orée
du XXIe siècle! ”
Dantec connaît bien les réticences
françaises,
qu’elles soient officielles ou
plébéiennes, à s’impliquer
plus fortement
encore dans l’aventure européenne. Il sait que
“ la France ne voudra
jamais admettre la fondation d’une véritable
Fédération européenne : car
pour exister celle-ci devrait rédiger une Constitution
impériale plus ou moins
inspirée du modèle américain, et pour
ce faire, vassaliser son texte
fondateur à la Souveraineté-Liberté
suprême, celle de Dieu, ce
que la gauche au pouvoir depuis 1789, quelles que soient
les formes variées
qu’elle a prises avec le temps, n’acceptera tout
bonnement jamais ”.
Ce sont les institutions de la République qui produisent
cette discrète mais
intense résistance. Cela ne le surprend pas, lui qui note
que “ la France ne
tient plus que par l’État.
C’est-à-dire par rien : une fiction à
laquelle
plus personne ne croit, y compris ses serviteurs ”. Certes,
Charles de Gaulle
“ essaya vainement de réformer la
bourgeoisie française qui le lui fit
payer très cher au moment crucial (un an après
mai-juin 68, lorsqu’il essaya
de relancer le projet d’une France
fédérative, et d’un capitalisme
démocratique
et populaire, par un référendum perdu qui lui
coûta le pouvoir), bref, la
France, incapable de s’affirmer libre et souveraine, donc
d’identifier un
nouveau processus libre et souverain dans
l’établissement d’une
Fédération
des nations européennes, aborde désormais le
dernier cycle de sa décadence,
celui de la Chute de la Maison Zéropa ”.
D’où un puissant pessimisme
sur l’avenir de l’Hexagone. Dantec
prévoit qu’ “ en
l’état actuel
des choses, je ne donne pas dix ans à la France,
allez… quinze, et
conséquemment moins de vingt à la
prétendue “ Union européenne ””.
À moins que “ les Français ne
conduisent
l’Europe à la Révolution
fédérale
constituante qui lui est nécessaire, ou ils
s’exileront
d’eux-mêmes du
processus métapolitique du XXIe
siècle. Cet
exil se traduira entre
autres choses par la désagrégation de
l’État-nation dinosaurien, puis par
l’explosion armée des
néonihilismes “
révolutionnaires ” qui se répandront
comme une
traînée de poudre dans
tout l’espace “ européen ”,
comme au
début du XXe siècle ou
à la fin du XVIIIe ”.
L’enjeu
francophone
Ce
puissant dépit envers le sort futur de la France conduit
Dantec à réfléchir
aussi sur l’avenir de la langue de Molière.
“ Si notre langue est par nature (par
son histoire donc) le médium
vernaculaire capable de faire se rencontrer en elle, et par elle, les
autres
langues et cultures de l’Europe, et si en revanche, nourrie
de toutes les
inventions successives du continent, aux confluences des racines
gréco-latines,
celtiques et germaniques, elle se révèle toujours
moins entendue, toujours
plus faible, et sans plus beaucoup d’écho
alentour, on peut se dire qu’une
sorte de conspiration inconsciente (donc essentielle) a voulu
qu’il en soit
ainsi, que notre incapacité à faire de notre
langue autre chose qu’une
machine autocentrée sur ses mensonges n’est pas
explicable par le seul
hasard, ou la seule fatalité, qu’un saisissant
parallélisme nous apparaît
lorsque nous plaçons ce phénomène en
comparaison avec cette lutte forcenée
que la nation française a entamée contre son
propre destin, contre la création
politique de l’Europe. ” Pour lui,
c’est évident, la francophonie et
l’Europe se complètent ! Il va plus loin en
proposant à la francophonie un
dessein géopolitique mondiale. “ Isolée
dans sa République-forteresse, la
France se montre définitivement incapable de tenir le
rôle majeur qui aurait dû
être le sien à l’orée du IIIe
millénaire. Sur le plan
linguistique, alors que tout le monde chiale sur les reculs de la
francophonie
dans le monde, personne n’ose entreprendre la
nécessaire transformation
politique (pour ne pas dire reformation transpolitique) qui ferait de
la France
une démocratie fédérale au sein
d’une vaste unité paneuropéenne de
démocraties
fédérales, et leurs “ commonwealths
circumterrestres ” respectifs,
s’il leur en reste. Ainsi, le français pourrait
à nouveau se définir comme
la langue d’exception de l’Ouest
européen, puisque aux confluences
celtico-gréco-germaniques, et ici en Amérique,
oser s’affirmer comme langue
synthétique créant un pont culturel et
linguistique ENTRE l’espagnol et
l’anglais. Pour cela le français doit non
seulement se reconstituer comme héritage
actif des langues européennes, mais comme une arme de la
pensée dont personne
ne pourra se passer au XXIe
siècle.” Bref, Dantec rêve
d’un
ensemble français européen à
résonance planétaire, ce qui est le pire des
cauchemars tant
pour les nationaux-républicains que pour les
technomondialistes ! Ayant une
intuition qui rejoint les réflexions de Carl Schmitt et de
Julien Freund - dont
il ne semble pas connaître les textes -, Dantec remarque que
“ ce n’est
pas l’État qui meurt avec le lent et douloureux
dépérissement des États-nations,
c’est sa forme moderne (celle qui s’est
instituée comme telle à partir du
XVIIe siècle). Quant à
l’État du XXIe
siècle, sa
forme constituée n’apparaît pas encore
clairement mais elle semble se définir
en creux, en négatif, dans le vide laissé par
l’ancien système de régulation
”.
Mégaborée
ou le rêve d’une alliance boréale
Face
aux faiblesses intrinsèques des Européens et
à leur lent déclin, Dantec
envisage dès janvier 2001 une nouvelle configuration
géopolitique planétaire.
Il accorde toujours sa préférence à
l’O.T.A.N. : “ La seule
institution légitime de l’Europe
d’après 1945 était le traité
de l’Atlantique
Nord. La rose des vents me semblait en toute logique le seul symbole
fédérateur
capable de se dresser face à l’étoile
rouge, et ses petits collabos locaux,
et d’unifier la civilisation
gréco-chrétienne de l’Ouest
européen autour
d’un projet historique. Les petites étoiles jaunes
sur fond bleu, dont les
douze occurrences ne signifiaient rien à mes yeux, et pas
plus aujourd’hui,
ne symbolisaient que la division, la simulation et le néant
” et va même
jusqu’à lancer “
Zéropéens, priez pour que l’O.T.A.N.
existe encore
quand viendra l’heure des décisions vitales, quand
vous cherchez une chaloupe
ou quelque embarcation improvisée pour vous sauver.
”
Derrière cette provocation, et jugeant
l’Europe dans l’impossibilité
de s’unir, Dantec mise ouvertement sur un nouvel espace
géopolitique dont le
cœur serait l’Occident. Deux pages incroyables du
Laboratoire de catastrophe
générale décrivent la grande
rivalité du premier tiers du XXIe
siècle
entre la Chine populaire et les États-Unis. Pékin
entend, tôt ou tard,
reprendre Taïwan et soutient en secret les mouvements
islamistes d’origine
wahhabite. En s’appuyant aussi sur divers régimes
despotiques tels que la Corée
du Nord ou l’Irak, l’Empire du milieu cherche
à “ se hisser dans les
vingt ans à venir à un niveau
d’égalité avec les Occidentaux
”. Dantec
pense que la Chine a les moyens de constituer “ un
nouveau bloc despotique
asiatique “ modernisé ”,
maîtrisant directement la masse centrale et
orientale du continent, et étendant ses pseudopodes
jusqu’au Bosphore, la péninsule
Arabique, l’Afrique du Nord et de l’Est, le
Pacifique occidental et l’océan
Indien ”. “ La seule issue pour
l’Occident, affirme-t-il, est donc
bien de définir un nouvel arc stratégique
panocéanique, trinitaire, avec
l’Amérique
au centre, l’Europe du côté atlantique,
et la Fédération de Russie, assistée
du Japon, pour l’espace pacifique-sibérien. ”
Pour cela, “ l’O.T.A.N.
doit donc non seulement intégrer au plus vite toutes les
anciennes républiques
populaires de l’Est européen, mais
prévoir à moyen terme une organisation
tripartite unifiant les trois grandes puissances boréales :
Amérique du Nord,
Europe Unie (quel que soit son état, malheureusement) et
Russie, plus le Japon,
au sein d’un nouveau traité Atlantique - Pacifique
Nord… ” Rappelons
qu’il rédige ses impressions au début
de 2001, soit bien avant les événements
du 11 septembre et la création du comité O.T.A.N.
- Russie qui établit un véritable
espace intercontinental de défense de Vancouver à
Vladivostok… Maurice G.
Dantec serait-il le prophète de la Mégaborée
?
S’il
a choisi cette option, c’est parce qu’il est las
d’attendre qu’on ose
“ enfin se demander comment faire de
l’Europe une entité géopolitique
viable au XXIe siècle
”. “ Encore faudrait-il qu’une
civilisation européenne soit capable de se constituer!,
précise-t-il.
Encore faudrait-il que ce continent soit doté
d’une quelconque volonté, de
la plus petite puissance ! ”
Dépité devant l’atonie
européenne et
exaspéré du regain des nationalismes, y compris
au Canada avec le nationalisme
social-démocrate québécois, Dantec
enrage de la petitesse de ses
contemporains, principalement européens. Lucide et
désabusé, n’écrit-il
pas : “ Ce n’est pas la
première fois que l’Europe meurt. Mais ce sera
sans doute la dernière ” ? Souhaitons
qu’il se trompe. Comment un homme
dont les valeurs “ remontent au Saint Empire de Charlemagne,
à la Rome républicaine
de Caton et Cincinnatus, à la Grèce de
Périclès, ou bien à la
Révolution
américaine de 1776 ” pourrait-il
d’ailleurs sombrer dans le doute mortifère
? Laissons l’Europe suivre l’amor fati.
Comme le disait volontiers
Nietzsche, elle se fera au bord du tombeau.
Maximilien MALIROIS
La photographie de Maurice Dantec est de Jacques Sassier. Elle apparaît sur la quatrième de couverture de Les Racines du Mal.
voir aussi l'article iconoclaste : Dantec et la posture du renégat par Serge Rivron (extraits)