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Ludwig von Mises et Ferdinand Fried

 Critique de l’économie dirigée

Pierre Le Vigan

Ludwig von Mises

L. von Mises dans sa bibliothèque

        Ludwig von Mises, célèbre économiste autrichien (1881-1973), a été un théoricien d’un libéralisme assimilé par lui-même à un nécessaire rationalisme. Il se situait ainsi à l’exact opposé de la « Jeune école historique allemande » qui lui était contemporaine et qui était un courant de la pensée économique. A ce titre, von Mises a critiqué toutes les formes de ce qui constituait selon lui le socialisme en ses différentes variantes marxistes ou dirigistes nationalistes.

 

Critique du national-socialisme

 

Fort logiquement, la critique du national-socialisme allemand fut l’un de ses axes théoriques. Ludwig von Mises écrivait dans les années 1950 : « La philosophie des nazis, le Parti Ouvrier Allemand National-Socialiste, constitue la manifestation la plus pure et la plus puissante de l'esprit anticapitaliste et socialiste de notre ère. Ses idées essentielles ne sont ni d'origine allemande ou ’’aryenne’’, ni particulières aux Allemands d'aujourd'hui. Dans l'arbre généalogique de la doctrine nazie, des latins tels Sismondi et Georges Sorel et des anglo-saxons tels Carlyle, Ruskin et Houston Stewart Chamberlain étaient plus marquants que n'importe quel Allemand. Même l'ornement idéologique le plus connu du nazisme, la fable de la supériorité de la race aryenne, n'était pas de provenance allemande ; son auteur fut un Français, Gobineau. Des Allemands de descendance juive, tels Lassalle, Lasson, Stahl et Walter Rathenau contribuèrent davantage aux théories essentielles du nazisme que des hommes comme Sombart, Spann et Ferdinand Fried. Le slogan dans lequel les nazis condensèrent leur philosophie économique : Gemeinnutz vor Eigennutz (ce qui veut dire : le bien public prime le bien privé) constitue également l'idée sur laquelle se fonde le New Deal américain et l'administration des affaires économiques soviétique. Ce slogan implique que ’’le monde des affaires’’, qui ne cherche que son profit, porte préjudice aux intérêts vitaux de l'immense majorité et que c'est un devoir sacré du gouvernement populaire d'empêcher par un contrôle public de la production et de la distribution que des profits ne se fassent.

Le seul ingrédient spécifiquement allemand du nazisme était son aspiration vers la conquête de l'espace vital. Mais celui-là également provenait du fait que les nazis avaient accepté les idées qui guidaient la politique des partis les plus influents de tous les autres pays. Ces partis proclament l'égalité de revenu comme étant l'affaire principale. Les nazis font de même. Ce qui caractérise les nazis c'est qu'ils ne sont pas prêts à consentir à une situation dans laquelle les Allemands sont condamnés à être ’’emprisonnés ’’, comme ils disent, pour toujours dans un espace relativement étroit et surpeuplé dans lequel la productivité du travail doit être moindre que dans les pays relativement sous-peuplés et mieux dotés de ressources naturelles. Ils aspirent à une plus juste distribution de ressources naturelles de la terre. En tant que nation de ’’have-not ’’ ils voient la richesse de nations plus riches avec les mêmes sentiments que le font beaucoup de gens dans les pays occidentaux à l'égard des revenus plus élevés de leurs compatriotes. Les ’’progressistes ’’ dans les pays anglo-saxons affirment que ’’la liberté ne vaut pas grand-chose ’’ pour ceux qui ont été désavantagés par suite de la médiocrité relative de leurs revenus. Les nazis défendent le même point de vue pour ce qui est des relations internationales. A leur avis, la seule liberté qui importe est la « Nahrungsfreiheit » (c'est-à-dire, l'affranchissement de la nourriture importée). Il visent à l'acquisition d'un territoire si grand et si riche en ressources naturelles qu'ils pourraient vivre en autarcie intégrale, sur un standard de vie aussi élevé que celui de toute autre nation. Ils se considèrent comme des révolutionnaires qui combattent pour leurs droits naturels inaliénables contre les privilèges usurpés d'une foule de nations réactionnaires.

Les économistes peuvent facilement faire éclater les erreurs contenues dans les doctrines nazies. Mais ceux qui méprisent les sciences économiques comme ’’orthodoxes et réactionnaires ’’ et soutiennent fanatiquement les fausses croyances du socialisme et du nationalisme économique ne pouvaient pas réfuter les erreurs des doctrines nazies. Car le nazisme n'était rien d'autre que l'application logique de leurs propres théories aux conditions particulières de l'Allemagne relativement surpeuplée.

 

Les nazis ont suivi le modèle soviétique

 

Pendant plus de soixante-dix ans, les professeurs allemands de science politique, d'histoire, de droit, de géographie et de philosophie remplirent ardemment leurs disciples d'une haine hystérique du capitalisme et prêchèrent la guerre de ’’libération ’’ contre l'ouest capitaliste. Les ’’socialistes de la chaire’’ d'Allemagne, tant admirés dans tous les pays étrangers, préparaient la voie aux deux guerres mondiales. Au début de notre siècle, l'immense majorité des Allemands étaient déjà des partisans radicaux du socialisme et du nationalisme agressif. A ce moment, ils s'étaient déjà livrés entièrement aux principes du nazisme. Ce qui manquait et ce qui fut ajouté plus tard, c'était uniquement le terme pour désigner leur doctrine.

Lorsque la politique soviétique d'extermination en masse de tous les dissidents et de violence impitoyable avait écarté toute gêne à l'égard des meurtres en masse, gêne qui troublait encore quelques Allemands, rien ne pouvait arrêter l'avance du nazisme. Les nazis furent prompts à adopter les méthodes soviétiques. Ils importèrent de Russie : le système du parti unique et la prééminence de ce parti dans la vie politique ; la position souveraine assignée à la police secrète ; les camps de concentration : l'exécution administrative ou l'emprisonnement de tous les adversaires ; l'extermination des familles des suspects ou des exilés ; les méthodes de propagande ; l'organisation à l'étranger de partis affiliés pour l'espionnage et le sabotage et le recours à eux pour combattre leurs gouvernements ; les emplois des services diplomatiques et consulaires pour fomenter des révolutions ; et beaucoup d'autres choses encore. Il n'y eut nulle part des disciples aussi dociles de Lénine, de Trotsky et de Staline que ne le furent les nazis. » (Le chaos du planisme, éd Génin-Librairie de Médicis, Paris, 1956).

Il y a bien sûr des éléments sommaires dans cette critique de l’économie dirigée par von Mises. Mais elle identifie bien le réel anticapitalisme du national-socialisme, elle voit bien aussi que le nationalisme est le ressentiment individualiste au carré –la base anthropologique du libéralisme en d’autres termes– et porté au plan des relations  internationales. Et il est curieux qu’elle ne voit pas aussi, par là même, la filiation entre libéralisme darwinien et nazisme. La filiation avec le stalinisme –ban d’essai du totalitarisme le plus violent et dépourvu de bornes– est aussi assez bien analysée –loin toutefois de la finesse d’Alain de Benoist dans son essai Communisme et nazisme (le Labyrinthe, 1998).

 

L’ethno-pluralisme de Ferdinand Fried :

une ébauche d’alternative au totalitarisme mondialiste 

 

De son coté, Ferdinand Fried, auteur de La fin du capitalisme (Grasset, 1932, préfacé par Daniel Halévy) écrivait dans Le tournant de l’économie mondiale, (Payot, 1942) : « L’humanité a vécu jusqu’à nos jours dans la conviction apaisante qu’elle ne pourrait jamais complètement remplir ni exploiter ces gigantesques aires terrestres. Une telle conviction imprimait à la vie et à l’action humaine cette insouciance particulière qui a caractérisé les régimes économiques antérieures et, notamment, les formes de l’économie capitaliste. (…) Cependant, les bornes sont désormais posées. La terre a été explorée et surtout elle a été partagée (…). La plus grande légende héroïque germanique consacrée à la disparition  d’un peuple, le chant des Nibelungen, peut désormais devenir pour chaque peuple une réalité terrible (…). Toute guerre contemporaine peut devenir une lutte à la vie et à la mort ».

En conséquence, Ferdinand Fried plaidait pour de grands espaces économiques autocentrés et pour des coopérations entre les peuples plutôt que pour le libre échange, dans la lignée de Ferdinand Grünig (Le circuit économique. Libéralisme ou autarcie, Payot, 1937, préface de Paul Reynaud).  Il y a ainsi une vérité de von Mises quant au fait que l’économie dirigée des nazis s’inscrivait dans une certaine continuité des penseurs socialistes et/ou nationalistes allemands –et pas seulement allemands. Mais il y a erreur s‘il s’agit de faire du nazisme l’archétype de l’économie anti-libérale et/ou non-capitaliste ou de considérer que toute économie limitant la domination du profit est au service d’une politique nationaliste, expansionniste, impérialiste.  Bien au contraire, sortir du capitalisme ne peut avoir de sens que dans la perspective de  l’approfondissement des voies spécifiques de chaque civilisation sans recherche de domination des unes sur les autres. On a appelé cela un temps l’ethno-pluralisme, l’idée que chaque entité ethno-culturelle devait adopter la voie conforme à son génie propre. On a parlé aussi de co-nationalisme, et, plus récemment, avec Jean-Claude Martinez, d’alternationalisme. Mais c’est aussi un pluralisme des éthiques et des visions du monde qui doit inspirer un redéploiement post-moderne du monde : un étho-pluralisme. Lourde tâche !

 

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Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/portraits_marc.htm.htm le 16/11/2005