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HOMMAGE À MICHEL JOBERT : UN EUROPÉEN D’AVENIR

Le 26 mai 2002 est décédé à Paris l’ancien ministre Michel Jobert. Singulier destin que fut celui de cet homme politique atypique. Né en 1921 à Meknès au Maroc où son père y était ingénieur agronome, Michel Jobert a toujours gardé un puissant attachement pour son pays de naissance et d’enfance qu’il considérait comme une seconde patrie.

Après une adolescence joyeuse et buissonnière qu’il relate dans ses Mémoires d’avenir, Michel Jobert combat pendant la Seconde Guerre mondiale dans l’Armée française d’Afrique. Affecté dans un régiment de spahis, il montre un indéniable courage au front d’où il revient très gravement blessé. Il restera toujours discret sur son bras atrophié, séquelle d’une grave blessure. La paix revenue, il intègre la jeune ENA et en sort haut fonctionnaire. Sa fonction de magistrat à la Cour des comptes l’amène à s’intéresser à la vie publique. Plusieurs fois conseiller de ministres sous la IVe République, il collabore avec Pierre Mendès-France quand celui-ci devient président du Conseil en 1954 - 1955. De cette expérience mendésiste, il en sortira fortement impressionné par la droiture, la franchise et la hauteur de vue du locataire de Matignon.

Retourné à son administration d’origine aux débuts de la Ve République, c’est par l’intermédiaire d’un ami, beau-frère de Georges Pompidou, qu’il entre au service du nouveau Premier ministre en 1963. Très rapidement, une confiance s’établit entre les deux hommes. Michel Jobert devient un de ses conseillers les plus influents. Quand le général de Gaulle remercie Pompidou en juillet 1968, Michel Jobert organise un secrétariat qui prépare doucement la candidature de l’ancien chef du gouvernement à l’élection présidentielle de 1972. La démission du Général précipite les échéances. Élu en juin 1969 président de la République, Georges Pompidou place Michel Jobert à un poste stratégique : le secrétariat général de l’Élysée. Depuis ce poste, il rencontre Édouard Balladur, Jacques Chirac, Philippe Séguin, et assiste impuissant aux manigances anti-chabanistes du duo conservateur et gaulliste intégriste Marie-France Garaud et Pierre Juillet. En 1973, Pompidou, déjà atteint du mal qui l’emportera, le nomme ministre des Affaires étrangères.

Il n’y restera qu’une année, mais quelle année ! Par son action, Michel Jobert devient le meilleur titulaire du Quai d’Orsay de la Ve République, voire depuis Talleyrand, la rouerie en moins… Il y affronte l’esprit d’alignement inconditionnel des Européens sur les États-Unis. Face au redoutable secrétaire d’État Henry Kissinger, il devient l’homme du “ Non au grand large ”. Michel Jobert refuse la “ nouvelle Charte atlantique ” proposée par Washington, lance le dialogue euro-arabe et entreprend des discussions entre les deux rives de la Méditerranée. Récusant le “ condominium américano-soviétique ” sur le monde, il trace - à la stupeur d’un personnel politique français peu habitué - une troisième voie diplomatique française et européenne. Hostile à l’hystérie anti-arabe qui submerge l’Occident lors de la guerre du Kippour, Michel Jobert conclut des accords économiques et commerciaux avec des États arabes “ peu fréquentables ” comme l’Irak ou la Libye.

En matière européenne, il revendique une Europe gaullienne, unie mais respectueuse des nations. Il pressent que “ l’Europe, la France abordent une période de désordres internationaux sans y être préparés ni sur le plan de la sécurité, ni sur celui de l’économie, ni intellectuellement, ni moralement ”. La médiocrité de la classe politique européenne et son atlantisme viscéral amènent un jour Michel Jobert à saluer ses collègues continentaux d’un “ Bonjour les traîtres ” resté célèbre. Ainsi, “ on ne peut plus parler d’identité européenne sans se souvenir que l’Europe, alors que rien ne la contraignait, s’est une fois de plus affaissée sous la pression d’intérêts qui n’étaient pas les siens ”.

Diplomate en chef, Michel Jobert permet à la France d’avoir une politique étrangère indépendante, viable et compatible avec les intérêts de la Communauté européenne. Les spécialistes spéculeront encore longtemps pour savoir si Georges Pompidou - s’il avait survécu - l’aurait nommé Premier ministre. L’intéressé, le premier, en doutait… Au décès de Pompidou en 1974, Michel Jobert aurait voulu se porter candidat à l’Élysée mais, comme en 1981, faute de soutiens politiques réels et entravé par le sordide système d’obstruction légale dit des parrainages, il ne peut être candidat. Il assiste alors à la victoire de son collègue du gouvernement et néanmoins adversaire intime Valéry Giscard d’Estaing.

Michel Jobert devient un adversaire résolu du septennat giscardien. Il pourfend tant l’immobilisme social intérieur que l’alignement sur l’axe Washington-Moscou à l’extérieur. En 1974, il fonde le Mouvement des démocrates (MDD) qui ne se reconnaît ni dans la majorité chiraco-giscardienne, ni dans l’opposition socialo-communiste. Michel Jobert dénie le clivage gauche - droite et se dit “ ailleurs ”. Malheureusement, le MDD est loin de susciter l’enthousiasme des électeurs.

En 1981, Michel Jobert soutient dès le premier tour la candidature de François Mitterrand en raison de son hostilité à Giscard, au nom de l’alternance et pour la consolidation de la Ve République. En effet, il juge que la victoire de la gauche renforcera les institutions de 1958. Dans le gouvernement de Pierre Mauroy, Michel Jobert exerce les fonctions de ministre d’État en charge du Commerce extérieur de juin 1981 à mars 1983. Le bouillant ministre est de retour ! Il s’oppose aux États-Unis à propos de l’agriculture (déjà !). “ Chacun le sait : si les États-Unis parvenaient, comme ils le souhaitent, à démanteler la politique agricole commune, il n’y aurait simplement plus d’Europe. ” Il fait aussi arrêter les magnétoscopes japonais à Poitiers. On se gausse à l’époque de cette décision alors qu’il s’agit d’une mesure de protection industrielle et technique indispensable. Hélas, ses demandes répétées de véritable politique industrielle volontariste ne sont pas entendues. Michel Jobert doit en outre attendre un an avant d’avoir un directeur de cabinet ! Par ailleurs, la Direction des relations économiques extérieures est rattachée au ministère de l’Économie et des Finances, chez Jacques Delors. Las, il démissionne en mars 1983. C’est la fin de sa carrière politique.

Michel Jobert se consacre dès lors à la lecture et à l’écriture (essais et romans). Quand il l’estime nécessaire, il intervient dans le débat public. Parallèlement, il devient avocat en 1990. La même année, au nom de la politique arabe de la France, il s’oppose à la guerre du Golfe et au Nouvel Ordre mondial décrété par Bush père. Toute une jeune génération le découvre ! Collaborateur à la radio d’origine marocaine Médi I, il donnait chaque samedi dans le cadre d’une chronique pertinente une analyse perspicace et malicieuse des événements internationaux.

 

Michel Jobert était un Européen d’avenir. De tout son cœur, il souhaitait que l’Europe s’unisse et se libère de la pesante tutelle américaine. Pour lui, “ une Europe libre, donc puissante, est indispensable à l’indépendance de la France. Nous sommes passionnément européens parce que nous sommes passionnément français ”. Or, depuis longtemps, constatant que “ le pragmatisme marchand l’emporte sur le souffle historique ”, il s’inquiète que  “ l’Europe [soit] une “ non-personne ” à laquelle on désespère de donner une voix ”. En 1984, en compagnie du centre de réflexions du MDD, il publie un roboratif essai sur la question européenne au titre mobilisateur Vive l’Europe libre ! Il ne s’y montre pas fédéraliste, car “ l’indispensable unité européenne ne se décrète pas; nul référendum ne pourra la garantir; c’est une longue et tenace patience, un investissement coûteux ”.

En 1992, lors du référendum sur Maastricht, il soutient le oui. Il fait le pari qu’avec la monnaie unique, l’unification se fera plus rapidement par l’intermédiaire de l’économie, obligeant les gouvernements à définir une autorité souveraine européenne. Plus tard, en 1998, n’écrira-t-il pas : “ Voici que s’installe une monnaie unique, à laquelle nous allons devoir abandonner davantage nos mauvaises habitudes que notre souveraineté de nation. Voici que nous pouvons espérer sortir d’un demi-siècle de servitude volontaire, durant lequel les Européens, riches de leur esprit, de leur culture, de leur travail, n’ont pas encore eu la dignité de revendiquer leur liberté d’assumer leur propre défense ” ? Il pronostique que l’euro, “ c’est-à-dire l’économie, combattra d’elle-même beaucoup plus lucidement et sa lutte engendrera des effets politiques qui ne pourraient jamais être espérés autrement d’un milieu qui, de fait, a abandonné tout esprit de souveraineté, dans les relations internationales ”.

Michel Jobert défendait donc une Europe souveraine en s’appuyant sur les États. “ L’indépendance de l’Europe, ajoute-t-il, passe[…] aujourd’hui par le maintien des États; ce sont eux qui constituent l’Europe et qui garantissent son existence. Maintenons ces nations et contentons-nous d’une confédération. Mais bâtissons-la tout de suite en lui donnant des pouvoirs limités au départ mais réels et précis. Et d’abord, désignons un exécutif. ” Cet exécutif confédéral comprendrait des secrétaires d’État européens désignés lors des Conseils européens. Il animerait les politiques européennes fondamentales comme l’économie, la monnaie, l’environnement, la culture, les transports, la famille et la jeunesse. Il serait contrôlé par l’Assemblée représentant les peuples et par le Sénat représentant les États. La Confédération européenne aurait la primauté en matière de défense. En effet, Michel Jobert estimait “ qu’il n’est pas de partisan sincère d’une Europe indépendante qui ne mette, comme condition indispensable à son existence, la réalisation prioritaire d’une politique de défense ”.

À ses yeux, la Confédération européenne permettrait la réalisation de l’unité indispensable dans la diversité nécessaire. “ L’avenir qu’il faut souhaiter à l’Europe est de rester composite de tant de peuples, de susciter la création quotidienne, de demeurer ce lieu d’accueil où la liberté peut s’exprimer, s’épanouir, chanter sa chanson, servir aux hommes. […] Il faut que les gouvernements, que l’Assemblée européenne constatent la réalité profonde de ce droit des citoyens à la différence. […] L’Europe n’aura de vérité, de solidité que si elle s’affirme originale, insolente et diverse. ”  

Il aurait aimé que les traités d’Amsterdam et de Nice musclassent l’Union actuelle… Il savait plus que jamais que les prochaines années du Vieux Continent seraient déterminantes. Alors, “ soyons les sentinelles de cette Europe libre, dans notre révolution de citoyens, d’hommes responsables, soyons ceux qui appellent l’Europe à sa neuve liberté. Qu’elle prenne corps dans cette pièce silencieuse où vous lisez et où s’arme votre volonté ! ” Dernier des gaulliens, Michel Jobert fut le premier des souverainistes européens. L’Esprit européen s’honore de l’avoir compté parmi ses fidèles lecteurs dès son premier numéro.      

Maximilien MALIROIS

 

BIBLIOGRAPHIE

Mémoires d’avenir, Grasset, 1974.

Les Idées simples de la vie, Grasset, 1975.

L’Autre Regard, Grasset, 1976.

Lettre ouverte aux femmes politiques, Albin Michel, 1976.

Parler aux Français, Arthaud, 1977.

La Vie d’Hella Schuster, Albin-Michel, 1977.

Maroc, Extrême Maghreb du soleil couchant, Éditions Jeune Afrique, 1978.

La Rivière aux grenades, Oued Kroumane, Albin Michel, 1982.

Chroniques du Midi libre, Hachette / Midi libre, 1982.

Par trente-six chemins (je n’irai pas…), Albin Michel, 1984.

Vive l’Europe libre !, Ramsay, 1984.

Maghreb, à l’ombre de ses mains, Albin Michel, 1985.

Les Américains, Albin Michel, 1987.

Journal immédiat… et pour une petite éternité, Albin Michel, 1987.

Vandales !, Albin Michel, 1990.

Journal du Golfe, août 1990 - août 1991, Albin Michel, 1991.

Ni dieu ni diable. Conversations avec Jean-Louis Remilleux, Albin Michel, 1993.

L’Aveuglement du monde occidental. Chroniques de politique internationale 1993 - 1996, Albin Michel, 1997.

Les Illusions immobiles. Chroniques de politique internationale 1996 - 1997, Albin Michel, 1999.

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                 

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