Jacques Lacarrière  esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

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Le 15 Octobre 2005 

                                                                                                                                                                                                                                                       

 Hommage à Jacques Lacarrière

 ou le testament d’un philhellène

 

Françoise MONESTIER

© POLEMIA http://www.polemia.com 

 

 

Il aurait eu quatre-vingts ans le 2 décembre. Charon l’a rappelé avant, puisqu’il est mort le 17 septembre dernier des suites d’une opération du genou. Cruelle ironie du sort pour ce marcheur infatigable qui avait parcouru tous les chemins de traverse de la Grèce mais aussi de la France vagabonde. Amoureux éperdu de la civilisation grecque, étudiant à la Sorbonne et aux Langues-O, où il étudia l’hindi, Jacques Lacarrière s’éloigna rapidement de l’Université pour se consacrer au voyage et à l’écriture. Écrivain voyageur, il est l’un des meilleurs passeurs de temps entre l’Antiquité et le monde moderne. Sa connaissance du grec ancien et du grec moderne a permis à des milliers de lecteurs de se familiariser aussi bien avec Thucydide et Pausanias qu’avec le monde des Rebetika ou la poésie de Ritsos.

 

Combien ? Combien d’étés grecs, de femmes aimées, de poèmes déclamés, de chapelles et d’églises visitées, d’icônes embrassées, de dieux côtoyés et tutoyés, de statues caressées ? En plus de cinquante ans d’intimité avec la Grèce, combien de mots grecs Jacques Lacarrière a-t-il prononcés, combien de pas de danse a-t-il esquissés, combien d’ocques de « sang de Némée » (un vin corsé, noir et épais), de tsipouro ou de retsina a-t-il bues pour rester en pareille osmose avec ce pays qu’il aimait tant et dont les habitants versent de vraies larmes après sa disparition soudaine ? « Je n’ai pas pu aimer tous les mots pas plus que toutes les femmes de la Grèce », avait-il lancé par boutade au moment de la publication de son Dictionnaire amoureux de la Grèce, une de ses œuvres maîtresses pour laquelle il avait dépensé, voici près de cinq ans, une magnifique énergie, comme si « l’hybris » antique l’avait soudain saisi afin qu’il donnât le meilleur de lui-même et enfantât ce chef-d’œuvre que tout amoureux de la Grèce se devrait de posséder dans sa bibliothèque aux côtés, bien sûr, de L’Anthologie de la poésie grecque de Brasillach, des œuvres complètes de Kazantzakis, d’Hésiode et de Cavafy.

 

Son dictionnaire est un enchantement perpétuel et magique, pour la bonne et simple raison qu’il a su faire partager à ses lecteurs ses différents coups de cœur pour les mystiques byzantins, les ermites athonites, les bergers et leurs chèvres, ou plus simplement les marins ivres croisés un soir de meltem dans un bistrot, dansant et buvant à la santé des Dieux de l’Olympe… ou d’un saint (tout ce qu’il y a de plus orthodoxe) vénéré dans une petite chapelle blanche de l’arrière-pays crétois.

 

Lacarrière aimait cette Grèce qui a tout donné au monde, à commencer par son vocabulaire, sa langue et son organisation de la Cité, en lui ayant appris la démocratie et la liberté. Cet amant de l’Hellade se plaisait d’ailleurs à dire qu’ « Il n’y a aucune rupture entre la Grèce ancienne et celle d’aujourd’hui pour les choses essentielles, parce que c’est la même langue. » Et de rappeler que le mot « brouillard » (omichli) est, en 2005, le même que celui employé dans le chant VI de L’Odyssée quand Ulysse arrive à Ithaque et que Poséidon, qui veut l’empêcher de toucher l’île, répand sur la mer un épais brouillard. Même chose, bien sûr, pour thalassa, la mer toujours recommencée… et pour des milliers d’autres mots déjà utilisés par Xénophon, Homère ou plus simplement par le poissonnier de l’agora, la femme de Périclès ou l’hétaïre du Pirée. Une réalité confirmée d’ailleurs par Georges Séféris dans le discours qu’il prononça en 1963 à Stockholm en recevant le Prix Nobel de littérature :                « J’appartiens à un petit pays mais sa tradition est énorme. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. »

 

Dans cette Grèce de A à Z qu’il connut en 1947 en pleine guerre civile (une sorte de résurrection funeste de la Guerre des Atrides), Lacarrière trouve même le moyen de taquiner simultanément la muse… et Internet, allant jusqu’à se demander si ce nouveau moyen moderne de communication ne permet pas aux moines de dialoguer avec les Anges. Et pourquoi pas, alors, avec les Dieux de l’Olympe qui ont visiblement su convaincre Lacarrière de laisser ce témoignage d’attachement pour une civilisation et un pays qui ont compris très tôt qu’il fallait repousser le barbare, privilégier la beauté et mettre en place les lois qui régissent encore les sociétés traditionnelles ?

 

« Notre univers d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec Périclès mais les questions posées à cette époque sont plus actuelles que jamais », répétait-il souvent, sachant très bien que la Grèce est l’origine et le commencement de toutes choses. Dans cet inventaire subjectif, ces rencontres fortuites et cette visite intime de la Grèce, il livrait sa sensibilité, son érudition, sa fascination et sa gourmandise pour un pays souvent ridiculisé et galvaudé par une bande d’ignares qui confondent la Grèce avec un club de vacances…

 

Mais parler de l’œuvre de Lacarrière sans évoquer L’Eté grec serait une vilaine infidélité doublée d’un manque de reconnaissance. En 1976, la publication de ce livre dans la Collection Terre humaine avait provoqué une secousse tellurique chez les amoureux d’Athéna, même si Fraigneau ou Déon les avaient habitués à côtoyer le divin. Lacarrière avait donné ses impressions d’observateur des êtres et des choses et ses souvenirs d’un pays vieux de 4 000 ans d’histoire en quelques centaines de pages, mettant au même niveau Alexandre et le paysan macédonien, Missolonghi et les Dieux de la mer, la Bataille des Thermopyles ou les tourments de la Grèce moderne.

 

En décrivant la vie quotidienne de ce peuple de paysans et de marins, en rappelant qu’Homère ou Périclès pourraient revenir sur terre et continuer le dialogue interrompu la veille, il a été le meilleur agent d’influence dont la Grèce ait jamais pu rêver. Avec son visage de moine, son allure d’éternel étudiant et ses yeux toujours malicieux, il a su marier la mythologie et la Grèce actuelle, le monde orthodoxe et la tradition païenne. Il a surtout appris à ses lecteurs à mieux comprendre la véritable identité de la Grèce, pays d’Orient et d’Occident, éternellement partagé entre la démesure de Dionysos et la mesure d’Apollon qu’il avait d’ailleurs imploré, lors de son premier pèlerinage à Delphes, afin qu’il lui donnât la force, un jour, d’être poète. Apollon a décodé le message.

 

 

Françoise MONESTIER

© POLEMIA , 2/10/2005

 

Bibliographie sommaire

Dictionnaire amoureux de la Grèce, Plon 2001.

L’Eté grec, Plon 1976.

La Grèce de l’ombre, Editions Christian Pirot 1999.

Les Hommes ivres de Dieu, Stock.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

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