Pierre
Le Vigan

L. von Mises dans sa bibliothèque
Fort
logiquement, la critique du national-socialisme allemand fut l’un de ses axes
théoriques. Ludwig von Mises écrivait dans les années 1950 : « La philosophie des nazis, le Parti Ouvrier Allemand
National-Socialiste, constitue la manifestation la plus pure et la plus
puissante de l'esprit anticapitaliste et socialiste de notre ère. Ses idées
essentielles ne sont ni d'origine allemande ou ’’aryenne’’, ni particulières
aux Allemands d'aujourd'hui. Dans l'arbre généalogique de la doctrine nazie,
des latins tels Sismondi et Georges Sorel et des anglo-saxons tels Carlyle,
Ruskin et Houston Stewart Chamberlain étaient plus marquants que n'importe quel
Allemand. Même l'ornement idéologique le plus connu du nazisme, la fable de la
supériorité de la race aryenne, n'était pas de provenance allemande ; son
auteur fut un Français, Gobineau. Des Allemands de descendance juive, tels
Lassalle, Lasson, Stahl et Walter Rathenau contribuèrent davantage aux théories
essentielles du nazisme que des hommes comme Sombart, Spann et Ferdinand Fried.
Le slogan dans lequel les nazis condensèrent leur philosophie économique :
Gemeinnutz vor Eigennutz (ce qui veut dire : le bien public prime
le bien privé) constitue également l'idée sur laquelle se fonde le New Deal
américain et l'administration des affaires économiques soviétique. Ce slogan
implique que ’’le monde des affaires’’, qui ne cherche que son profit, porte
préjudice aux intérêts vitaux de l'immense majorité et que c'est un devoir
sacré du gouvernement populaire d'empêcher par un contrôle public de la
production et de la distribution que des profits ne se fassent.
Le seul ingrédient spécifiquement allemand du nazisme
était son aspiration vers la conquête de l'espace vital. Mais celui-là
également provenait du fait que les nazis avaient accepté les idées qui
guidaient la politique des partis les plus influents de tous les autres pays.
Ces partis proclament l'égalité de revenu comme étant l'affaire principale. Les
nazis font de même. Ce qui caractérise les nazis c'est qu'ils ne sont pas prêts
à consentir à une situation dans laquelle les Allemands sont condamnés à être
’’emprisonnés ’’, comme ils disent, pour toujours dans un espace relativement
étroit et surpeuplé dans lequel la productivité du travail doit être moindre
que dans les pays relativement sous-peuplés et mieux dotés de ressources
naturelles. Ils aspirent à une plus juste distribution de ressources naturelles
de la terre. En tant que nation de ’’have-not ’’ ils voient la richesse de
nations plus riches avec les mêmes sentiments que le font beaucoup de gens dans
les pays occidentaux à l'égard des revenus plus élevés de leurs compatriotes.
Les ’’progressistes ’’ dans les pays anglo-saxons affirment que ’’la
liberté ne vaut pas grand-chose ’’ pour ceux qui ont été désavantagés par
suite de la médiocrité relative de leurs revenus. Les nazis défendent le même
point de vue pour ce qui est des relations internationales. A leur avis, la
seule liberté qui importe est la « Nahrungsfreiheit » (c'est-à-dire,
l'affranchissement de la nourriture importée). Il visent à l'acquisition d'un
territoire si grand et si riche en ressources naturelles qu'ils pourraient
vivre en autarcie intégrale, sur un standard de vie aussi élevé que celui de
toute autre nation. Ils se considèrent comme des révolutionnaires qui
combattent pour leurs droits naturels inaliénables contre les privilèges
usurpés d'une foule de nations réactionnaires.
Les économistes peuvent facilement faire éclater les
erreurs contenues dans les doctrines nazies. Mais ceux qui méprisent les
sciences économiques comme ’’orthodoxes et réactionnaires ’’ et
soutiennent fanatiquement les fausses croyances du socialisme et du
nationalisme économique ne pouvaient pas réfuter les erreurs des doctrines
nazies. Car le nazisme n'était rien d'autre que l'application logique de leurs
propres théories aux conditions particulières de l'Allemagne relativement
surpeuplée.
Pendant plus de soixante-dix ans, les professeurs
allemands de science politique, d'histoire, de droit, de géographie et de
philosophie remplirent ardemment leurs disciples d'une haine hystérique du
capitalisme et prêchèrent la guerre de ’’libération ’’ contre l'ouest
capitaliste. Les ’’socialistes de la chaire’’ d'Allemagne, tant admirés dans
tous les pays étrangers, préparaient la voie aux deux guerres mondiales. Au
début de notre siècle, l'immense majorité des Allemands étaient déjà des
partisans radicaux du socialisme et du nationalisme agressif. A ce moment, ils
s'étaient déjà livrés entièrement aux principes du nazisme. Ce qui manquait et
ce qui fut ajouté plus tard, c'était uniquement le terme pour désigner leur
doctrine.
Lorsque la politique soviétique d'extermination en
masse de tous les dissidents et de violence impitoyable avait écarté toute gêne
à l'égard des meurtres en masse, gêne qui troublait encore quelques Allemands,
rien ne pouvait arrêter l'avance du nazisme. Les nazis furent prompts à adopter
les méthodes soviétiques. Ils importèrent de Russie : le système du parti
unique et la prééminence de ce parti dans la vie politique ; la position
souveraine assignée à la police secrète ; les camps de
concentration : l'exécution administrative ou l'emprisonnement de tous les
adversaires ; l'extermination des familles des suspects ou des
exilés ; les méthodes de propagande ; l'organisation à l'étranger de
partis affiliés pour l'espionnage et le sabotage et le recours à eux pour
combattre leurs gouvernements ; les emplois des services diplomatiques et
consulaires pour fomenter des révolutions ; et beaucoup d'autres choses
encore. Il n'y eut nulle part des disciples aussi dociles de Lénine, de Trotsky
et de Staline que ne le furent les nazis. » (Le chaos du planisme,
éd Génin-Librairie de Médicis, Paris, 1956).
Il y a bien sûr des éléments sommaires dans cette
critique de l’économie dirigée par von Mises. Mais elle identifie bien le réel
anticapitalisme du national-socialisme, elle voit bien aussi que le nationalisme
est le ressentiment individualiste au carré –la base anthropologique du
libéralisme en d’autres termes– et porté au plan des relations internationales. Et il est curieux qu’elle
ne voit pas aussi, par là même, la filiation entre libéralisme darwinien et
nazisme. La filiation avec le stalinisme –ban d’essai du totalitarisme le plus
violent et dépourvu de bornes– est aussi assez bien analysée –loin toutefois de
la finesse d’Alain de Benoist dans son essai Communisme et nazisme (le
Labyrinthe, 1998).
De son coté, Ferdinand Fried, auteur de La fin du
capitalisme (Grasset, 1932, préfacé par Daniel Halévy) écrivait dans Le
tournant de l’économie mondiale, (Payot, 1942) : « L’humanité a
vécu jusqu’à nos jours dans la conviction apaisante qu’elle ne pourrait jamais
complètement remplir ni exploiter ces gigantesques aires terrestres. Une telle
conviction imprimait à la vie et à l’action humaine cette insouciance
particulière qui a caractérisé les régimes économiques antérieures et,
notamment, les formes de l’économie capitaliste. (…)
Cependant, les bornes sont
désormais posées. La terre a été
explorée et surtout elle a été partagée
(…).
La plus grande légende héroïque germanique
consacrée à la disparition d’un peuple, le chant des Nibelungen, peut
désormais devenir pour chaque peuple une réalité terrible (…). Toute guerre
contemporaine peut devenir une lutte à la vie et à la mort ».
En conséquence, Ferdinand Fried plaidait pour de
grands espaces économiques autocentrés et pour des coopérations entre les
peuples plutôt que pour le libre échange, dans la lignée de Ferdinand Grünig (Le
circuit économique. Libéralisme ou autarcie, Payot, 1937, préface de Paul
Reynaud). Il y a ainsi une vérité de
von Mises quant au fait que l’économie dirigée des nazis s’inscrivait dans une
certaine continuité des penseurs socialistes et/ou nationalistes allemands –et
pas seulement allemands. Mais il y a erreur s‘il s’agit de faire du nazisme
l’archétype de l’économie anti-libérale et/ou non-capitaliste ou de considérer
que toute économie limitant la domination du profit est au service d’une
politique nationaliste, expansionniste, impérialiste. Bien au contraire, sortir du capitalisme ne peut avoir de sens
que dans la perspective de
l’approfondissement des voies spécifiques de chaque civilisation sans
recherche de domination des unes sur les autres. On a appelé cela un temps
l’ethno-pluralisme, l’idée que chaque entité ethno-culturelle devait adopter la
voie conforme à son génie propre. On a parlé aussi de co-nationalisme, et, plus
récemment, avec Jean-Claude Martinez, d’alternationalisme. Mais c’est aussi un
pluralisme des éthiques et des visions du monde qui doit inspirer un redéploiement
post-moderne du monde : un étho-pluralisme. Lourde tâche !