L'Europe perd l'un des siens
Hommage à Alexandre Marc
(1904-2000)
Le
22 février 2000 s’est éteint un
pionnier de l’idée européenne,
Alexandre
Marc. Si la presse française (Le Monde, Le
Figaro) s’en est émue,
les médias radio-télévisés
ont ignoré cette disparition. C’est bien
dommage, car le public aurait mérité de
connaître la vie exceptionnelle de
cette personnalité hors du commun.
On
ne peut pas dissocier la vie d’Alexandre Marc de son
œuvre tant elles sont
imbriquées. De son véritable nom Alexandre
Markovitch Lipiansky, Alexandre
Marc naît en 1904 dans le port d’Odessa. Les
événements révolutionnaires
de 1917 le chassent de Russie et l’amènent
à se réfugier en Europe
occidentale. Entre 1918 et 1927, le jeune Lipiansky effectue un
va-et-vient
scolaire incessant entre la France et l’Allemagne
(lycéen à Paris, étudiant
en philosophie à Iéna, étudiant en
droit et en sciences politiques de nouveau
à Paris). Ces pérégrinations entre les
deux rives du Rhin ne l’empêchent
pas de côtoyer les milieux catholiques, lui, le juif non
pratiquant ! En 1927,
une fois diplômé de l’École
libre des Sciences politiques, il entre aux éditions
Hachette.
Intéressé
par le débat philosophique et la réflexion
intellectuelle, Alexandre Marc
fonde en 1929 le Club du Moulin-Vert, ce qui lui permet de rencontrer
deux
futurs amis, Arnaud Dandieu et Robert Aron.
L’année suivante, les trois compères
lancent une revue intellectuelle L’Ordre nouveau 1.
C’est
le début d’une belle aventure de huit ans que
Jean-Louis Loubet del Bayle
classa parmi les “ non-conformistes des années
trente ” 2. Tout au long de son
existence, l’équipe de L’Ordre
nouveau se revendique
anticonformiste, européenne et régionaliste, ni
de droite, ni de gauche, opposée
à tous les totalitarismes (communiste, nazi, fasciste,
capitaliste,
individualiste). Dès 1933, son essai Jeune Europe
met en garde contre la
redoutable séduction des régimes totalitaires
allemand et soviétique. En même
temps, Alexandre Marc - qui invente le terme pour désigner
le personnalisme -
participe au lancement de la revue Esprit avec
Emmanuel Mounier, et
collabore à plusieurs journaux et revues
d’expression catholique. Il
rencontre à l’occasion Jacques Maritain, Gabriel
Marcel ou Georges Bernanos.
La
mort subite d’Arnaud Dandieu au début des
années 1930 le bouleverse.
Alexandre Marc se convertit au catholicisme. Toutefois, il
épouse une
protestante languedocienne, Suzanne Jean, dont il aura quatre enfants.
Entre
1935 et 1939, il travaille aussi pour la revue
démocrate-chrétienne Sept
ainsi qu’à Temps nouveaux tout
en poursuivant une intense activité éditoriale
à L’Ordre nouveau. Sous
l’influence de son ami, le fédéraliste
suisse Denis de Rougemont, Alexandre Marc y développe de
sévères critiques
envers l’Etat-nation. Fidèle à Proudhon
et à Charles Péguy, il envisage
une Fédération européenne et un
patriotisme continental.
A
la déclaration de la guerre en 1939, Alexandre Marc
s’engage dans l’armée
française avant de rejoindre la Résistance.
Cofondateur de Témoignage chrétien,
il tente de passer clandestinement en Suisse.
Arrêté, il est interné de 1943
à 1944 dans une prison helvète. Grâce
à cette réclusion, il parfait ses
connaissances en philosophie et en sciences politiques.
Après guerre, l’unité
de l’Europe devient son thème favori. Il participe
à la création, en
France, du mouvement La Fédération qui publie Le
XXe siècle
fédéraliste
3, et devient, en 1946, le premier
secrétaire général de
l’Union
européenne des fédéralistes.
C’est sous sa direction que se tient, deux ans
plus tard, le Congrès de La Haye, plus connu sous le nom
d’“ États généraux
de l’Europe ”, qui élabore le premier
programme politique fédéraliste.
Agitateur incessant, il anime à partir de 1953 le Mouvement
Fédéraliste Européen
avant de lancer, en 1954, le Centre International de Formation
Européenne qui
fait paraître la revue L’Europe en
formation 4.
Adversaire
farouche du libéralisme, du marxisme et du nationalisme,
Alexandre Marc est le
théoricien du “
fédéralisme
intégral ”. La création de la CECA
(Communauté Européenne du Charbon et de
l’Acier), puis de la CEE, du Marché unique, de
l’Europe de Maastricht et de
l’euro aurait dû le ravir. Il n’en est
rien. Il récuse l’européisme
officiel. L’Europe qu’il appelle de ses
vœux ne doit pas être une simple
addition d’États (ou leur fusion) dans un ensemble
supranational, mais la
reconstitution et la revitalisation de toutes les
communautés culturelles,
politiques, économiques et sociales, de la cellule familiale
au continent en
passant par l’entreprise, la commune, la région,
etc, dans un cadre européen,
respectueux des personnes et des peuples. Pour Alexandre Marc,
l’indispensable
unification ne passe pas par l’économique, mais
plutôt par les domaines
culturel et politique. L’Europe
fédérale doit être vivante et humaine.
Tout
un pan du fédéralisme intégral a une
portée écologiste indéniable.
Alexandre
Marc disparaît au moment où
l’idée d’une constitution
européenne
commence à se répandre dans l’opinion
et après que onze États européens
(bientôt douze) se soient dotés d’une
monnaie unique. Plus que Robert
Schuman, Conrad Adenauer ou Jean Monnet, il restera dans
l’histoire comme le
promoteur d’une vision certaine de l’Europe. Si le
fédéralisme intégral a
perdu son promoteur, il garde plus que jamais son attrait. Allons donc
à la découverte
des écrits d’Alexandre Marc !
1)
Le titre de la revue n’a strictement rien à voir
avec
le thème majeur de la propagande
nazie des
années 1940,
ni avec le
2)
Jean-Louis Loubet del Bayle, Les non-conformistes des
années 30. Une
tentative de renouvellement de la pensée politique
3)
La Fédération, 244, rue de Rivoli, 75001 Paris,
France.
4) Centre international de formation européenne, 10, avenue des Fleurs, 06000 Nice, France.