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PORTRAITS   Sommaire

 La vie, l'œuvre et les amours extraordinaires d'Ippolito Nievo*

Yves Branca


       Les sentiments faibles et les moyens termes ne m' ont jamais plu...
           (Ippolito Nievo à Matilde Ferrari, en 1850)

                  Qui a cherché en Angleterre les créateurs de l' humour n'a certainement jamais  vécu à Venise...
         (Confessions d' un italien, chap. VI )
     
                        

    1831: Le 30 novembre à Padoue naît Ippolito Nievo. Par son seul roman Les confessions d' un italien, il forme, avec Giacomo Leopardi et Alessandro Manzoni, la constellation des trois écrivains majeurs de l'Italie du Risorgimento. Le roman Un ange de bonté, est la « première esquisse » limitée au siècle passé, de la « transition vers le siècle présent », qui est le thème des Confessions d'un  italien, annoncé dans la brève Préface de l'auteur.
   Ippolito Nievo est un tardif enfant du siècle, apparu grâce au singulier  provincialisme de l’Italie, ensemble très étroit et très ouvert, qui produisit en lui une conscience rare « de soi, de Dieu, et du monde », par laquelle il s'égale aux plus grands de la génération de Balzac. Le temps de sa courte vie est celui même où se décide le destin de          l'unité de l' Italie : 1848, l'année du grand mouvement des nationalités européennes parti de France, l'année de la première Guerre d'indépendance italienne, où le pape Pie IX, alors influencé par Gioberti et les néo-guelfes (1) , avait d' abord semblé pencher pour la cause nationale; et l'année 1849 qui voit la République romaine de Mazzini soutenue militairement par Garibaldi, et le « court rêve républicain » de Venise illustré par Daniele Manin, sont décisives et pour ainsi dire centrales dans cette vie.
   Quand naît Ippolito, l'Autriche domine toujours sa patrie vénitienne et frioulane, et le Milanais. Son père est Antonio Nievo, Docteur en droit, magistrat issu d'une noble famille de Mantoue. Sa mère est Adèle Marin, fille de Carlo Marin, patricien d' une des plus antiques maisons de Venise, et de la comtesse Ippolita Colloredo di Mont'albano, issue de la noblesse terrienne du Frioul. Après Ippolito, naîtront Carlo, Alessandro, et Elisa. Le château de Colloredo di Mont'albano est le modèle du château de Fratta, qui symbolise, dans Les confessions d' un Italien, un ancien monde vermoulu qui s' écroule par pans après l' irruption de Napoléon.

*  La traduction des Confessions d' un italien  parue chez Klincksieck n' avait  pas suffi à faire connaître Ippolito Nievo. Une nouvelle traduction par Michel Orcel ( Fayard ed.), beaucoup plus vivante,  existe heureusement depuis 2006. Celle de l' Anti-aphrodisiaque de l’amour  platonique  par Muriel  Gallot est admirable, mais cette œuvre n' est qu' une prémice. J’avais conçu pour Un ange de bonté une introduction en forme de notice biographique un peu étoffée, où Nievo apparaît par touches successives, en m' arrêtant aux traits les plus remarquables et à ceux qui éclairent ce roman. Mais celui-ci  est  très clair, et  je l' ai commenté par  de nombreuses notes, où j' en précise les clefs historiques. Toutes les citations  sont ici traduites par moi-même ; celles qui font corps avec un paragraphe ne s'en distinguent pas typographiquement, mais les plus  significatives sont en italique. Les autres notes de cette introduction sont à la fin.


    1832: La famille Nievo s'établit à Soave, près de Verone, où le Dr. Antonio est nommé chancelier à la Préture.

     1837-40: Les Nievo vont habiter Udine, où le Dr. Antonio est alors adjoint au Tribunal. Ippolito a pour précepteur don Luciano, un prêtre « clausetin »(2). On peut situer en ce temps-là, sans doute dans sa neuvième année, la vision qui orientera sa vie : l' extase du petit Carlino des Confessions... est très évidemment fondée sur un souvenir d'enfance.

    1846: Ippolito est mis en pension au Collège Episcopal du séminaire de Vérone. Il est l'un des meilleurs élèves, premier en toutes les matières. Il suit les cours de grec ancien. A partir de 1845, il obtient de devenir externe, car il ne supporte plus une certaine atmosphère « moisie ». La plupart des professeurs du collège sont loyaux à l'Autriche, mais on y connaît aussi les idées patriotiques du père Antonio Rosmini (3), que Manzoni regardait comme un maître spirituel.
   Ippolito aime retrouver, pendant les vacances, son grand-père Carlo A.Marin (4), esprit très brillant, ancien intendant des finances à Venise, qui avait assisté, en I797, à la suprême séance du Conseil de la Sérénissime. De ce grand père chéri, ami des Pindemonte (5) et de Foscolo (6), et qui l' introduit précocement dans des cercles éclairés, il hérite une si riche matière historique, politique, et morale, qu' il put en quelque sorte s' identifier à lui, s'approprier maint aspect de son expérience et concevoir, à vingt-six ans, le personnage de son alter-ego octogénaire des  Confessions... , et tant de scènes, au sens balzacien, de la vie vénitienne et italienne de la fin du XVIII° siècle, de l'époque napoléonienne, des débuts du Risorgimento. Il s’y exerce déjà dans Un ange de bonté.
    Depuis 1844, son père est préteur à Sabbionetta, près de Mantoue.

    I847: Pour le jour de l'an, il dédie à son grand-père Marin un sonnet  « À la Patrie ». Dans l'année,  il lui copie un cahier qu’ il intitule « Compositions poétiques de 1846-47 » Il s'inscrit au lycée de Mantoue.

    1848: On peut inférer des  Confessions... que ce qu'Ippolito y  appelle sa «  nouvelle foi » se forme dans sa dix-septième année. Elle se résume alors en trois points :
    - À « l' harmonie du créé » correspond «la justice médiatrice (unificatrice) (7) des choses » humaines.
    - L' homme accompli doit exercer  un «  ministère de justice ».
    - «  Dans la pratique sociale, unir la fermeté des stoïciens à la charité évangélique ».
.
    Cette « nouvelle foi » s' expliquera dans tous les genres, par un engagement littéraire très divers qui singulièrement précède l' enrôlement pratique; elle se précisera, mais elle ne changera guère, parce que, comme Benedetto Croce l’ a très bien vu, elle procède tout entière de cette illumination d' enfant devant la lagune de Venise un soir d' été. (8)
    Il est certain qu' Ippolito a lu à dix sept et dix-huit ans les philosophes français de l' Encyclopédie, mais surtout Rousseau , qui le conduit d’abord à  la foi du Vicaire savoyard ; et Voltaire aussi, dont il saura, au besoin, maîtriser à merveille la manière, parfaitement assimilée. Il se lance alors dans Balzac, Georges Sand, Gérard de Nerval, Victor Hugo. .
     Il semble qu' il se soit inscrit au mouvement  La Nouvelle Italie de Mazzini. Après l'échec du soulèvement révolutionnaire de Mantoue, il fait une fugue avec un de ses camarades, Attilio Magri, pour s' enrôler dans les Corps francs anti-autrichiens du major Fontana. Sur cette expédition, on est également réduit à des conjectures, car Ippolito, qui a tant écrit en peu d' années, qui a transposé littérairement son apprentissage, qui aimait se confier à ses correspondants les plus intimes, n' a jamais raconté sa vie, dont on connaît mieux la partie publique, après son engagement dans les Corps francs de Garibaldi, et surtout en Sicile. Quoi qu'il en soit, ni lui-même ni Attilio ne sont plus avec Fontana, quand ce dernier rallie la bannière savoyarde; mais il est certain qu'ils ne peuvent revenir à Mantoue. Ils s' inscrivent alors au lycée de Revere, près de Cremone, pour y achever l' année scolaire. Au moment de la première bataille de Custozza (où les autrichiens vainquirent les Piémontais) ils passent leurs examens à Crémone.
    Aux vacances de Noël, dans une villa des environs de Mantoue, Attilio le présente à la sœur de sa propre amie Orsola: Matilda Ferrari. Ippolito noue avec elle une idylle très sage et  « platonique ».
 
   1849: Ses parents l'inscrivent au lycée de Pise pour l'éloigner des foyers d'insurrection, tandis que son père, lui-même compromis dans le mouvement patriotique de I848, est inquiété, suspendu de ses fonctions, et envoyé à Udine (où il restera jusqu' à sa mort en 1874).C'est à Pise qu' Ippolito se lie brièvement à  « la belle Fanny », fille du peuple qui fait la dame de compagnie auprès de riches bourgeoises .
    Ippolito aurait participé, en mai, au soulèvement de Livourne contre la descente des Autrichiens : cet épisode aussi est obscur. Mais il est certain qu' après l' entrée des troupes autrichiennes en Toscane, il doit se réfugier à Mantoue, auprès de sa mère et de ses frères. Il fait encore un peu figure d' adolescent fugueur; ce qui, loin de contredire sa précocité intellectuelle, témoigne que le « condottierisme » de Garibaldi , et l'illuminisme conspirateur de Mazzini l' engagent plutôt à attendre et à méditer encore; à ses yeux le mérite commun de ces deux hommes très différents est  leur caractère incorruptible. La République romaine, que dirigeait depuis février un triumvirat dominé par Mazzini, avec l'appui de la Légion de Garibaldi, a effrayé Pie IX, qui s' enfuit au Royaume de Naples chez Ferdinand II de Bourbon, allié de l' Autriche; la République s'effondre en juillet. À Venise, Daniele Manin, qui avait proclamé la république dès Mars 1848, poursuit la résistance contre l'intervention autrichienne jusqu'au 27 août, malgré un siège et la famine. C'est le réveil de la belle endormie, que Musset avait appelé « la pauvre vieille du Lido ». Nievo rendra un bel hommage à Manin dix ans plus tard, dans un de ses plus importants libelles de publiciste. Cet automne-là, il achève ses études secondaires à titre privé ( les Autrichiens ont fait fermer les établissements publics et les universités ).
 
  1850: Ippolito s' inscrit aux cours de droit et de sciences politiques de l'Université de Pavie. Son  idylle avec Matilda se gâte. Il avait imité Attilio dans l'amour; il le suit dans la rupture. Il mettra fin à sa liaison avec Matilda au début de l'année suivante. Il lui a reproché dans ses lettres d'être affectée, insensible : « Qu' entends tu par l'Amour ? » - lui demande-t-il . Entre février et octobre, il lui a envoyé quelque soixante- dix lettres, où l'on sent l'influence de La nouvelle Héloïse, des Lettres de Iacopo Ortis de Foscolo, et du Werther. Il a recopié ces lettres.
 
   1851: Aussitôt après avoir rompu avec Matilda Ferrari, Ippolito tire de cette correspondance la matière de son premier roman, mais qu’il vide de tout romantisme, suivant encore les traces de Foscolo et de Goethe: c'est  L'anti-aphrodisiaque de l'amour platonique. Il a connu à Pavie une certaine demoiselle Angela, « la moins angélique de toutes les demoiselles  (...) rapide à expédier les affaires » - écrit-il à Andrea Cassa - et qui, infidèle pour lui à son bon ami, le fait « enfreindre le plus grand des principes moraux : j' ai fait avec elle ce que pour tout l'or du monde je ne voudrais pas qu'on me fît (...) C' est vraiment une infamie ! (...)mais elle n'en paraît pas persuadée, (...) et (...) je galope sur la voie du mal, (...) plutôt  agréable surtout si l'on prend par les raccourcis comme je fais ». L'anti-aphrodisiaque de l' amour platonique devient un écrit satirique, dont le titre donne le ton, pamphlet d' une merveilleuse liberté d’allure sur l' ineptie sentimentale et la tartuferie de
Ippolito Nievo
la bourgeoise aristocratie soumise à la double domination autrichienne et cléricale qui étouffe une patrie étroitement cloisonnée, où règne la censure, où l'on ne peut faire trois pas sans passeport. À cette liberté, il ne reviendra entièrement que dans les  Confessions d'un Italien, les derniers libelles, et les ébauches du Pêcheur d'âmes ; il n'écrit alors que pour se remettre et s'exercer; il sait bien déjà que cette désinvolture est impubliable dans le monde de ce qu' il appellera bientôt les «  âmes-limaces ». Par exemple, dans une diligence fort cahotée, comme le jeune incognito qui le représente  se retrouve seul avec une jeune et fraîche paysanne, tous les deux goûtent fort d'être agréablement projetés l' un contre l' autre : « Ah ! qu' elle était moelleuse ! - qualité que je n' avais pas encore explorée chez la Morette (...) C'est ici qu' il faudrait traiter  du débat entre classiques et romantiques, entre le visage sentimental de la Morette et l'embonpoint des joues de ma nouvelle connaissance. » Il est à remarquer que ce coup d' essai - et de maître -  d'un jeune homme de 19 ans ne fut découvert, édité, et un peu connu en Italie qu'en I956.(9)
      Ce qu' il appellera dans Les confessions sa « nouvelle foi »... est déjà chose mûre. Il faut donc ici l’éclairer un peu. De la foi du Vicaire savoyard, il est passé à un sentiment très profond de ce que Nicolas Berdiaeff appelle « omniprésence de Dieu » selon la « participation du cosmos à la divinité » (10), par une recherche qu’inspire la réminiscence proprement récurrente de cette vision relatée dans un passage autobiographique du chapitre III des Confessions... : la Lagune transfigurée au soleil couchant en « un morceau de ciel tombé sur la terre ». S'il y  fait allusion à la légende de Voltaire tombant à genoux sur le mont Grütli, c' est à Friedrich Hölderlin enfant que l' on pense, « balbutiant et vibrant » devant le fleuve Neckar au soleil déclinant (11): comme lui il crie: « Il faut prier »; et toujours l'esprit de son alter-ego Carlino, « qui essuya dans la suite les pires tempêtes », « se réfugie dans le souvenir de ce moment pour recouvrer une lueur d'espérance ». La culture très vaste et si précoce de Nievo donne le sentiment d'influences néo-platoniciennes, pythagoriciennes et cabalistes, diffuses en Italie depuis les Pic, les Ficin, Léon Hébreu, Giordano Bruno, la Métaphysique de  Campanella, et au XVIII° siècle à travers le martinisme; mais ces influences probables sont fécondées, orientées, tempérées par cette vision d'enfance, laquelle préserve Nievo de tout  système  d'idées trop objectif (au sens berdiaevien): il oppose aussitôt l'éveil de sa nouvelle foi tant à « l'unique article du credo de Voltaire » qu’à « la  répétition de l' acte de foi qu' enseignait le curé par tirades d'oreilles ». Voltaire le 
« prononça devant Dieu »; le Dieu «  bon et grand » qu'a découvert Nievo, « père de tous et pour tous », «  est dans la nature » ; dans l'éternelle beauté de l'univers, par laquelle l'enfant a reçu  « l'avant goût de l'éternelle bonté » : « Je crus dès lors que comme les tempêtes de l'hiver ne pouvaient défaire la stupéfiante harmonie des choses créées, ainsi les passions humaines ne sauraient jamais offusquer la belle limpidité de l'éternelle justice. La justice est parmi nous, au-dessus de nous, au dedans de nous. » Cette « bonté » est avant tout « la grande médiatrice [en it : unificatrice] des choses ». Étant de l'ordre de la liberté incréée, elle est le mystère même qui est à la source de cette « providence » dont Les Confessions... rappellent dès les premières lignes qu'elle « gouverne mystérieusement le monde »; et le même début au ton de prologue, où l'auteur se dit « né vénitien » et « destiné à mourir italien », indique bien qu' elle est aussi « architecte du monde des nations », comme dans la Science nouvelle de Giambattista Vico (12). Si l' on peut inférer de l'Antiaphrodisiaque... comme des Confessions... , que le dégoût conçu dès l' âge le plus tendre pour une certaine oppression cléricale se soit aisément  développé en horreur pour toute tartuferie politico-religieuse, où il voit désormais un obscur pharisaïsme produit par la « torpeur de plusieurs siècles », sa nouvelle foi prétend plutôt revivifier « l' Évangile éternel » (13), un peu comme la  nouvelle parole de Dostoïevski; et c'est par le sentiment très profond de ce mystère divin qu' il fut préservé de la mystique un peu naïve de Mazzini. On verra que dans ses deux chef d' œuvre à la manière de Voltaire, il y a aussi de la dérision à l' endroit des gnoses manichéennes, de l' illuminisme, de l' utopie. Mais des allusions bien précises montrent que Nievo a lu aussi les « relations » des missionnaires jésuites sur l’Asie, qui exposent assez clairement les religions et sagesses de l’Extrême-orient, et les écrits de Heine, qui exposent encore plus clairement l’influence de Spinoza sur la métaphysique et le sentiment religieux en Allemagne. C’est par là que l’« Évangile éternel » de Nievo a pu renouer avec ce qu’il appellera «  la pleine vérité de la métaphysique éternelle », dans un passage des Confessions… où il rend hommage à « la sagesse inexorable de  l’Inde primitive ».
  Par prudence pratique autant qu' intellectuelle, avant Les confessions d' un italien, il ne s' exprime sur toutes ces matières qu'en termes sibyllins et sous un masque burlesque. Dans Un ange…, la bizarre figure de Chirichillo, le « fou aux trois siècles » semble bien s'inspirer  de certains traits et manies de Giambattista Vico, selon sa Vie écrite par lui-même et sa correspondance, et représente plaisamment le type de tant grands esprits italiens solitaires (14). Lorsque Nievo s' explique enfin dans les belles pages philosophiques  des Confessions... , sa pensée présente d’étranges affinités intemporelles avec certains passages de Pierre Teilhard de Chardin (15): «si  les choses matérielles errant confusément dans l'espace se soumirent (...) à une force ordonnatrice, (...) le monde spirituel et intérieur attend peut-être encore, dans l' état de chaos, la vertu qui lui donne un axe, (...) mais le noyau de l' ordre futur s'est déjà formé, etc. » ( Confessions... chap. IV ). Mais il ne s’agit pas ici de « convergence » vers le « point oméga », « évolution cosmique irréversible » qui, selon Teilhard, se poursuivrait par « une œuvre de nature personnelle » vers la « noosphère » d’ une «  Humanité devenue organiquement une ,(…); psychiquement centrée ». « Force ordonnatrice », «vertu »( dans son sens originel de force, de puissance efficace), « axe », « noyau » sont inhérents pour Nievo à la structure même de l’ être, laquelle ne comporte aucun sens univoque conféré par la grâce de quelque volonté extérieure mystérieuse. Si Croce n’ a pas expressément commenté ce passage, que la plupart ou même tous les glossateurs laissent  d’ailleurs entièrement dans l’ombre, il en conclut assez justement que Nievo s’est « affranchi des servitudes de la transcendance ». Pour celui-ci en effet tout le mystère est inhérent à l’immensité  de ce qu’ il appelle dans les Confessions… « ce temps où il n’y a point de différences de temps »: «  Les idées du temps et de l’espace se perdent dans l’infini », écrit- il au même endroit. Comme  le fera d’ ailleurs partiellement Teilhard, Nievo déplace la félicité et l' enfer éternels de la théodicée à la cosmogonie; mais plus conséquent, il montre clairement l’identité de ces dernières selon une vision panthéiste. Pour reprendre un terme teilhardien : la félicité ou l’enfer peuvent être conçus comme éternels en tant qu’« éléments structurels de l’univers » (17), mais au regard des esprits singuliers, des existences individuelles, leur sort , qui ne dépend que de leur degré de conscience, n’ est ni irréversible ni irrémédiable ; comme pour ce qui est de l’« éveil » et de la « libération » selon l’ hindouisme et le bouddhisme, il est certes un degré de conscience illuminative et de félicité dont on ne saurait redescendre, mais comme les Êtres éveillés Nievo nous dit plutôt ce que cet état bienheureux « n’est pas », que ce qu’il est ; et d’autre part il n’est point de malédiction si fatale qu’elle justifie l’éternité des châtiments individuels. Dans Un ange…, ( v. surtout chap.3, note 6), un « Dieu » mystérieux est encore parfois sous-entendu, qui peut « dénier » à l’homme « le pouvoir » de «  recentrer en soi-même » ce qui est sa propre divinité intérieure. Mais déjà il est affirmé, par l’histoire de l’extravagant  amour de Chirichillo pour Morosina, que la conscience ou connaissance de cette gloire cachée peut supposer une long chemin de métempsycoses. Particulièrement symbolique, cette fable où  par sa conviction de la « transmigration des âmes », établie selon Platon, comme selon le Bouddha, par l’ examen des réminiscences, le vieux notaire criminel élucide l' affection très particulière qu’ il éprouve pour Morosina, et sa conviction que celle-ci, dans une vie antérieure, l'a sauvé de l'enfer. Dans le passage cité plus haut des Confessions …, le « divin » est la vie même, bonne en soi; la vie de la nature est « océan d’intelligence », les mouvements de ses « ondes » un « influx divin »; la qualité des hommes et leur salut ne dépend que du degré de conscience qu’ils en peuvent prendre. Mais la pensée de Nievo y est encore plus audacieuse, et ira jusqu’à des affinités avec le tantrisme qu’on aperçoit déjà dans Un ange de bonté  , et que j’y ai commentées en notes. Nous y reviendrons en présentant l’ œuvre maîtresse.    
     C’est à la fin de cette année qu’il fait ses débuts de publiciste par une polémique avec  La sferza (le fouet), un journal de Brescia, où l' on se moque de la jeunesse et des étudiants de Padoue en ravalant leur patriotisme à de l'ignorance et de la dissolution. La  sferza  consent à publier les réponses de Nievo en forme de « lettres ouvertes », écrites au nom de ses condisciples.
   
     1852: Il rompt violemment avec le directeur de  La sferza dès le mois de janvier.
    Très lié aux Ottolonghi, une grande famille juive de Mantoue, dont le fils, Emanuele, était l'un de ses meilleurs amis, il s' était intéressé auprès d'eux à l' hébreu et au judaïsme. Or, le directeur de La Sferza, Luigi Mazzoldi, dont le journal était un organe officieux du pouvoir autrichien sous des couleurs libérales et voltairiennes, cherche au début de cette année, à monter très démagogiquement  l´opinion contre les juifs sous le prétexte qu'ils  pratiquent
l'usure. On ne connaît la lettre ouverte de rupture qu'écrivit Nievo que par la brève citation qu'en donne Mazzoldi le 31 janvier, dans une « Réponse à un très sagace écrivain de Mantoue. »
   « On cite certains textes où il semble que les juifs aient légalisé l'usure. Mais, de grâce: au sein de l' Église catholique, n'y eut-il pas un très saint ordre religieux qui, à l'heure du fanatisme et de l'ignorance, a immolé des millions de victimes humaines ? N'y eut-il pas un autre ordre fameux qui, dans certaines de ses institutions, commandait l' hypocrisie et l'espionnage ? Et parce que la morale dominicaine légalisa l'assassinat  et la morale jésuite sanctifia la duplicité, le terme de " catholique" signifiera-t-il  bourreau, imposteur, espion ? »
  
    Cet  incident lui inspire son premier drame, en quatre actes, qui ne fut ni joué ni édité; il le dédia à son ami Emanuele, dont il donne le nom et le caractère généreux au héros de la pièce, et à l'œuvre elle-même (Emanuele), écrite en avril à Colloredo. Il en confia la copie à un ami, Attilio Magri, et elle resta dans un petit cercle. Elle est cependant à considérer comme un manifeste très important, qui est sa première oeuvre littéraire accomplie. Emilio Faccioli, dont l'édition du théâtre complet de Nievo est pour ainsi dire morte née en 1962 (18), a republié à part Emanuele en 1991 chez un petit éditeur de Mantoue, et note alors qu' « il n'en existe pas d'étude spécifique ». Il dit fort bien qu' à partir du thème du  judaïsme, « le discours (...) se dilate ensuite et s'approfondit dans une investigation de la société contemporaine ». Nievo vise en effet à l'essence même de l' argent, et considère la manière dont les juifs, historiquement contraints de « s'acheter (par l' argent) le droit de vivre (...) parce qu' ils se voyaient barrée toute voie pour se procurer des gains honnêtes », purent être portés à « faire de l' argent une fin ». L'action très brillamment construite autour de l' amour d' Emmanuel pour Thérèse, la fille naturelle d’un marquis cynique et dégénéré ( et qui annonce l'ange Morosina), révèle avec une implacable nécessité qu' « en notre temps (...) l'aristocratie financière de l'Europe forme avec la partie courtisane de la noblesse comme une partie gangrenée (...) qui ne mérite pas le nom de société ». Dans la belle scène où il commence à démasquer le père inconnu de Thérèse, Emmanuel déclare que « finalement la plupart des usuriers sont Chrétiens très Chrétiens », et qu' une société chrétienne ne saurait « s'arroger le droit de maudire une race, ce que le Christ ne fit jamais ». Une conclusion du drame est qu' un juif « inspiré par l' amour de l'humanité », pourvu qu’il surmonte intérieurement « les barrières du ghetto », est singulièrement préparé à « accomplir les prodiges de bienfaisance d'un Vincent Ferrier » (en it. Vincenzo Ferreri) (19). La laïcisation du nom de ce grand saint thaumaturge est significative. A la dernière scène du drame, il est ainsi mentionné par un médecin qui ranime le courage d'’Emmanuel désespéré, tout en convertissant son vieux tuteur mourant, l' usurier Josué, à un  christianisme philosophique digne de Lamennais ou de Pierre Leroux. Au vieux Josué, qui fait remarquer au médecin que ses théories signifient : « Adieu, judaïsme », celui-ci réplique : - « Adieu judaïsme? Le salut de l’humanité reposerait-il sur les lois mosaïques ? – La seule religion nécessaire à l’homme est celle qui est inférée de la nature de son être… » 
   Nievo s'est inscrit en troisième année de droit à l' université de Padoue, qu'il fréquente de manière très libre, entre des séjours au Frioul, où toute la famille se réunit quelquefois à Udine. Les  Confessions... transposeront à la veille de la Révolution Française les années de Padoue, où il fréquente le fameux café Pedrocchi, né comme lui-même en 1831. Il aime alors Raffaella, qui est servante et à l' occasion choriste au Théâtre des Associés et qui chante aussi au théâtre San Samuele de Venise, où il aime l' accompagner.
    Une bonne idée de ses villégiatures à Colloredo ou chez quelque ami du « haut pays » est donnée dans ce passage de la première biographie de Nievo par D. Mantovani (I899): « Dans ces villages vit encore le souvenir de ce lettré bizarre, qui ne se souciait ni du vent ni de la pluie, marchait comme un soldat, et, si la nuit le surprenait en chemin, aimait à se réfugier dans quelque masure de paysans, auxquels il contait quantité d'histoires dans l' étable tiède (20). (...) Parfois, pris de mélancolie après des jours de méditation muette, il appelait son frère Carlo et lui disait :               - Individu, allons marcher! - Et ils partaient l' un derrière l'autre, sans dire un mot, se promener. Quelles promenades ! Avant que ne fussent à la mode les " touristes" en montagne, ou à la campagne, les deux frères eurent parcouru à pieds le haut Frioul, le Cadore, la Carinthie, et bien d'autres lieux des Alpes. Tout en marchant, Ippolito mâchonnait toujours une feuille arrachée à quelque buisson, et ramassait de temps à autre une pierre, qu' il serrait soigneusement dans sa poche (...) Au château de Colloredo, un angle de la chambre qu' il occupait est encore encombré d'un gros tas de cailloux, dont chacun représentait peut-être une idée du poète? Il errait ainsi par les montagnes et au bord des rivières sans faire compte du temps,  jusqu'à ce que ' lui sautât dessus le démon du travail' ; alors, il se mettait à sa petite table, et rien au monde ne pouvait plus l'en faire bouger. »
   L'on pourrait compléter ce portrait  de « bizarre lettré » de province, par le témoignage de Magri: une élégance naturelle, la taille haute et svelte, des cheveux d' ébène, une pâleur mate, les traits fins, le regard vif; des manières retenues, avec des moments d' exaltation; et surtout « des lectures et une mémoire » qui stupéfiaient ses amis.

     1853: Malgré l' affaire Emanuele, La Sferza accepte en janvier et février  deux « Correspondances » où il entend défendre encore les étudiants de Padoue. La seconde Réplique de monsieur Ippolito Nievo traite plus généralement des « étudiants des universités italiennes ». Ses condisciples, dont il est très  aimé, l'en ont chargé. En voici quelques lignes :
   Il est sans aucun doute qu' il y a des cerveaux (...) pétris de stoïcisme, où le raisonnement est si  énergique et supérieur à toute influence matérielle, qu'il peut  leur tenir lieu de pédagogue de sept ans jusqu' à l'heure bienheureuse de la mort;  mais le nombre de ces êtres fortunés se  fait tous les jours plus rare même dans la sphère des natures élevées, dont sont des témoins les individualités passionnées de Byron, de Foscolo, de Leopardi, qui s'élèvent au ciel des idées, après s' être arraché du coeur lambeau après lambeau la partie matérielle de l' humaine nature par ces efforts de volonté qui impriment à leurs oeuvres une force et une chaleur sans pareilles. Maintenant je crois que vous m' avez compris [Nievo s' adresse à Mazzoldi ] : je considère ce stade de la vie où le jeune homme donne dans quelques frasques ( les orgies, les bacchanales sont des mots à grand effet et rien de plus) comme une grippe [ en français ds. le  texte] dont peu sont exempts, mais dont presque tous guérissent.
        Dieu sait, quelle est dans mon coeur la commisération pour les malheurs qui oppriment l' humanité, et plus encore pour les sources de ces malheurs qui sont en elle ! Si vous le saviez vous-même, vous ne reprocheriez peut-être pas à mes lèvres le rire sardonique et la dérision des plaies sociales: si cette plume impuissante que je serre pouvait entre les doigts écrire les larmes, je repousserais bien triomphalement l'accusation très importune !

   
   De fait, cette année-là, Nievo mène surtout une vie d' étudiant. Ces dites « frasques », et « bacchanales », il s' y  plonge délicieusement. En juin il retrouve dans une rue de Padoue, la belle Fanny, qui s’est transportée là, et renoue avec elle. Il se partage entre Fanny , Rafaela, et d' autres belles filles simples et lestes, tout en aspirant au véritable amour platonique,  l'harmonie des corps, des âmes, et des esprits, qu' il ne trouvera jamais. Padoue restera la cité la plus chère à son coeur après Venise.
   A l' automne, il commence à publier, dans « L' alchimiste frioulan », des poèmes dont la réunion  formera son premier recueil édité.
   Il perd son grand-père Manin, plus qu’octogénaire, comme le deviendra Carlino, le héros des futures  Confessions...., dont il est en partie le modèle.   

    1854: Nievo se dédie principalement à la poésie, qui sous forme de vers n'est pas le genre où il excelle; il n' y  trouvera sa voie qu' après  1856, dans ses deux derniers recueils, Les Lucioles  et surtout Les amours d'un  garibaldien, et grâce à l' exercice de la traduction poétique: Iginio De Luca l'a montré. Depuis la fin de I852, il est en relation avec le critique Carlo Tenca (21), dont il estime beaucoup les avis rigoureux, et qui devient un ami intime.
     En avril est représenté deux ou trois fois à Padoue son deuxième drame : Les dernières années de Galilée, où par la rétractation de l' astronome, il traite des réserves de la pensée sous la censure. Dans une belle scène, Galilée expose sa tactique de restriction mentale à son ami Campanella (22), qui est en liberté surveillée, tenu pour demi-fou après trente ans de cachot. La pièce n' est applaudie que par ses amis venus faire les claqueurs. Nievo la juge lui-même sévèrement, et il prétend qu' il écrit surtout pour « une actrice » de la médiocre compagnie Dondini, liaison qui stimule d’ailleurs son goût pour le théâtre et la musique. Pendant plus d' un an il fréquente assidûment les loges d'actrices et de chanteuses. Pour sa nouvelle amie il concevra des rôles dans deux farces très goldoniennes: Pindare polichinelle, puis Les moqueurs. Il habite alors une simple chambre meublée. En mai, il a rencontré Matilde Ferrari avec son père au café Pedrocchi; très ému, il décide de lui dédier son premier recueil de poésie intitulé tout simplement: Vers.
     Il achève cependant ses études de droit ; il noue une grande amitié avec Arnaldo Fusinato (23),  passionné comme lui par la poésie et la chanson populaires. Fusinato est un pur padouan. Il partage son goût pour les grandes excursions à la campagne. Il sera l'un de ses confidents les plus intimes dans le secret de son expérimentation littéraire. Les lettres à Fusinato, qui témoignent de la conscience très réfléchie qu' il avait de son art, sont particulièrement précieuses.
      Cette année-là, malgré les charmes de Padoue, de ses petits théâtres, de ses actrices, une certaine lassitude le gagne, et l' impatience de mieux connaître l' Italie. Il projette pour l' hiver un voyage en Sicile avec Fusinato et Attilio Magri, en passant par Rome et Naples; il veut enquêter sur les peuples et la situation du sud. Des difficultés familiales le retiendront. Son père ne quitte plus Udine, vit de plus en plus séparé de sa mère, semble se désintéresser des siens. En juillet, Nievo doit se retirer aux bains de Pellestrina, pour soigner aux thermes un grand épuisement nerveux; ce qui ne l' empêche pas de s'adonner aux études personnelles et à la réflexion. Nievo est quelquefois pris d’ une mélancolie qu’on appellerait aujourd’hui «  tendance dépressive », dont la meilleure médecine « spécifique » est ce génie qui lui est si particulier de travailler avec enjouement. Plus que par l’hydrothérapie – sur laquelle il écrira d’ ailleurs deux articles – il se soigne donc par un étonnant Journal des bains et en août, par ses admirables Recherches sur la poésie populaire et citoyenne, principalement en Italie, nourries d'une correspondance avec Fusinato. Pour définir les caractères d'une poésie populaire (qu'il aspire à illustrer lui-même) il aborde la question de la langue dans le même esprit que Manzoni (24), mais avec plus d'inclination à la diversité et aux emprunts dialectaux, dont il donne déjà l'exemple par la richesse de sa propre langue, qui toujours à bon escient se colore d'emprunts frioulans, vénitiens, ou lombards. Son intérêt pour des modèles étrangers très divers – on voit par exemples qu’ il était informé des débuts du Félibrige en Provence -- est aussi remarquable que son information très sûre .
    
     1855: Année très féconde. Nievo écrit un deuxième volume de Vers.
   Ses deux farces n' ont guère plus de succès que son Galilée, mais il se multiplie, comme publiciste, dans de nombreuses feuilles patriotiques de Mantoue, Venise, Padoue, Milan,Turin, Florence, et devient un excellent journaliste qui passe de la littérature aux mœurs, aux évènements, aux compte-rendus de lecture, à l'agronomie, etc. Il signe N, et connaît l' importance de la presse féminine, où « Quirina N » est le premier des pseudonymes burlesques qu'il adoptera à partir de 1856, à mesure qu'il confirme son talent satirique. Mais il ne peut vivre du journalisme, pour lequel il répugne à une carrière de notaire, ce qui chagrine gravement son père. Il doit accepter l'aide matérielle de sa mère, qui a fondé dans la campagne de Mantoue, à Fossato, sur le domaine des Nievo, une magnanerie d' un bon rapport, qu'elle dirige seule.
     Il fait ses débuts de traducteur, par une version des poèmes de Sapho de Mytilène traduite du grec ancien, qui sera publiée en 56 et 58. Par la traduction poétique il découvre sa veine propre qui  vers  1860 s' orientera surtout vers cette « poésie nationale et populaire ». Son Cahier de traductions est avant  toute chose un cahier d'exercices, hormis  quelques extraits commentés du livre IV des Contemplations de Victor Hugo, un tiers des  Chants populaires de la Grèce moderne d' après une version de Mérimée, et l' Ode au (fleuve) Tereck de Lermontov (25), qu 'il parvient comme par divination à reconstituer d'après une version française quelconque : ces travaux paraissent dans diverses publications en 58 et 59, et surtout dans « La brodeuse », revue milanaise «  pour les dames et les jeunes filles ». Il n' a traduit le reste que pour lui-même; son chef d' œuvre est l' Intermezzo de Heinrich Heine avec d' autres extraits du Livre des Lieder, et trois de ses Chants populaires allemands, le tout traduit en vers prodigieux, qui retrouvent quelquefois le rythme de Heine, d’après la version en prose de Gérard de Nerval.
    Il passe beaucoup de temps cette année-là dans la vieille maison de Fossato, pour aider sa mère à administrer l'entreprise, qui s'augmente d' un élevage de poussins. Autant il aimait Padoue, autant Mantoue lui fait horreur. Il la trouve « sépulcrale ». Il sort peu, travaille beaucoup, demeure quelquefois « dix jours à l' écritoire », n' est point allé au carnaval; l' opéra de Mantoue l' ennuie autant que les bavardages lorsqu' il  doit accompagner sa mère chez des parents; mais la campagne « restaure son esprit ». Un autre avantage de cette résidence est d’ être hors des limites de l’occupation autrichienne. 
    Il écrit deux Nouvelles campagnardes. La première, Notre famille (ou nos gens) de la campagne, un  peu allégée ensuite sous le titre Les villageois, paraît de mai à décembre, dans « La luciole » de Mantoue. Elle comporte un manifeste pour la liberté de ton dans la langue écrite, « désinvolture » ensemble défendue et illustrée; la rude anatomie burlesque des «  âmes-limaces »; et la première définition de la « guerre de l' argent » menée aux pauvres :
 «  L'âme d' une telle espèce de bimanes " [ l'animal connu dans le monde comme l'aimable galant homme](...) je l' appelle âme-limace, et elle n' est pas à proprement parler un esprit, mais quelque chose de charnel et de pulpeux, qui est à peu près de la forme d'un oignon, etc. » 
   On pense ici au « propriétaire moderne » de Léon Bloy, «  entité bizarre, larve incertaine ». La seconde de ces nouvelles est  La sainte de Arra , où il entre dans le sentiment religieux populaire. La folle du lac de Segrino , écrite la même année, sera refusée partout pour son  étrangeté.
    Afin de s' éprouver au roman, il écrit  Un ange de bonté, (Angelo di bontà ), d' un seul jet, d' après les souvenirs et témoignages de son grand-père Marin.
    Cette fécondité littéraire ne l'empêche pas d'obtenir, le 22 novembre, sa licence en droit; ses parents le poussent encore à prendre un office de notaire, ce qu’ il décline poliment. .

    1856: Il écrit encore cinq Nouvelles campagnardes qui sont publiées en feuilletons, la même année. Comme elles sont encore inédites en français, l'on peut en donner quelque idée en les rapprochant du meilleur de George Sand, comme des scènes paysannes de Balzac ( Les paysans, Le médecin de campagne ). Aux bords du Varmo est la plus parfaitement écrite et composée et la plus sandienne de ces nouvelles, qui sont très différentes entre elles : sous-titrées  scènes…,  récit, nouvelle campagnarde, nouvelle, etc. Mais en Italie, si elle est plus misérable, la vie rurale a gardé quelque chose de virgilien qui toujours enchantera Nievo, où toujours il inclinera à voir  «  une humanité plus pure »: c'est  alors qu' il écrit à l'un de ses correspondants que les paysans lui rappellent les hommes d'Homère. Les  caractères rustiques, qu' il réussit à dépeindre sans pathos dans leurs conditions les plus poignantes, y sont plus innocents, moins durs ; sa sympathie avec le monde de la campagne, où il avait vraiment pénétré, est plus intime, plus véridique, plus cosmique souvent que chez les français; s' il excelle à peindre et dépeindre, peu de complaisance chez lui au pittoresque: la description est toute dans l'exposition, et il montre  l' essentiel; ensuite la narration devient plus classique, avec des digressions très libres comme dans Jacques le fataliste de Diderot.. Sous des airs de séduction  charmante et un peu provocante, une logique très ferme cherche à montrer et à rappeler, ce que seraient les devoirs des riches. Mais il ne s’illusionne pas, puisqu' il voit bien, et il l’écrira un peu plus tard, que « le progrès humain se renverse et tourne de lui-même en furie ». Il a l'intuition de la valeur-travail, et comprend que cette furie est celle de l'augmentation de la plus-value.
    Dans l' introduction à ces « nouvelles et autres récits », qu' il a réunis pour la première fois en 1956, Iginio De Luca (26 ) commence par montrer l' étendue de l' influence de G. Sand, jusqu' en Russie, et à ce propos suggère certaines affinités de Nievo avec les auteurs russes, dont Tourgueniev: notation d' un grand connaisseur, et que l'on peut étendre, pour ce qui est des scènes rurales et provinciales jusqu'à Tolstoï ( Maître et serviteur , Ce qu' il faut de terre à un homme), mais en premier lieu au Pouchkine des Récits de Belkine, Histoire du bourg de Gorioukhino, etc. On pourrait aller beaucoup plus loin dans ce sens, en commençant par un parallèle entre plusieurs situations d'Un ange et d' Eugène Onieguine, entre Morosina et Tatiana. Dans son hommage à Pouchkine de 1880 (27), bien des traits que relève Dostoïevski peuvent s' appliquer à notre auteur. Comme Alieko des Tsiganes et Eugène Onieguine, le Celio d' Un ange est un personnage qui « suggère déjà la solution [nationale] du problème maudit [ celui du sens de l'existence humaine] selon la foi, la vérité et la raison du peuple, (...) puisque l' harmonie universelle n'est nulle part (...) [si on la cherche] hors de soi comme un désœuvré, un méchant et un orgueilleux, qui est le premier à en être indigne s'il revendique un droit gratuit à la vie, sans supposer qu' il en faut payer le prix ». Notons encore que comme Pouchkine, Nievo fut « pour ainsi dire un organisme intégral et achevé, portant en lui intrinsèquement tous ses principes », comme si «  l'extérieur ne fît qu' éveiller en lui ce qui était déjà latent au plus profond de son âme ». Je l'ai indiqué à propos de  la récurrence de cette illumination d'enfant; et Croce l'a très bien montré: « ... cette conception philosophique conquise d'un seul élan (...) demeura chez Nievo dans cet état premier d' intériorité.(…); il s' en fit un solide point d'appui, et (...) la développa et la défendit bien moins qu' il ne la signifia sous beaucoup de formes et la circonstancia, en éclairant l'un ou l' autre de ses aspects. » Mais relevons surtout « le caractère incontestablement prophétique » de Pouchkine, dont parle Dostoïevski, en ce sens que « son activité créatrice(...) apparaît juste au moment où nous commençons à prendre correctement conscience de nous mêmes » : nous verrons qu' une conscience du même ordre est en œuvre dans Les  confessions... . Or les Nouvelles campagnardes révèlent déjà, que ce qui préside chez Nievo à une telle conscience et pour ainsi dire l'informe, est cela même que Dostoïevski considère comme « plus fondamental » chez Pouchkine: le mérite, qui fonde tous les autres, d'avoir su retrouver « l'esprit et la vérité du peuple et de s'être uni à lui »; « le contact avec le sol natal, avec le peuple qui lui est proche, avec ce qu' il vénère (...), la communion avec ce peuple foulé aux pieds par tous, demeuré seul avec le Christ-consolateur, que  (...) tout pêcheur et grossier (...) il a accueilli dans son âme, et qui l'a préservé du désespoir ». Faut-il préciser qu' il n' y a là aucune influence directe d'ordre littéraire ? Ces affinités sont d'autant plus remarquables, et seules les éclairent certaines analogies entre les deux pôles de la civilisation chrétienne, où papo-césarisme et césaro-papisme avaient également produit une « société cultivée » singulièrement « détachée du sol natal et guindée au-dessus du peuple ». Je viens encore de citer les propres termes de Dostoïevski. Circonstancier davantage cette question excéderait les limites de cette notice, mais nous la rencontrerons encore.    
       La luciole de Mantoue publiera deux  des  Nouvelles campagnardes , dont le projet d'édition en un volume échoue cette année-là. L'une d' elles, Le petit avocat (c' est le surnom du fils faraud d'un riche fermier ) vaut à Ippolito un procès de l' occupant autrichien pour « atteinte à l' honneur de la Royale Impériale Gendarmerie ». Pour sa défense (qu'en juriste, il assure lui-même, aidé par son ami l'avocat P.A.Curti) il lui forge une suite, La violette de Saint-Sébastien, qui lui permet d' alléguer a posteriori, comme il n'avait pas précisément situé la première dans le temps, que ces deux nouvelles, puisqu' elles se passent à l' époque napoléonienne, ne concernent pas l'Autriche, et sont inattaquables. 
       Il séjourne souvent à Milan, où paraît enfin, en juillet, la première édition d' Un ange, avec une brève préface qui annonce de vastes desseins romanesques; ce roman, peut-être grâce à certaines « concessions aux faiblesses du public » qu' il a avouées dans une lettre à Fusinato d' août 1855, est le seul qu' il relira un peu, et qu' il verra publié deux fois, en volume. La figure de l’ angélique Morosina  semble illustrer les vers de Ronsard : «  Les Dames sont des hommes les écoles, etc… » Les scènes du bourg d'Asolo, l'histoire du Tramontino et des bûcherons du Mantello s'y  apparentent aux Nouvelles campagnardes ; il semble bien que dans ces épisodes s’expriment  prudemment des réserves à l’égard de la charbonnerie politique, avec une certaine nostalgie de la charbonnerie forestière originelle. Nievo ne suivait personne aveuglément. Cette période milanaise est la plus mondaine de sa vie. Son compagnon préféré d'alors est Francesco Rosari, qui sera par conséquent le destinataire de lettres importantes. Nievo devient un publiciste recherché. Il fréquente le salon de la comtesse Maffei, rendez-vous de tous les  beaux esprits patriotes de Lombardie et d' ailleurs. Ippolito sait parfaitement son monde, mais le monde le lasse et l'ennuie; au chapitre IV d'Un ange, les imprécations de Celio contre les « demi-lettrés » de la société de Formiani sont moins violentes  que ces lignes à Fusinato :
       Le fumier de ce troupeau des lettres devient toujours plus écoeurant. C' est quelque chose qui soulève le coeur que de les entendre parler, prêcher, mentir, aduler, tournicoter, avec une vivacité vraiment de marionnettes.
     A Milan et à Bellagio, au bord du lac de Côme, naît son plus grand amour, mais impossible et fatal, pour l'épouse de son cousin Carlo Gobio, Beatrice (Bice) Melzi d'Eril (28 ), laquelle jusqu' à l'extrémité demeurera sa dame d'amour, sa plus intime correspondante et confidente. Bice est « belle, pâle, et tranquille ». Leurs âmes et leurs esprits se répondent, mais il a grande estime pour Gobio, héros des insurrections étudiantes de 48; et bien que leur mariage ait été arrangé, Bice estime aussi son mari, à qui elle a donné une fille. Nievo et Bice dominent si bien leurs sentiments et leur langage, que pas une des lettres d'Ippolito ne comporte son habituel salut à ses plus intimes : « Aime-moi ! »
     Il retrouve la veine géorgique  et  bucolique dans un second roman, Le comte berger, que la critique a sous-estimé. Emilia Mirmina, qui est l'auteur d'un essai intéressant sur ce qu'elle nomme la Poétique sociale de Nievo (29), dont elle fait un « socialiste », lui a un peu rendu justice, mais en éclairant surtout « sa contradiction féconde entre sa nostalgie d'un monde virgilien, et ses aspirations progressistes ». Marcella Gorra elle-même, qui depuis plus de trente ans renouvelle admirablement et approfondit les études niéviennes, parle de péripéties forcées. En voici une idée :  Maria, fille d'un gentilhomme de branche cadette entièrement déshérité et réduit à élever quelques moutons, devient demoiselle de compagnie chez la comtesse du lieu. Séduite et abandonnée enceinte par le jeune comte, elle fuit. Recueillie par une jeune dame, elle doit fuir encore lorsqu'elle apprend que sa bienfaitrice est fiancée à son séducteur. Elle erre dans la campagne en plein hiver, et se trouve près de mourir dans la neige après avoir perdu son enfant. Un soldat qui rentre de Crimée la sauve et la recueille : c'est Natale ( Noël), son fiancé du temps où elle était chez son père. Natale efface le passé, et l'épouse. Mélodramatique? Suivons cette maturation, et avant tout commentaire considérons le prochain roman et l' œuvre maîtresse.
    
    1857: Le procès du « Petit avocat » traîne.
   Nievo renonce à faire éditer les  Nouvelles campagnardes en un recueil. On lui refuse cette publication sous des prétextes académiques; on lui reproche son « incohérence de style », ( on  parlerait aujourd'hui de niveaux de langue…). De fait, c’est qu’ une telle « désinvolture » importune, dérange, et que les prétextes qu'on lui oppose sont au fond politiques. Seules cinq nouvelles ont donc paru par feuilletons, dans quatre des  périodiques auxquels il collaborait régulièrement; La violette de Saint Sébastien et  La folle du lac de Segrino  ne seront publiées ensemble par l'éditeur Sanvito de Milan  qu' en 1860.                                   
    C'est encore par feuilletons qu'est publié son dernier essai romanesque dans «  Il pungolo » (l'aiguillon) de Milan : Les disgrâces du nombre deux, titre un peu cabalistique qu'il change sur la fin, pour Le baron de Nicastro. En voici l'argument : Le baron corse Camillo de Nicastro est l'unique descendant d'une riche et vieille famille dont le blason comporte une balance avec la mystérieuse sentence : "Peser et penser", qui prescrit à chaque héritier du titre de « ne point se mêler des affaires humaines avant d'en avoir cherché et connu la valeur »  selon les ouvrages que renferme l'antique bibliothèque du château. Après vingt-cinq ans d'études philosophiques si profondes, qu'il laisse sa femme mourir de mélancolie, et au moment d'aller enfin dans le monde, le baron s' aperçoit qu' il a négligé un parchemin rongé aux rats, et laissé par son ancêtre Clodovée en 1111 à son lit de mort,  où par magie cabaliste « les esprits des héros et sages les plus illustres » lui avaient communiqué ce que don Camillo comprend ainsi :
    - Selon Plotin l' excellent nombre 3 est 1 plus 1, qui font un autre 1, qui constituent un 3, selon l'oeuvre générative, etc.
    - Selon «  la sorcière dite déesse » Égérie, le nombre 2 , « symbole de contradiction sans complément dialectique, fut la représentation anti-eurythmique de la pensée romaine (...) : une, deux...une, deux..., qui s' incarne funestement, depuis Remus et Romulus : patriciat et plèbe, deux consuls etc., César et Pompée etc., Christianisme et Paganisme, Constantinople et Rome, etc.
    - Selon Brutus [le meurtrier de César] la vertu n'est qu'un nom; mais les noms sont sans valeur substantielle; donc la vertu est égale à la négation de la substance, donc elle est 0.
   Rendu furieux par cette dernière « vérité d' assassin et d'athée », le baron parcourt le monde entier pendant huit années, persuadé qu' il trouvera quelque part « le parfait accord de la vertu et de la félicité ». Tombé partout au plus fort de tous les conflits, il rentre chez lui mutilé et fort  décrépit, et doit convenir rageusement qu'il n' a pu dépasser l'opposition fondamentale entre ce monde de la dualité contradictoire et le Paradis. Il change alors la devise des Nicastro : PESER PEU, NE RIEN PENSER, écrit-il dans la bibliothèque; à quoi il ajoute pour ses descendants: « Faire le bien et fuir le mal par esprit de contradiction; opérer, si les temps le permettent, des choses grandes et généreuses par sentiment d'esthétique; et chercher le reste dans les nuages, ou à Paris, où on pourrait trouver quelque chose en dépit du Misogallo (30) »; et il achève en maudissant le nombre 2, « symbole de balancement, de contradiction, d' immobilité, de (ici un mot en lettres hébraïques, dépourvu de signification ). » Il mourra quelques mois plus tard, désespéré « de nos infinies  misères », après avoir découvert que la dualité fondamentale est celle de l' âme et du corps, et refusé de sacrifier l'un ou l'autre «  pour la tranquillité », et tenté de vivre « dans la douleur, mais entier ». Il a pu se remarier in extremis, laisser sa femme enceinte, et toute sa descendance suivra désormais la nouvelle devise. Sous le masque, qu' il aimait, d'une étonnante virtuosité à la manière des romans et contes de Voltaire, Le baron...  manifeste un moment de méditation particulièrement intense, dont Emilia Mirmina a bien raison de dire qu' il « constitue l' étape décisive et libératoire qui a permis l' éclosion de sa grande œuvre ». Il a conclu ce « conte » par les deux derniers vers de la deuxième georgique deVirgile :
                                                  
« L' espace que nous avons parcouru est immense :
Il est temps de libérer enfin le cou  fumant de nos coursiers. »
   
    Il parvient à faire publier  Le comte berger, en un volume, mais tiré à peu d' exemplaires. A Mantoue paraît une deuxième édition d' Un ange de bonté avec quelques nouvelles « concessions » très infimes, que j'ai indiquées dans les notes de la traduction. Sa comédie Les moqueurs et une nouvelle, Les invasions modernes, n' ont aucun succès. Il écrit encore  deux   tragédies : Capoue - le thème de la fin d' un monde le hante - et  Spartacus . En décembre - il vient d'avoir 26 ans - il commence à écrire Les Confessions d' un  italien , pour lesquelles « depuis  des années » il « thésaurise audace et vigueur » - comme il l’ avait écrit dans la courte préface d' Un ange

   I858: Pour le nouvel an, il publie à Mantoue dans la revue « Cornes et queues - Prose, poésie, et musique » le premier des trois manifestes qu' il fera paraître chaque premier janvier, jusqu' à son engagement militaire de la fin; Dialogue de la philosophie avec un nouveau modèle d’avare, dont l' humour sanglant annonce les libelles de l'automne 59, est signé de son nom. En voici quelques lignes :
         «   Dans le règne de la nouvelle avarice qui prend racine en ce siècle, (...) la déchéance et le renfermement dans les plaisirs matériels et (...) la recherche continuelle de l' argent, [la philosophie voit  venir]  les fautes et les mésaventures les pires et les plus déshonorées que l' histoire ait à enregistrer; y compris la ruine du monde entier, autrement dit le pervertissement de la raison humaine, à moins qu' une nouvelle rédemption, qui  consistera dans l'effort unanime des bons et des sages, ne le sauve d' une telle destruction. Et l' exemple de cette décomposition,  nous le voyons dans la Chine; laquelle, selon les relations des voyageurs modernes semble bien être, non pas le dévoiement ou la pétrification d' une civilisation diminuée, mais l'irréparable putréfaction d' une civilisation  mûre, déchue de ses motifs intellectuels ; ceux-ci étant le sang, et même le vrai fluide vital de toute société humaine, qui privée d’eux se ravalerait à quelque chose comme une association de castors, ou bien à des bêtes féroces qui s’entredévorent. »     
       En janvier, il publie le recueil  de vers  Les lucioles, qui manifeste un progrès décisif de son art poétique, fécondé par l'épreuve de son grand amour impossible.
      Il écrit son grand roman dans la hâte et les déplacements, et les soucis de son procès, qui ne se conclura qu' à la fin de l 'année -- mais rien ne permet de présenter ces déplacements comme une manière de «fuir » la justice, comme on le trouve dans certaines notices biographiques. Dès le 16 août, Les confessions d'un italien sont achevées : quelque neuf cent pages écrites en huit mois agités, et qu'il recopie de sa main mécaniquement, parce qu'il n' aura jamais le temps, ni peut-être le cœur, de se relire vraiment: il n'aimait pas cela, le sentiment d'un devoir d'engagement politique le pressait, mais ensemble celui d' une « fin prématurée », à laquelle il aspirait quelquefois, on le voit jusque dans des lettres à ses plus intimes.  Ce n'en est pas moins un chef d' œuvre étonnant, qui vient seulement de trouver une version française vivante, et qui est trop vaste pour qu' il soit possible d'en parler dignement dans ces limites. Cette œuvre seule le mettrait au rang de Manzoni et de Leopardi quant à
l'importance littéraire, auxquels il faut ajouter Verga eu égard seulement à la formation du roman moderne italien. Voici en quelques mots pourquoi elle le place au premier rang des grands auteurs européens. Notons d'abord seulement la justesse et l'aisance avec laquelle il met en  oeuvre, combine, accorde, et souvent fond ensemble tant de registres divers qu' il a expérimentés séparément avec une étonnante constance de dessein; et c’est par là même que les trois essais romanesques précédents s'apprécient mieux : Un ange de bonté était un bon roman historique. Le comte berger veut prouver que l'on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments, et qu' il n'est pas outré ni malheureux de forcer un peu les péripéties, pour représenter la force même du Destin ou de la Providence. Dans Le baron de Nicastro, sous la forme d'un badinage voltairien teinté de picaresque, il parvient à une parfaite économie; une prodigieuse intensité d'assimilation et de réflexion préside à un divertissement qui indique des abîmes --  et même « l' abîme qui appelle l'abîme ». Quant aux Confessions... , Nievo y  atteint à une économie plus vaste, qui met en œuvre tout ce qui fut essayé dans tous les genres. Mais il ne s'agit pas proprement d' un roman historique, ni même philosophique. Sous les traits de Carlino, Nievo proteste qu'« il n' est pas philosophe » ; les digressions philosophiques y tiennent dans vingt ou trente pages, mais par la plus consciente réflexion qui organise l' œuvre, il accomplit ce qu'avec ses immenses mérites, bridé par une certaine crainte de Dieu toute janséniste et d' essence juridique (31), Manzoni avait manqué dans  Les fiancés : le premier en Italie des romans de formation au sens goethéen; ce roman dont Raymond Abellio a montré que seul « il peut dire, à l'époque moderne, la vérité totale », s'il  présente l'expérience ou la sagesse […] à l'état naissant, dans son mouvement exact et toujours ouvert » (32 ). Les confessions  sont à la hauteur du  Don Quichotte (33), de Guerre et paix, des Frères Karamazov, de Wilhelm Meister, où Frederic dit à Wilhelm : « Tu me rappelles Saül, le fils de Kis, qui sortit pour chercher les ânesses de son père, et qui trouva un royaume ». « Je suis né Vénitien (...); -- commence Carlo Altoviti -- et je mourrai par la grâce de Dieu Italien quand le voudra cette providence qui gouverne mystérieusement le monde. » Avec cette conscience de l'unification nationale s’est donc formée en lui une conscience seconde qui s' étend à l'univers et le transfigure; et au chapitre IX, lorsqu'une nouvelle illumination dans la pleine gloire de l' été sur les eaux lui fait à dix huit ans « reconquérir ses jours passés », et à jamais, comme le dit si bien Croce, « l'affranchit de la servitude envers la transcendance », c'est de la femme qu' il aime qu'il découvre « la part divine » en accédant à cette conscience, par le sentiment « d'une existence plus vaste et plus complète », où «  l' intelligence » n' est plus « législatrice(...) et dominatrice (...) de l’ univers. » Croce  a relevé que Mantovani a « judicieusement rapproché » la Pisana de Natacha de Guerre et Paix ; mais « cette magnifique conception (...) non pas d'une femme qui fut une sainte, mais d'une sainte qui fut une femme » - comme le dit si bien Croce - est supérieure ; dans la littérature moderne, peut-être est-elle la première et rare figure d'une féminité démoniaque accompagnée d'une conscience très éveillée, qui par l'opération de l'amour absolu de celui qui l'adore s'élève d'une sorte de chaos vers la lumière et une sorte de sainteté. J’ai indiqué dans les notes d’ Un ange… l’étrange intuition que l’on y trouve déjà du principe tantrique de « transformer le poison en remède ». Ici la passion même n’est plus comme chez Spinoza, que lui avait révélé Heine, « le mal subi par la force des sentiments et de l’imagination ». À titre de manifestation de la vie, elle comporte, à son rang, une « part divine » ; c’est la Pisana qui la personnifie dans Les confessions…, et le couple qu’elle forme avec Carlino, sa purification, sa transmutation quasiment alchimique et « tantrique » en conscience.
    Les confessions... furent écrites dans une telle tension d'esprit et des conditions si difficiles, que Nievo écrivait en avril à Catarina, ur de Bice:
       Le pire est que tout nous manque, jusqu' à la liberté de l' air qu'on respire. Promesses, amis, estime, douceurs, tout nous manque à droite et à gauche. (...) Je travaille comme un désespéré, mais le travail  me devient une fatigue de  bagne. J' ai aussi des moments où je me sens si grand, si grand dans cette petite flammèche d'âme, que je regarde d'en  haut toutes choses, comme le  soleil qui  n'a besoin que de soi seul pour se chauffer. Mais l'orgueil est un consolateur  redoutable; il sèche les larmes et brûle les yeux; il soulage le coeur et en le soulevant le tue.
  
       Ippolito rencontre souvent Bice à Milan et dans sa villa de Bellagio; leur correspondance est presque quotidienne; ils ne peuvent rester longtemps séparés; mais non plus que Morosina et Celio Terni d’ Un ange…, ils ne commettront jamais l'adultère. Nievo aura des amourettes de diversion jusqu’ aux temps désespérés de sa dernière expédition ; dans certaines lettres de Sicile, il notera que « les dames d’ ici sont inabordables ».
      Lorqu' il passe à Milan au mois de mai, Nievo se mêle discrètement à la foule qui se recueille, anxieuse, sous les fenêtres de Manzoni alors gravement malade.
     Francesco Rosari est alors un de ses principaux correspondants. Les lettres d' Ippolito Nievo sont d'un intérêt considérable et d' une très vive beauté; le premier recueil important n'en a été réuni qu'en 1981, par Marcella Gorra. L'on ne disposait auparavant que des " Lettres de Sicile" et de passages cités par des chercheurs érudits.
      Après le Congrès de Paris de I856 et l'entrevue de Plombières de juillet I858, la défaite de l'Autriche se prépare, tandis que l' État unitaire de Cavour (34) et de Victor Emmanuel II s'établit et se consolide. Garibaldi a formé un corps de volontaires en vue des derniers combats contre  l'Autriche et de la libération armée de Venise, et du Royaume des deux Siciles, grâce auxquels il entend créer l’inéluctable unification de l’Italie en forçant
l’attentisme de Cavour. Du côté de Venise le roi semble l’appuyer. La correspondance de Nievo montre qu' il se passionne de plus en plus, mais en toute lucidité, pour les luttes décisives de l'unité italienne. A l'automne, épuisé par le terrible accouchement et la copie des « Confessions... », il se sent « vidé » (svuotato): « Je suis fatigué, fatigué, fatigué -- écrit-il; tant que j'eus le roman aux flancs, j'étais bien; depuis que je l'ai fini, une telle indolence
s'est mise dans mes veines que je peine lourdement à écrire une lettre ». Il renonce à relire Les confessions..., et le médecin lui prescrit de passer l'automne aux bains de Regoledo, pour y soigner un complet épuisement nerveux avec troubles digestifs et cardiaques. Il a pu éviter la prison pour la nouvelle campagnarde incriminée, mais doit payer une amende.

    1859 : Le premier janvier, il publie dans « Les heures familières » , revue de mode féminine et d'économie domestique, son second manifeste: un long article, Sur la Russie, dont la signature n'est pas difficile à déchiffrer: « a. n. IX. n.. i »: anno nuovo (185)9 nievo ippolito. Dans la première des Nouvelles campagnardes il avait incidemment montré, en désaccord sur ce point avec Garibaldi lui-même, l'ineptie de l' engagement du Piémont dans l' alliance occidentale avec l'Empire ottoman menée par l' Angleterre contre la Russie en Crimée (35). La question nationale avait orienté ses regards vers les Balkans: on sait que Venise domina longtemps les terres slaves d'Illyrie et du Montenegro serbe, où  elle fut, comme dans toute la Méditerranée orientale, aux avant-postes de la défense de l'Europe contre les turcs. Il considère qu'un panslavisme brutal est à redouter si une politique à  courte vue, par cette alliance contre nature, isole la Russie en la repoussant du monde européen. Pouchkine (36) et Dostoïevski (37) le constataient amèrement : « L' Europe nous méprise et nous déteste ». Son  intuition de l'Orient prédisposée par ses amitiés grecques  conduit Nievo à des vues remarquables. Adroitement, il parle de la question agraire italienne en traitant de l'abolition du servage, déjà accomplie par le tsar Alexandre II sur l'immense domaine impérial: «  Ce sera l'un des plus grands faits sociaux de notre siècle, et [Alexandre] restera un nom vénéré dans l'histoire de son pays et de la civilisation européenne ». Par le même détour polémique il affirme la nécessité d'un pouvoir fort, centralisé, mais surtout radical; et on voit qu'il n'était plus jacobin comme à dix-huit ans, puisqu’il préconise la forme de pouvoir que nécessitent l'héritage national, et les circonstances. De l'histoire russe, dont il discerne bien la spécificité et jusqu’à l’opposition depuis Pierre le Grand entre occidentalistes et « russophiles », il donne un aperçu rapide et pertinent. Les chrétiens russes qui suivent « le rite grec introduit par Olga la sainte » sont proclamés « des frères », dont « la Rome est Constantinople »(38) ; mais, retrouvant une certain idéal gibelin, il admet que le pouvoir spirituel puisse émaner du Tsar, et que cela ait pu favoriser une réforme complète, dont Pierre avait posé les fondements, des « usages impies et bestiaux des popes » Ce n’en est pas moins par cet héritage byzantin, et « l'étonnante homogénéité » de ce peuple dans un «  empire démesuré », qui en fait à ses yeux « un énorme cimeterre fondu d'un seul jet et dans la seule main du Tsar », qu’ une mission incombe à la Russie:
    
      Elle ne paraît point destinée à fondre en soi les mondes musulman et chinois, mais à s'épancher sur eux  et à les civiliser  (...) Il plait d'espérer ( qu'à cela) ne failliront pas (ses) croissantes forces intellectuelles et morales. (...) Elle viendra à bout de rembrasser (39) l'Asie dans la société civile de l'Europe, comme elle a toujours réussi, par la constance,  par la patience, par l' héroïsme, à en repousser les monstrueux assauts.(...) Il  y a conquêtes et conquêtes : la Perse et la Turquie peuvent et doivent devenir, non les Indes, mais les États-unis de la Russie. Cette dernière qualité de possession est plus sûre, plus glorieuse, et, à long  terme, plus  utile que les autres : elle tend à apporter au monde cette époque où le nom  de conquête sera biffé du vocabulaire des nations. (...) La Russie, qui aura obtenu de ce monarque la liberté et l' intelligence, rapportera (à Alexandre II)  tous ses propres progrès, et tous ces développements de civilisation qu' elle tend  providentiellement à répandre dans le continent asiatique, et préférablement, jusqu' ici, à l' Angleterre même [ fin de l'article]

      Nievo s' est ressaisi. Le temps où il écrivait à un ami qu'il « enfermait dans sa coquille d'huître une miniature de grands horizons, et se délectait en eux » est passé. A Milan, il collabore au « comité d' émigration » des Mazziniens, qui s'échappent par la Suisse. Mais ni  cette participation ni sa très probable adhésion d'adolescent, qu’on a mentionnée, à «La Nouvelle Italie » de Mazzini ne permettent de l’étiqueter disciple intellectuel ou strict partisan de Mazzini. Sympathisant, certes. C’est ici qu’il convient de préciser encore la pensée  d'Ippolito, selon les endroits où les pages « philosophiques » des Confessions... figurent par les années de formation de son alter ego les combats très intenses que sa propre âme dut soutenir vers sa dix-septième année, et révèlent des considérations dont sa dernière ébauche romanesque révèleront mieux encore qu’ elles dépassaient considérablement l’horizon de
l’humanisme mazzinien. .
    Giuseppe Mazzini, issu d'une famille janséniste très austère, avait conçu en 1830 l' association de  la « Nouvelle Italie » comme un renouvellement de la Charbonnerie, en fondant la liberté, l'égalité, et la fraternité sur une sorte de néo-protestantisme prophétique, qu' il intitule « catholicisme humanitaire (sic) », où l'humanité, selon un progrès nécessaire de son être collectif, est « seule interprète de la loi de Dieu » : l'essai Foi et avenir de1835 est particulièrement clair sur ce point; Des devoirs de l' homme le reprend encore en 1860. En 1847 il avait écrit à Pie IX pour le convertir, en l'appelant à la romaine « Pontefice massimo» (Pontifex maximus ). Or, pour imprégné que soit son langage de tout cet humanisme romantique, et quand même il aspire à un ordre social «  stable et vraiment moral », jamais Nievo n’a donné dans une telle ingénuité politique, ni dans une foi naïve au progrès irréversible.
     La pensée de Nievo et celle de Mazzini s’accordent parfaitement sur l’ idée de la divinité ; à ce sujet, dans Les devoirs de l’homme, Mazzini est d’une hardiesse remarquable.
     «  Dieu existe, parce que nous existons ; Dieu vit dans notre conscience, dans la conscience de
 l’humanité, dans l’univers qui nous entoure
 ».
    Même accord fondamental dans leurs considérations sur la révolution française, sur les limites de la religion jacobine des droits de l’homme, sur l‘essence bourgeoise de leur dogme  individualiste, sur la nécessité de compenser les Droits par les Devoirs, selon une vision très élevée de l’ordre naturel et divin, que Nievo, on le verra, se disposait à développer encore
    «La Révolution [ française],consciente de ses propres forces et souveraine par droit de conquête, dédaigna de prouver au monde ses propres origines, son propre lien avec le passé. Elle affirma, elle nia. (…) Ce furent des ruines infinies. Mais du milieu de ces ruines, entre toutes ces négations, une immense affirmation surgissait : la créature de Dieu, prête à opérer, rayonnante de puissance et de volonté : l’ ‘ecce homo’ répété après dix-huit siècles de souffrances et de luttes, non de la voix du martyr, mais sur l’ autel élevé à la victoire par la révolution : -- le Droit, foi individuelle, enracinée à jamais dans le monde.  
   Est-ce là ce que nous cherchions ? L’homme devra-t-il, lui en qui vit une activité progressive, se reposer, comme un esclave émancipé, sur les lauriers de sa liberté solitaire ? Ne lui reste-il pas, pour accomplir sa propre mission sur la terre, tout un travail de déductions, de conséquences à traduire dans la sphère des faits, de conquêtes à  se garantir par un ordre nouveau ? (….)
  Puisque l’homme (…) a brisé une forme religieuse vieillie, qui emprisonnait son activité et lui contestait son indépendance, n’aurions-nous plus de lien nouveau de fraternité commune ? plus de religion ? plus de conception d’une loi générale et providentielle reconnue et acceptée ?
  Non, Dieu éternel ! ta parole n’est pas parfaite ; ta pensée, pensée du monde, ne s’est pas toute entière dévoilée. Elle continue de créer et créera pour de longs siècles inaccessibles au calcul humain. (…) Les religions s’éteignent. L’esprit humain les abandonne, comme le voyageur les feux qui l’ont réchauffé dans la nuit, et cherche d’autres soleils. Mais la Religion reste : la pensée est immortelle et survit aux formes, et renaît de ses propres cendres…. 
» ( G. Mazzini, Foi et avenir, V)
      Mais dans les parties même des Confessions... où il apprécie le plus favorablement les progrès apportés par Napoléon, Nievo reconnaît qu' il ne faut pas « trop espérer aux choses de ce monde ». Il tient très peu de l' « apôtre illuminé » (40); son type est précisément celui de l'Enfant du siècle de Musset, qui a derrière lui « un passé à jamais détruit », devant lui «l' au-rore d'un immense horizon »; mais  voit entre les deux, « une mer houleuse et pleine de naufrages (...), je ne sais quoi de vague et de flottant, où l' on ne sait à chaque pas si l' on marche sur une semence ou sur un débris » (La confession d' un enfant du siècle, 1° partie, chap. II). Et c' est à propos de la foi, « axe et pivot de toute oeuvre humaine » , que Nievo parle de  « ces temps que les plus optimistes appellent de transition »; mais il n' entend pas qu' on les glorifie; ils exigent au contraire « l'appréciation de la vie la plus capable de discernement », écrit-il au considérable chapitre II de ses propres Confessions.... Certes, « la bigoterie des âmes fausses et corrompues peut vicier la conscience plus que toute autre habitude de perversité ». Cependant il faut « honorer le passé » (...) :
«  je parle d' un temps (...) où la foi produisait dans les esprits élus ces miracles de charité, de sacrifice et de détachement qui seront toujours des merveilles même aux yeux mécréants du  philosophe  (...)  Je vous répète que je ne suis pas dévot; et j' en souffre peut-être, parce que j'ai enduré les plus grandes peines à trouver une autre voie par où m'élever à l'estime vraie et prudente de la vie (...); je dus moi-même, être sociable et sujet aux lois sociales, m'enfermer dans le bastion de la conscience pour sentir la sainteté et la force de vie éternelle et peut-être la réalisation future de ces lois morales qui à présent sont raillées, piétinées, violées de toutes les façons; je dus enfin, homme orgueilleux de ma raison et d'un empire vanté sur l' univers, m'abîmer, m'anéantir, atome invisible, dans la vie immense et immensément harmonieuse de l'univers même, pour trouver une excuse à cette fatigue qui s'appelle existence, et une raison à ce fantôme qui s' appelle espérance. ( ...) Après beaucoup d' années [ il faut entendre: bien des tourments], j' arrachai à mon coeur un lambeau sanglant où il était écrit « justice », et je connus que la vie humaine est un ministère de justice, et l' homme son prêtre, et l' histoire une expiatrice qui en enregistre les sacrifices à l' avantage de l' humanité qui toujours se transforme et toujours vit. Chargé d' années  (...) j' indique ces paroles de foi comme règle pour ceux qui ne croient plus et pourtant veulent encore penser en ce siècle de transition. La foi ne se commande pas; fût-ce par nous à nous-mêmes. ».
   On pense ici beaucoup plus à Michelet qu’ à Mazzini…Et on trouve au chapitre IV une définition de la foi qui semble décisive, mais qu' il faut citer selon son contexte :      
«  Entre toute cette canaille à demi-morte [ spirituellement ] dont les exemples sordides paraissent flatter les épouvantables  fantaisies des matérialistes, dominent quelques  fronts qui  semblent s' éclairer d' une lumière surhumaine: devant eux le cynique (...) ne peut empêcher que frémisse en son coeur l' espérance ou l' épouvante d' une vie future. -- Laquelle ? -- demandent les philosophes ? -- Ne me le demandez pas à moi, si le malheur veut que ne vous satisfasse point cette sagesse séculaire qui s' est condensée dans la foi... Demandez-le à vous-mêmes. » 
   Précisons que ce visage transfiguré est ici celui d'une véritable sainte selon la plus pure acception catholique, comme elle apparaît le soir de leur première promesse amoureuse à son ami Lucilio, jeune philosophe à la française - et leur histoire sera d' une beauté tragique. Mais ce stoïque jacobin n'en est pas moins celui dont quelques mots libèrent Carlino des circonventions du jésuite Pendola. Quoi qu'il en soit, nous sommes bien loin ici de la profanation du Pater selon le prophète Mazzini: «  Que ton règne vienne sur la terre, ô Seigneur, comme il est dans le ciel » ( Des devoirs de l' homme, II): C'est par le burlesque et l'humour que Nievo en montre le mieux l'absurdité. S'est-il alors expliqué définitivement en ces matières ? Voulait-il surtout indiquer à ceux qui balançaient entre un athéisme vil ou désespéré et des illusions illuministes, une attitude plus prudente et plus digne? On trancherait  aisément, si les ébauches du Pêcheur d'âmes  ne donnaient à penser qu'il s' était réservé d'en dire davantage, quand il aurait pu reprendre une méditation dont le résultat est déjà si fermement exprimé. 
    Politiquement, s' il a en horreur « le règne de l' argent », qu'il voit s' établir avec Cavour et Victor-Emmanuel II, et qui « fera regretter l'aristocratie du sang », on ne peut restaurer -- et il le dit comme l'enfant du siècle de Musset -- les «  fossiles de l' absolutisme ». Il faut favoriser tout ce qui concourt à former l'unité nationale; l'idéal républicain de Mazzini et de Garibaldi lui paraît seulement mieux aller dans ce sens. Il juge d'ailleurs tout à fait inutile d'exposer dans la situation de l'Italie un quelconque programme politique. Il se tient donc à ce principe de « l'homme, ministre de justice ». Ce que lui  fait  voir de plus en plus clairement et douloureusement son grand bon sens , c' est que le peuple des campagnes est resté étranger au libéralisme bourgeois  du Risorgimento; que de fait,   «  il déteste, abhorre les gens cultivés des cités italiennes, et s'en défie toujours » (41); que ces sentiments, s'ils ont quelque couleur de justice, sont d'autre part aisés à manoeuvrer pour les forces les plus rétrogrades (42), comme on l'avait vu à Naples en 1799, dans les bandes san-fedistes rameutées par le cardinal Ruffo; et Nievo sait déjà qu'à de telles « manipulations », les libéraux s'entendent aussi bien que l'Autriche et naguère les Bourbons de Naples. Il comprend surtout - mais il ne l' exprime jamais que dans ses lettres les plus intimes comme celles à Bice, et avec une particulière amertume - que des deux grands courants politiques italiens, les libéraux dits « modérés », menés par Cavour et représentés par le roi, et d' autre part le « parti d'action » des républicains  en majorité mazziniens  et garibaldiens, les premiers ont toujours su indirectement, (comme les orléanistes français le sentiment populaire), diriger  et manoeuvrer les seconds. Selon Antonio Gramsci, on a fait dire à Victor - Emmanuel II qu' il tenait les garibaldiens « dans sa poche ». Dans ses lettres à ses frères, à sa mère, à Bice, Ippolito ne s'en prend nommément qu'au « comte de Cavour » qui conçoit cette politique, jamais au roi. Cette attitude est bien garibaldienne. En ces matières, seul Luigi Pirandello (43) a vu aussi clair, avant Gramsci, dont l' analyse du « transformisme » des libéraux est remarquable.( 44).
      Et justement c’est un double silence qui témoigne le mieux de sa pondération politique. A tout le moins, si j’ose ainsi dire, un demi silence. 
      Tandis qu’ il n’hésite pas à faire apparaître Bonaparte en personne et Foscolo entre les personnages de la première moitié des Confessions… (dont plus des deux tiers évoquent d’ailleurs l’époque napoléonienne), ni Mazzini ni même Garibaldi n’y figurent plus directement  que Lord Byron, dont Luciano, le fils aîné de son alter ego, qui l’a rencontré à Venise, fait l’éloge à son père en lui faisant part de sa décision de s’attacher à ses pas et de le suivre en Grèce. Tout ce qu’ on peut dire à cet égard touchant Mazzini, c’est que Le personnage de Lucilio qui figure la révolution permanente, a certains traits Mazziniens. Quant à Garibaldi; simplement nommé «  le Général », même présence indirecte que celle de Byron au dernier chapitre, où l’« octogénaire »  reproduit le journal de son dernier fils Giulio, «  depuis sa fugue de Venise en 1848 jusqu’à sa mort en Amérique en 1855 ». Cet adolescent fugueur (comme l’était l’auteur lui-même, on s’en souvient) s’engage en 1848 dans les corps francs de Garibaldi pour défendre la République Romaine. Quelques allusions élogieuses au Général dans ce journal, et c’est Garibaldi en personne qui, après la chute de la République Romaine, favorise le départ de Giulio  pour l’Amérique et le Brésil ; au regard de l’engagement garibaldien d’Ippolito lui même, que l’on peut considérer comme imminent lorsqu’il achève Les Confessions, on peut considérer que c’est  peu de chose, et que Garibaldi y brille en quelque sorte par son absence. Mais  c’est cela aussi qui éclaire le mieux la nature du recueil poétique Les amours d’un garibaldien, et l’hymne même qui célèbre « le Général » : de purs essais pour forger presque « à froid » une poésie patriotique et populaire nouvelle.         
      Désormais Nievo s' engage dans l'action, presque aussi désespérément que le jeune cavalier Terni d' Un ange… se jette dan
s une triste conspiration pour y  chercher la mort. En avril, il salue le départ de ses frères qui s' en vont rejoindre l'armée piémontaise. Quant à lui, le 4 mai, par Lugano pour se dérober aux Autrichiens, il part s'enrôler à Turin  dans les Chasseurs à cheval de Garibaldi, avec lequel il combat à Varese, à San Fermo, à Villefranche, et au col du Stelvio. Il  s'y révèle d'une valeur militaire de premier ordre. Tout sévère qu'il est pour l' écrivain, personne n'a mieux parlé de cela que Benedetto Croce, dans l' essai déjà cité (45) où il rend hommage aussi au « beau livre de Mantovani » :
  Rien des humaines faiblesses ne se mélange à son action de patriote italien : pas la plus petite ombre de vanité ou de complaisance envers soi-même ou de rivalités ou de ressentiments personnels. (...) ... d'où ce sentiment qui impose dont je parlais, et qui deviendrait pénible, s'il ne se résolvait à la fin en sympathie pour la hauteur morale qui nous intimide, et nous fait reproche, et dans ce reproche nous réconforte, et nous élève.

     Ces campagnes, où ne le trouve pas la balle que peut-être il cherche, lui révèlent sa propre voie en poésie mesurée: Les amours d' un garibaldien  atteignent enfin à cette «  poésie intime, pensive, de forme simple, qui parle avec un léger  sourire ». Ici encore Croce est heureux: l'auteur des  Études sur la poésie populaire... a su trouver en effet, et en dépit de son désabusement intime, le ton de la chanson légère et vaillante, d'une gaieté profonde.
    L' armistice de Villafranca (ou Paix de Ville franche) , imposé le 11 juillet par Napoléon III, donne au Piémont la Lombardie, mais semble sacrifier Venise à l'Autriche, et avec l'ex-Sérenissime, tout le Frioul, Padoue, et Mantoue. Ippolito désespère un moment  de voir les Autrichiens boutés hors d'Italie: « (...) me sépara / De mon nouvel espoir un océan de larmes » déplore-t-il dans son dernier recueil; mais il ne s' abandonne pas au sombre délire de Jacopo Ortis après la désillusion de Campoformio. C' est justement pour se ressaisir encore qu' il traduit , en figurant la liberté de Venise par celle de la Grèce, les Chants populaires de la Grèce moderne, puis tout l'Intermezzo extrait  du  Livre des Lieder de Heinrich Heine.
    L' œuvre proprement littéraire de Nievo est pour ainsi dire terminé, et délibérément. La crise ouverte par l'armistice explique cette rupture. Il devient tout  à fait soldat, et libelliste, ce qui est un peu la même chose. Il ne donnera plus désormais que des essais et rapports anonymes, ou des écrits d' un humour sanglant, signés Arsenico. Les pages du Pêcheur d' âmes  pour lesquelles, seules, il reviendra à sa « première amie », sa plume de poète, ne sont que l'ébauche d'un testament inaccompli, mêlé des confidences d'un homme qui noblement a accepté sa fin qu’il sent prochaine. Libéré à la fin de septembre, il se partage entre Milan et Fossato, où réside sa mère. Comme il combat désormais à découvert, Fossato, demeuré hors du territoire contrôlé par l’ Autriche, devient aussi pour lui un lieu de sûreté.À Milan il emporte le paquet des  Confessions... ; il le met dans un tiroir et n'y apportera plus aucune retouche. Les articles d'Arsenico sont écrits entre octobre et décembre. Le recueil  Les amours d' un garibaldien  commencé après la Paix de Villefranche, est achevé dans ces mois-là : chansons de marche, sobres, rythmées, facétieuses, lyriques, satiriques, mélancoliques, dont ce fameux portrait en vers du « Général », et la pièce très étonnante et d’abord par son titre de « Prophétie », où il figure les États pontificaux par le Tibet, la nouvelle Italie par la Chine, et déplore que le Christ puisse avoir  un vicaire « aussi triste » que le « Grand–Lama ». .
     Nievo publie en novembre une brochure anonyme, sans date: Venise et la liberté de l'Italie, qu' il présente comme un « écrit politique de circonstance, anonyme parce qu' il n' a d'autres auteurs que le bon sens et la moralité populaires ». C 'est avant toute chose une célébration du « court rêve républicain » de Danièle Manin et de « l'esprit  de sacrifice et d'amour » qui avait présidé au projet d' union de la Lombardie avec la Vénétie. C’est aussi une témoignage de reconnaissance envers le peuple de Milan qui avait pris un deuil « spontané, soudain, universel » en apprenant qu’en vertu de la Paix de Villefranche, « L’ Autriche conserve la Vénétie ». Le ton de l'essai est austère, plus pressant à la fin. Après avoir montré historiquement  pourquoi elle a « gardé plus que Rome même l' empreinte du premier esprit italique », il rappelle que Venise est « la clef de toute l' Italie du côté de l'Allemagne », et que « ni la liberté de l'Italie ni la paix de l'Europe ne sont possibles, tant qu'il reste un seul soldat autrichien en deçà des alpes ». Il demande avec un peu de rhétorique « quelle main mystérieuse arrêta le libérateur [ Napoléon III ] au milieu de son œuvre », et il étend  ses vues à  l'équilibre continental, en rêvant d' une confédération des trois nations «  filles de Rome,(...) néo-latines, méridionales et catholiques », où l' Italie ferait figure une fois revivifiée par Venise et Milan au nord, et Naples au sud. Cette confédération latine tiendrait la balance entre les empires naissants: l’empire pangermaniste prussien en train de supplanter l'Autriche  ( et qui de fait sera le principal libérateur de Venise en 1866 par sa victoire de Sadowa); et l’empire  panslaviste dont il a traité ailleurs comme on l'a vu. Elle fonderait ainsi « l' harmonie des latins, des germains, et des slaves », pour que « les trois grandes familles européennes accommodées dans leur milieu naturel, chacune selon sa disposition propre, mûrissent le fruit de la civilisation commune ». « Parce qu' elle n' a jamais compris cela  l' Autriche est contrainte à déchoir »; la quadruple alliance de 1815 ne fut que l' instrument de Metternich, poussé par l'Angleterre, pour maintenir à l'Autriche cette « autorité nationale fictive » et par conséquent  « monstrueuse », dont « la France -- ajoute Nievo -- est proche de s'affranchir avec nous ». En termes aussi passionnés que concis et plus dignes ainsi de remonter à la pensée profonde de Napoléon 1er, il redoute un rapprochement plus monstrueux encore entre « Londres, Pétersbourg, et Berlin », où le fantôme de Metternich fût invoqué pour manoeuvrer pangermanisme et panslavisme au seul profit encore de cette Angleterre : «  mère amoureuse -- avait-il écrit dans le baron de Nicastro -- qui pour faire payer à ses fils ce qui leur est dû, n' aura point de remords de mettre le feu aux quatre coins du monde pour un crédit de dix mille livres sterling. »  
   L'Histoire philosophique des siècles futurs jusqu' en l'an 2222, soit jusqu’à la veille, approximativement, de la fin du monde, est le pendant burlesque de l'essai sur Venise. Il l' a écrite en même temps, mais la destine à quelque almanach populaire pour 1860. Au  premier sens évident de son interprétation, où le reste ne semble que facétie, elle s'ouvre par un message garibaldien: Le congrès de Paris projeté pour régler la question  romaine et italienne en révisant les traités par lesquels « Metternich et le traître Talleyrand  ruinèrent l'Europe en quarante ans de paix » -  avait-il écrit dans l'essai sur Venise - «  ne saurait être que contorsions diplomatiques, auxquelles s'oppose « la voie de la raison » conforme à la volonté populaire, qui commande aussi de marcher sur Rome, comme le veut dès cet automne Garibaldi: L'Europe criait: - Congrès! et Garibaldi répondait: - La guerre! Les diplomates murmuraient: - des plumes, du papier, de l'encre! et lui il tempêtait: - Des fusils, des fusils ! Sa témérité parut excessive et elle n'était que prudence; puisqu'elle aurait épargné quelques nouvelles années de servitude, de larmes, et de craintes, etc. » La suite du pamphlet semble faire burlesquement diversion; cependant, dix années avant la Commune, il prévoit une révolution à Paris, et puis «  des luttes pour le pouvoir entre orléanistes, républicains, et ce vieux monument de comte de Chambord ». Il voit le panslavisme tourner après Alexandre II en despotisme brutal, et l' éclatement d'une révolution en Allemagne, d'où déferlera un socialisme prolétarien « rempli de bière et de fanatisme », provoqué par d'ineptes manœuvres de Sainte alliance: il a donc entrevu ce qui fut le déchirement de l' Europe en Triplice opposée à la Triple entente, où fut ballottée l'Italie, et qui conduisit aux guerres mondiales. « Les malheurs italiens peuvent retomber sur l'Allemagne comme sur l'Angleterre et sur la Russie en un ressac général de révolutions et de guerres » -- avait-il écrit dans l' essai sur Venise. Et il précise ici sa vision de cette révolution allemande:
     « La révolution de la France n' avait été qu' un petit préambule bien pâle de celle-ci (...). Un poète allemand, un certain Heine, l'avait prophétisée (47). Par ce nouveau déluge (...) rien de ce qui était au monde ne demeura vif et intact (...). Vers 1920 nous trouvons deux puissances colossales en Europe, l'Allemagne et la Russie. »
    Notons encore certains traits étonnants de la suite. Vers 1940, « L' Amérique applaudit (…) à la ruine industrielle et aux bacchanales démocratiques de l'antique Europe », tandis qu'en France, « un Bonaparte met en oeuvre une tierce puissance »(48). « Le tournant de  l' histoire humaine » se produit vers la fin du XX° siècle, à l' avènement d'un Messie dont la bonne nouvelle est qu' « il faut vivre pour vivre ». Le monde entier est rapidement gagné par
« l' extraordinaire développement des industries, des machines et du commerce »; des populations entières se déplacent; l'humanité unifiée procède vers 2050 à « la destruction universelle des livres antérieurs à l'an 2000, qui avaient produits les plus pernicieuses différences »  -- mais après la constitution d' un « index encyclopédique par une société de doctes ». Sous le troisième Messie, deux fabricants de Liverpool «  vicieux et envieux l'un de l'autre » s'avisent de concevoir les « homoncules, dits aussi (...) êtres auxiliaires », selon l'idée des automates, mais « en travaillant l'embryon de l'homme ». La fabrication des homoncules devient vite une «  spéculation d'industrie »: leur prix baisse, leur nombre égale celui des hommes, une « totale révolution se fait dans la condition humaine », et les hommes de plus en plus oisifs s'adonnent aux drogues, « qui les font mourir de stupidité ». Cent quatre vingt dix-huit ans après le décret de destruction des livres, il semble que l'humanité soit entièrement gagnée par une nouvelle maladie, « la peste apathique », et qu' elle doive succomber à « l'augmentation graduelle de l'ennui et du suicide » qui en dérive.
     Cette « histoire future » est transmise par « Fernando de Nicolosi, philosophe chimiste », lequel a su la tirer de l'avenir comme « une fleur anticipée de la pensée humaine », selon un procédé  biologico - typo - photographique inspiré par les serres de jardin, où l' on « procure aux plantes une succession artificielle et prématurée des saisons ». Elle a été republiée récemment et fort bien  par Emilio Russo (Ed. Salerno, Rome, 2004 ).
     Dans ce même mois de novembre, Nievo rejoint Garibaldi, qui projette en Emilie une marche sur Rome et Naples, empêchée en haut lieu.
     En décembre, dans l'expectative, il commence un essai intitulé Révolution politique et révolution nationale, ou  considérations politiques et sociales sur la condition du peuple rural dans la nouvelle Italie , et qui ne fut exhumé qu'à l’époque mussolinienne, en I929, sous le titre de « Fragment sur la Révolution nationale », qu’il a gardé. Il  convient là aussi de s' arrêter un peu. Un marxisme très mécanique a beaucoup glosé entre 1960 et 70 sur « les préjugés, les freins, les compromis propres à la classe bourgeoise à laquelle Nievo appartient, etc.... » (49); tout  en                         « reconnaissant »  bizarrement que dans cet écrit «  la question des masses rurales trouve une solution les plus avancées du temps », on le déclare «  étriqué, et comme étranglé par des préoccupations de prudence, par une ombre de soupçon  envers les revendications les plus progressistes, par un résidu de cette peur des masses, etc. » Mais Nievo ne propose ni « solution » ni programme! Ce que surtout il reconnaît, notant ironiquement que « l' avidité, conséquence de l'antique caractère pratique italien, rendra avares nos laboureurs, plutôt que socialistes », c'est que par leur archaïsme les plèbes rurales sont destinées à demeurer passives (48) dans « une révolution menée par les libéraux qui sont la nation intelligente »: « excluant le peuple ignorant et illettré, qui est la grande majorité, exception faite des rares populations industrielles, leur révolution -- montre-t-il --  sera seulement une révolution politique, et jamais une révolution nationale ». À ses yeux donc nation et peuple s' identifient l'un par l'autre, et nous voyons que Nievo a plus qu'entrevu, selon ses vraies dimensions, ce dont Gramsci donnera une profonde explication historique: « Toute l' histoire [italienne] depuis 1815 montre l' effort des classes traditionnelles pour empêcher la formation d'une volonté collective, (...) pour maintenir le pouvoir économique- corporatif dans un système international d'équilibre passif » (50).
   Le 10 décembre, on le sait par une lettre à sa mère, il avait repris sa plume de poète pour commencer une nouvelle œuvre romanesque : Le pêcheur d' âmes.

     1860 : L'Histoire philosophique des siècles futurs, est son troisième et dernier manifeste, puisqu’il paraît pour le jour de l'an dans « L' homme de pierre », hebdomadaire satirique de Milan. Suivent, chaque semaine, cinq libelles sanglants tous signés Arsenico, également prêts depuis novembre, où est visé surtout, dans l'entourage de Pie IX, le cardinal Antonelli, particulièrement soucieux à tous égards d' intérêts temporels, grand inspirateur du rapprochement du pape avec l'Autriche, et pressenti comme plénipotentiaire du Saint-siège au Congrès
projeté de Paris. Beaucoup de traits aussi contre les ultramontains français, les Louis Veuillot, les Dupanloup, qu'a dû ménager Napoléon III. Le pape lui-même est seulement taxé de « faiblesse »...
     Dans  Le choix d' un protecteur, le cardinal Altieri, prélat élégant et éclairé, fait remarquer à son rude collègue Antonelli, que « derrière l'Autriche viennent l'Angleterre et la Prusse » , ensuite peut-être la Russie, et que sa politique a « isolé le Saint-Siège en Europe ».
      Une correspondance de masques  est un échange de lettres entre l' Arsenico de « L' homme de pierre » et Louis Veuillot, de « L' Univers » finalement interdit à Paris, et qui cherche un refuge. D'où l' idée d'Arsenico : accueillir pour le grand carnaval de Milan un char  de « biscotins » (tartufes) français.
      Dans Les quatre avis, un personnage déclare tout net que « le pape, en tant que roi de Rome, n'est en rien le vicaire de Dieu ».
  Jusqu'en mai, Nievo fait silence, et s' adonne entièrement à la préparation militaire de la libération du Royaume de Naples. Il n'achève pas l' essai  Révolution politique et révolution nationale; il préfère essayer, dans Le pêcheur d' âmes, de donner une forme littéraire à ces pensées et à tout ce qu'elles impliquent, mais il n’en a plus le temps. Les dernières lignes de l'essai sur la révolution nationale invitaient les libéraux, dont les plus «  philanthropes » prétendaient éclairer le peuple par « l'alphabet de l' égalité des droits », à « laisser à ce peuple ses prêtres et sa foi ». Son meilleur éducateur pourrait être « le clergé campagnard, prolétariat de l'Église -- écrit-il avec force, -- (...) plus proche de la plèbe que de ses oppresseurs, et qui même l'aide à vivre, et à mourir; vrais pasteurs des âmes, ces ministres de la religion ont dans l'aristocratie des prélats un ennemi qui les opprime, et qui, pour en faire les serviteurs de ses intérêts matériels et étroits, les forme dans des séminaires qui tiennent de la prison et de
l'asile d'aliénés ». (51) Dix huit pages de ces ébauches ne furent retrouvées que dans les années 1950, avec d'autres textes, par Iginio De Luca. Un demi-siècle auparavant, Mantovani avait pu en consulter une soixantaine. Quoi qu'il en soit,  l'on voit aussitôt que littérairement, l'auteur des Confessions... n' existe plus. Le seul chapitre IV, qui paraît achevé, ne se ressent pas seulement d' une hâte fatale; si la pensée est forte encore, le style garde peu d'agréments, -- alors même que Nievo nous ramène aux lieux de son enfance si chèrement évoqués ailleurs -- à cet égard ce texte ne mérite guère d' être cité. Le prologue « A ma première amie » ( sa plume de poète ) révèle le poids d' une grande souffrance, qui peut expliquer en partie ce déclin soudain.
      «  Après (...) des jours de généreux travail (...) je te reprends enfin avec un plaisir triste et profond (...). Tu  m'es si chère (...); tu es si pure et si exempte de toute tache, que l'on pourrait établir un dogme sur ta conception immaculée; et lorsque par un excès d'attachement à ta compagnie je me suis vu traîné inexorablement d'Hérode à Pilate, je n' ai pas cessé pour autant de croire à la parole inspirée qui sanctifie les persécutés.
      (...) Viens donc avec moi, ô ma compagne de douleur et d' exil ! Rappelons -nous les lieux où nous avons gribouillé ensemble le premier mot; quand y reviendrons-nous? Tu ne le sais pas, pauvre petite ignorante, et moi aussi  je l'ignore. Mais ne soupire pas trop souvent pour ne pas ennuyer ceux qui savourent en un repas fraternel les prémices de la liberté. Un soupir, et deux compliments; une larme, et trois sourires, ni plus ni moins, si tu veux vivre avec moi en bonne harmonie.
 »
     Le « pêcheur d'âmes », Don Lorenzo,  est un vicaire de campagne. « Prêtre par la volonté d'autrui », don Lorenzo a voulu l'être « de cœur ». En neuf années de séminaire, il a tiré de ses études historiques « d' autres corollaires que des protestations obséquieuses envers les gouvernements stables ». Il a «  pénétré l'esprit de l' Évangile et des subtilités théologiques, et pesé scrupuleusement les effets différents qui en peuvent dériver ». Il en a « tiré assez de raisons  pour  dissuader  les  pauvres gens de cette  terreur  désespérée  de la nécessité providentielle de  leur propre misère ». Il ne se prétend pas pourtant « ni démagogue ni novateur ni protestant » ; il lui paraissait seulement « qu' il interprétait mieux les hautes intentions de Jésus-Christ, et par là servait mieux la véritable Église... » Il est à remarquer que dix mots de l'essai Sur la révolution nationale sont repris ici: « Le temps est venu de dire la vérité tout entière », auxquels il ajoute : « dans le livre de Dieu ». En développant ainsi l'essai, il semble que Nievo aspire à peindre le volet religieux du diptyque de la « nouvelle foi », dont  Les confessions... eussent été le premier,  d’inspiration purement philosophique, et que son intention était bien de se colleter tout ensemble avec la politique et la théologie, puisque Don Lorenzo, qui s'est rendu indésirable comme vicaire de campagne, est déplacé et nommé professeur de théologie morale au séminaire. Le seul chapitre qui paraisse complet et  dont je cite les termes donne là-dessus de précieuses indications, dans un passage qui reste une espèce de brouillon. La scolastique comporte à ses yeux cette « imposture », d'avoir mis au service du triomphe des « passions barbares (...)  l'exaltation des vertus et droits de l'âme », que les martyrs avaient dû « sceller de leur sang » en sacrifiant leur corps par
« opposition nécessaire au brutal despotisme païen ». La théologie a fondé sur « leur sacrifice héroïque » un « code monstrueux », au seul profit des vainqueurs de l' Empire romain, en « imposant aux plèbes une continuelle pénitence en ce monde pour mériter le salut éternel dans l'autre », et qui les «  persuade de se laisser dévorer et égorger pour la plus grande gloire de Dieu. ». Mais dans sa vérité entière  l’Évangile, dont les premiers témoins durent «  sacrifier tout à l'âme », déclare-t-il dans cette page hâtive comme des notes jetées, « est le livre de l' âge moderne, mais ensemble le compendium de la sagesse antique. L' intégrité  humaine, la solidarité de l'âme et du corps, du sage et de l' ignorant, du riche et du pauvre, du puissant et de l' humble y sont sanctifiées par des paroles vraiment suscitées par l' esprit de Dieu. En bref, il est la doctrine païenne de l'apothéose individuelle étendue par la nouvelle foi de l' égalité, vivifiée par la loi d' amour, et appliquée par un sublime courage à l'humanité toute entière. »
    Dans sa hâte, ce langage, qui sort de toute convention, ne doit pas induire en erreur. La « nouvelle foi en l'égalité » n’est plus ici celle du jacobinisme pur qui ne fut, les Confessions le montrent bien, que le rêve de ses dix-huit ans. Elle paraît désigner une notion du Bien commun qui évoque la promesse de «  la vérité toute entière »  que fit Jésus lorsque « l' heure fut venue »: « Je leur ai donné la gloire que tu m' as donnée afin qu' ils soient un comme nous sommes un -- moi en eux et toi en moi – »( Jean, 17, 22-23.) Ce que saint Paul a commenté par le « Ut fiat aequalitas »  que Bossuet traduisit par «  afin que les charges deviennent égales » pour expliquer son exhortation : « communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux ».
C’est une aequalitas qui  « solidarise » – commente-t-il admirablement, mais selon le mythe de l'Église (52) comme « corps mystique du Christ ». Or le principe de justice, qui s'était révélé à Carlino dans la  « bonté de l’ univers » et la « stupéfiante harmonie du créé », est beaucoup plus vaste que celui dont saint Paul, lorsqu' il forgeait ce mythe de l’ Église, a dit qu' il « recréerait le monde et le libérerait de la corruption », et qui conduit plutôt tout droit à la « double prédestination » de saint Augustin, puisque partout et surtout dans la même Épître aux romains, où il expose cette universelle « restauration dans le Christ », Paul la limite par la proclamation répétée du libre arbitre souverain de Dieu : « Y a-t-il en Dieu de l’ injustice ? Loin de là, (…) Il fait miséricorde à qui il veut, et Il endurcit qui il veut ». Ce corps mystiquement solidaire d‘ un Christ d’où sont exclus une fois pour toutes les réprouvés éternellement maudits est bien la figure mythique fondatrice la plus « totalitaire » d’ une société mondialisée d’exploitation-exclusion. Aux yeux de Nievo, qui pressent étrangement ces choses, Jésus en « élevant tout vers lui » n’a pas excepté la conception antique de l’apothéose ou divinisation de l'homme, dont la christianisation originelle dans l’école d’Alexandrie, par la notion d’ apocatastase ( restitution, ou reconstitution ), dérivée du stoïcisme et des gnoses hellénistiques et néo-platoniciennes, impliquait que toutes les créatures spirituelles jusqu’ aux démons parviendraient finalement à l’ harmonie dans le royaume d’ un Dieu de lumière d’essence inconnaissable. Cette doctrine transmise par Clément d’Alexandrie et Origène et qui, admettant la transmigration, niait l’éternité des peines infernales, fut déclarée anathème aux conciles de Constantinople de 543 et 553, qui ne gardèrent que le sens augustinien le plus restreint, moraliste, et exclusif de la «  restauration dans le christ ». La réaction du Concile de Trente, qui visait tout autant le retour des doctrines de Duns Scot et de la gnose néoplatonicienne depuis le XV° siècle que la réforme protestante, limita encore cette idée de «  restauration dans le Christ » en la ravalant à une mystique piétiste d’ordre sentimental animée par la terreur de l’ enfer et du jugement d’ un Dieu despotique confié à un Christ-Roi. Voilà bien ce système d' oppression d’une religion « faussée » dont parle ici expressément Nievo, et à ses yeux doublement caduque. À la seconde illumination qu' il reçoit « dans la gloire de l'été », alors qu' il ne fait que s' affranchir de la ténébreuse confrérie Ormenta, où l'avait adressé le jésuite Pendola pour espionner les étudiants de l' Université de Padoue, son alter-ego Carlino a en effet découvert que l'intelligence n'est pas « législatrice » ni « dominatrice » de l'univers ».. Il est connu que la treizième des dix-huit règles qui ferment les Exercices spirituels d' Ignace de Loyola  prescrit de « toujours être disposé à croire que ce qui nous paraît blanc est noir, si l' Église hiérarchique le décide ainsi », mais c’est la onzième, dont le texte est un peu confus, qui en donne la clef: Loyola y déclare que « les docteurs de la théologie positive et scolastique sont plus conformes aux besoins des temps modernes que les premiers docteurs » (54). Or Nievo était de ces esprits que ne sauraient satisfaire les seuls « docteurs positifs » ni une religion juridique (55); il avait montré que le progrès peut «  s' inverser », que  les hommes peuvent s' y  égarer et comme rapetisser. Dans le même fragment où il aspire à revenir à la « vérité de l'Evangile », il déplore que les héritiers des premiers martyrs  eussent « négligé de restaurer l' édifice tout entier ». Il a donc bien entrevu que ce qui s' édifiait au temps des martyrs chez les « premiers docteurs » comme Denys, Clément d' Alexandrie et Origène (56) s’est effondré, ou par corruption a complètement changé de nature. Dans Un ange, la croyance « bizarre » de Chirichillo, est sous une forme burlesque un hommage au platonisme et au pythagorisme, dont la pensée de ces «  premiers docteurs » était encore empreinte; au surplus, Chirichillo introduit plaisamment l’idée impériale gibeline par le thème de Napoléon, qui pourrait bien être Chirichillo lui-même devenu « Empereur d’ une qualité particulière » par le fruit de ses mérites passés. Dans  Les confessions… , où une cosmogonie poétique « confie sans crainte les ondes de cette vie à la mémoire fidèle de l'océan sans limites de la divinité », et suggère cette circulation perpétuelle entre la Gloire divine et les créatures, selon « la pleine vérité de la métaphysique éternelle » (57), l’ idée impériale est clairement précisée; elle descend sur terre ; il ne s’ agit plus d’un personnage qui « élevé par Dieu à l'empire du monde renouvellera l' ordre social décrépit » par les mérites de ses vies antérieures; mais du héros même qui, devenu magistrat en 1796, rencontre brièvement Bonaparte en personne, sert la République cisalpine  lorsque « le bras de Napoléon s'étend par la moitié de l' Europe », et reconnaît que « si les choses eussent continué ainsi  une vingtaine d'années, nous nous serions habitués à revivre, et la vie intellectuelle se fût éveillée de la matière, comme chez les malades qui guérissent » ( Confessions, chap. X  et XVIII).
     A l'aube du  6 mai, au port génois de Quarto, Ippolito s'embarque pour la Sicile avec Garibaldi et un millier d'hommes : cette « Expédition des Mille » doit prendre Naples à revers par le sud, et  balayer les Bourbons des « deux Siciles ». On l’ a vu, Nievo sait parfaitement,  qu' il va alors porter sa croix. Après la victoire de Palerme, il est nommé Vice-intendant général des  forces Nationales en Sicile, avec le grade de capitaine, et très vite promu Intendant..., major, puis colonel. Mais il ne revêtira jamais que la simple chemise rouge, qu' il sera le dernier à porter: dans ses lettres à Bice, il se moque souvent des uniformes. Il seconde très étroitement Garibaldi : le premier juillet il écrit à Bice que « l' expédition de Naples revient sur le tapis »; et à sa mère: «  Le Général et moi nous déciderons (de l' expédition ) à l'automne ». Malheureusement en août, Garibaldi  (dont il est si devenu si intime que celui-ci lui remet parfois de sa main les lettres de Bice) le prie « avec une tape sur l' épaule de sécher sur pied à Palerme au milieu des excellences et des ministres » ( Lettre à Bice, du 2 août). Le Général, nommé « Dictateur pour le compte du Piémont », poursuit son aventure ,laissant  Nievo exercer, avec son collègue et ami l'Intendant général Acerbi, tout le pouvoir administratif, sous l'égide de Francisco Crispi, garibaldien de la première heure, qui allait se muer en politicien pour une très longue carrière, et en 1887 rangera l' Italie au côté de la Triple-alliance. En juin et juillet avaient débarqué Giuseppe La Farina, puis Agostino Depretis, envoyés respectivement par Cavour et par le roi, avec le rang de « Prodictateurs », pour les représenter auprès des garibaldiens. Nievo achève alors le  Journal de l' expédition  jusqu' à la chute de Palerme, anonyme, puis un Compte-rendu administratif, sous le seul nom d'Acerbi, par lesquels il s'attache à défendre l'intégrité des garibaldiens, que l'on commence à calomnier dans les hautes sphères de Turin : pages admirables, celles-ci, par leur netteté et  leur concision. Nievo écrivait ses rapports dans le style de César.  
    Mais ce que révèle désormais  sa correspondance, et surtout ses lettres à Bice et à sa mère, c' est qu' il s' est jeté dans une sorte de piège, sinistre machine qui de toutes parts se referme sur lui. Il avait guetté quelque possibilité, quelque occasion dans le cours des évènements; il était dans le secret de Garibaldi, lequel, étranger au fond à tous les plans de Turin, rêve de poursuivre l' expédition par une « marche sur Rome » depuis Naples libéré, pour prendre à revers l' attentisme de Cavour et balayer le reste des États de l'Église. Et voilà qu' il est comme prisonnier en Sicile, écrasé par les tâches bureaucratiques, constamment et perfidement entravé ou vexé par les politiciens. En la personne de La Farina - écrit-il à Bice - il a « rencontré une âme de fange »; et bien qu' il se gardât de la nostalgie, voilà qu'il est tenté de se plaire, pendant ses rares loisirs, à retrouver dans cette vieille Sicile les comédies de Goldoni; à se divertir à des aventures galantes avec des dames « moins abordables que les vénitiennes. » Ici, - se console-t-il - on vit en plein dix-septième siècle, avec le baroque, les raffinements, et l'ignorance d'alors ». Mais si la bureaucratie « l'accable et l'étouffe », il s'y laisse ensevelir, et accomplit sa tâche avec la plus rigoureuse compétence. Lorsque les légions garibaldiennes sont dissoutes par Turin et transférées dans l'Armée royale, il s'indigne en secret – «  Nous sommes tous congédiés ! » -- écrit-il à sa mère et, en substance, à Bice -- mais à Palerme il n'affiche pas son désespoir, et croit nécessaire de rester en Sicile pour achever la mise en ordre de l'administration que va absorber le gouvernement royal. À la mi-décembre, il n'en peut plus, et demande une permission. Il a écrit à Bice: « Je suis brisé comme une bête de somme trop chargée ». Le plus tragique est peut-être que cette correspondance même avec Bice, la plus nécessaire, celle des libres épanchements, soit une des pièces de ce piège : il était parti aussi pour fuir Bice. Le poète et critique sicilien Lucio Zinna a écrit un très bel essai sur la fin de Nievo :
« Cette expédition - écrit-il - fut sa descente aux enfers (...), mais, à la bien considérer, son histoire est celle d'Orphée inversée: tandis qu' Orphée avait prédit le triomphe de son entreprise, Nievo était parti avec la conviction que la sienne était désespérée (...) ; Orphée avait épousé Eurydice, lui, non; aux enfers, il descendait non pour la chercher, mais pour s' en éloigner; puis il avait tenté de remonter des enfers pour revenir à son Eurydice, qui était au dehors. Au lieu de regarder en arrière, il regarda en avant, selon  son habitude, et il se perdit. » (58)
   Dans la deuxième quinzaine de décembre, il obtient une permission d'un mois; il remonte en Lombardie via Naples, et revoit Bice en famille, à Milan et à Bellagio.
   
   1861: Il passe le nouvel an avec les siens, près de Brescia. Il revoit son père, qui s' est exceptionnellement déplacé d'Udine, où il demeure et mourra en 1874. Courant janvier, il revoit Bice pour la dernière fois, à Milan, accompagnée de son mari et de sa fille. Il cherche en vain un éditeur pour  Les confessions d' un italien. Il fait prolonger sa permission d' un mois. Sans arrêter de se déplacer entre Milan et Brescia, il doit défendre dans la presse l'intégrité de l'intendance garibaldienne en  Sicile, que les journaux « modérés » calomnient en se fondant sur d'immondes rapports de La Farina. On vise également De Pretis, taxé de « terrorisme jacobin ». La  Lettre au directeur de La persévérance est le dernier écrit public d' Ippolito Nievo, le 30 janvier. Il y descend jusque dans le détail des comptes, et signe N. Cependant, et peut-être à plus forte raison, il est maintenu dans ses fonctions d' Intendant général, comme si certains avaient  voulu jusqu'à l'extrême exploiter son intégrité et sa diligence.
    Au début de février, il doit rejoindre Acerbi à Naples, avec l'ordre d'aller recueillir à Palerme pour les convoyer jusqu'à Turin toutes les archives et le reste du Trésor du corps expéditionnaire dissout. Il s'embarque le 15 Février. En deux semaines, il accomplit scrupuleusement sa tâche, et le 4 mars, rembarque de Palerme, avec le Trésor, et les dossiers, sur l'Ercole ( Hercule), un vieux vapeur en très mauvais état, celui même sur lequel il était parti en permission, et le plus dangereux des trois bateaux de la ligne Palerme - Naples. Pour des raisons suspectes et qui ne furent jamais éclaircies, c'était ce jour-là, au moment fixé, le seul vapeur de la Compagnie Calabro-Sicule, habilitée au transport de troupe, qui fût disponible. Il n' était pas du caractère de Nievo de s' arrêter à cela; mais au repas de midi, avant d' embarquer, il avait confié qu' il se sentait «  comme à la veille d'une grave maladie, endolori de partout ». ( L' enquête de Lucio Zinna est d'une extrême précision). Puis il en avait plaisanté et voulut partir  sans  différer.
    Une grande tempête se déchaîne au milieu de la traversée. L'Ercole a certainement sombré dans la nuit du 4 au 5 mars, à la fin du voyage. À l'aube,  sur une mer encore grosse, le vapeur Pompéi de la même Compagnie Calabro-Sicule, et puis un bateau anglais, L' Exmouth, qui avaient quitté Palerme quelques heures après l'Ercole, ont entrevu vers le petit détroit de Capri un gros débris d'embarcation à la dérive. On a lieu de supposer qu'une machine infernale à retardement avait pu aider le gros temps: était-ce la réponse à la Lettre au directeur de La persévérance ? Comme Lucio Zinna, Pier Paolo Pasolini penchait pour l'hypothèse du crime politique (59).
     Trois ans et demi auparavant, à moins de vingt-six ans, Ippolito avait écrit, au début des  Confessions d'un italien, sous son masque d'« octogénaire » :
      « J' ai, de ma vie, recueilli  un  seul  fruit: la paix de l ' âme (...). La paix dont je jouis à présent est comme ce golfe mystérieux au fond duquel le hardi navigateur trouve un passage vers l'océan  infiniment calme de l'éternité. Mais la pensée avant que de plonger dans ce temps où il n' y aura plus de différences de temps, prend l'essor encore une fois dans l' avenir des hommes... »

      Ippolito Nievo avait vingt-neuf ans, trois mois, et six jours.
      Bice Gobio mourut phtisique en 1865, enveloppée dans une chemise rouge garibaldienne.

                                                     YVES BRANCA automne 2005 ; revu en  mars 2008 

Je remercie mon ami Enrico Capodaglio, écrivain, professeur de philosophie à Pesaro, qui m’a fait connaître à temps l’excellent essai biographique de Paolo Ruffilli,
Ippolito Nievo, Orphée parmi les Argonautes (Camunia Ed. 1991), où j’ai trouvé des détails  particulièrement significatifs et très finement exposés ; par son intermédiaire, Madame Donatella Donati, de Macerata, professeur de lettres émérite, m’a trouvé l’ouvrage précieux mais introuvable de Lucio Zinna que j’ai cité, et qui m’a inspiré. Je la remercie  également.      

Je remercie Monsieur Mario Fusco , professeur émérite à l’Université de Paris III, et maître en traduction, de m’avoir appris certaines règles conventionnelles de la rédaction d’une notice biographique.   


Notes et références


     1: Vincenzo Gioberti (1801-1852), prêtre oratorien, théologien, est l' auteur du célèbre manifeste Le primat moral  et civil des Italiens (1843), « oeuvre très étrange » de « conciliation politique sublimée en philosophie » - écrit F. De Sanctis dans son Histoire de la littérature italienne. Gioberti  préconisait alors cette fédération d' États italiens présidés par le pape; à son avènement en 1846 et jusqu’ en 1848, Pie IX  adhérait presque à cette idée, qui diplomatiquement sera reprise par Cavour dans les années 60, pour temporiser.
       Un fédéralisme d’ inspiration proudhonienne fut également soutenu par Giuseppe Ferrari et Carlo Cattaneo, mais celui-ci, qui inspire aujourd’hui la Ligue du Nord, limitait ses vues à une  fédération d’ États du nord qui seraient restés sous d’ égide de l’Empire autrichien. 
      2: Il s' agit des prêtres formés à Clauseto, et  réputés  pour leur rigidité. Ils enseignaient la peur de l' Enfer par « les tirades d' oreilles » (Confessions…, II) et sur cette crainte fondaient souvent un pouvoir terrien, par des intrigues de népotisme et de simonie. Le séminaire de Clauseto est en bas Frioul près de Pordenone. Dans « Le pêcheur d'âmes », roman à peine ébauché en 1859 –60, don Lorenzo est encore un vicaire clausetin.
      3: L' abbé Antonio Rosmini  (1797- 1852), fondateur de la Société de la Charité, eut une grande influence par la sainteté de sa vie et l' entreprise très hardie d’ exposer la théologie thomiste selon Kant et Hegel christianisés. Il éclaira Manzoni sur l' idéalisme allemand, et le préserva d' excès jansénistes. ( Après sa conversion, un
«  sentiment de l' abîme » pascalien  ne quittait plus ce dernier). Politiquement Rosmini  fut au  nombre des prêtres patriotes. Ses « Cinq plaies de l' Eglise » et plusieurs propositions de ses écrits philosophiques et théologiques furent condamnées de son vivant par le saint-office, mais Pie IX  en personne déclara en 1854 sa doctrine « dans l' ensemble exempte d' erreurs » . Il avait été chargé par le prince Charles-Albert de Savoie d’ inciter le pape à s' allier avec lui contre l'Autriche.
     4: Du grand-père maternel  d' I. Nievo, le Pr. F. C. Lane, de l' université John Hopkins, et l' un des meilleurs historiens de Venise, écrit en 1973 dans Venice, a Maritime Republic : « Carlo Antonio Marin, membre de la noblesse vénitienne devenu archiviste après que Napoléon eut en 1797 aboli la Sérénissime, écrivit une Histoire civile et politique du commerce de Venise. Tandis qu' il la rédigeait, le port de Venise agonisait  à cause du blocus anglais contre Napoléon [ après 1808], mais Marin continuait à espérer que la domination de Bonaparte eût soutenu le rôle économique traditionnel de la cité. Il était convaincu que la décadence de Venise était morale et militaire, mais non pas économique, et il soutient au dix-huitième volume de son histoire, qu' en 1797, le commerce vénitien n' était pas inférieur en ampleur et rapport de richesses à ce que présente en 1423 dans son fameux discours le doge Tommaso Mocenigo. » ( Donc, 30 ans avant la prise de Constantinople par les Turcs, au temps même de l' apogée de Venise). Un ange de bonté est surtout le tableau de « cette décadence morale ». Quant aux thèses d' histoire économique de l' intendant -archiviste, elles inspirent la seconde moitié des Confessions d' un italien, où le jugement porté sur Napoléon est très finement nuancé. Dans les chapitres XXI et XXII, le héros du roman, vers 1830, se fait commerçant, coopère à réveiller quelque activité à Venise, tandis que son vieux cousin Rinaldo de Fratta achève son énorme et  fameuse Histoire du commerce de Venise : au moment même où Carlo A. Marin, qu' il représente à cet égard, achevait l' oeuvre de sa vie, avant de nourrir d' antiques histoires le petit-fils prodige qui allait naître.
      5: Les frères Giovanni Pindemonte (1751-1812), poète lyrique et auteur de théâtre, et Ippolito (1753-1822), plus connu, non seulement helléniste (sa version de l' Iliade fut célèbre) mais angliciste, introducteur et imitateur de Shakespeare. A ce groupe d' amis de la même génération, il faut ajouter le poète Vincenzo Monti (1754- 1828), dont le titre conventionnel de « Père de la nouvelle littérature » conviendrait mieux à Foscolo.                   
      6: Nicolo Ugo Foscolo, né en I778 dans l' île ionienne de Zakhintos, d' un médecin  vénitien, et d' une dame au beau nom de Diamantina Spathys, grecque comme la mère d' André Chénier. L' un des plus  parfaits poètes italiens, d' une profonde culture gréco-latine, épistolier, critique, patriote héroïque mais tourmenté, exilé volontaire: la plus belle figure du pré-résorgimento, et le véritable « premier  Père de la Nouvelle littérature ». Il connut dès le début du XIX° siècle une notoriété européenne, mais surtout  pour les Lettres de Iacopo Ortis, très werthériennes, et dont le désespoir s'explique par sa désillusion après la bataille et le traité de Campo Formio. Le grand père Marin d'Ippolito Nievo l'avait bien connu, et ce dernier lui rend hommage en le faisant apparaître dans Les Confessions... . Soldat de Napoléon, qu' il rallia et dont il se détourna plusieurs fois, en qui surtout il voyait « l' éveilleur », il s'exila en Angleterre, par remords d'avoir été tenté de prêter serment à l'Autriche après Leipzig. Il mourut à Londres dans la misère, en 1827, après avoir prodigué les restes de tout ce qu' il possédait et donné des cours d' italien.
     Son amitié avec Carlo Marin éclaire les relations intimes de la famille maternelle d' Ippolito avec des grecs de Venise, incarnés et symbolisés dans les Confessions...  par la famille Apostulos. Aglaure Apostulos est comme la soeur de Carlino, l' alter ego de notre auteur. Ces amitiés grecques avaient  prédisposé Nievo à la sympathie pour le christianisme oriental et à une profonde intuition des questions d' Orient.
       7: « Unitore » (fem. -trice) signifie «  celui qui unit », et par là : pacificateur,  médiateur conciliateur .
       8: Benedetto Croce: « Ippolito Nievo », très bel essai de 1911, d' une vingtaine de pages, recueilli  dans le vol III des Essais sur la littérature italienne, ed. Laterza, Bari, 1956. Sévère pour l' écrivain, l' auteur de « Poésie et non-poésie » admet Nievo au rang de «  poète », mais surtout pour avoir «  fait de sa vie un chef-d’ œuvre ».
      9: L' Anti aphrodisiaque de l' amour platonique existe en français, dans l' excellente traduction de Murielle Gallot, 1986 ( Editions Alphée).
      10: N. Berdiaeff: V. en particulier à cet égard: Vérité et révélation, et Essai de métaphysique eschalologique.
      11: Friedrich Hölderlin : «  Les miens », poème écrit vers 16 ans à Maulbronn ( 1786).
     12: Le philosophe napolitain Vincenzo Cuoco ( 1770-1819) a montré le premier que l' inspiration de G. Vico était néo-platonicienne; Michelet, qui  traduisit lui-même « La science nouvelle » et «  De l' antique sagesse des italiens", écrit  que " La Science nouvelle n' a été si  négligée pendant le dernier siècle que parce qu' elle
s' adressait au nôtre".
      13: Au chapitre VIII des Confessions..., Nievo s' intéresse à l' Imitation de J. C. -- et d' abord à ses résonances populaires.
      L'Évangile éternel : conception qui remonte à Joachim de Flore ( 1135- 1202), à la pensée duquel fut rapportée au XIX° siècle la paraphrase dans . l' Imitation de J. C. (I, 3)  de la réponse de Jésus aux  pharisiens qui lui demandent «  Qui  es-tu? » dans . l' Évangile de st. Jean, VIII, 25 : «  Je suis ce que je vous dis depuis le commencement », qui selon le texte grec a été interprétée de plusieurs façons, et que l' on peut mettre en relation avec Jean, XIV, 16-26, où est annoncé le don du St. Esprit qui « enseignera toutes choses ». En France Lamennais surtout avait abordé ces questions très difficiles, comme Rosmini et Gioberti en Italie. Nicolas Berdiaeff les a reprises en comparant, selon leur résurgence dans la Russie du XIX° siècle, les traditions occidentales et orientales et en remontant aux Pères de l' Eglise Alexandrins et à Grégoire de Nysse. En  montrant la résonance de ces questions chez Dostoïevski, il oppose dans les deux traditions «  religion juridique » et «  religion spirituelle » selon «  l' Évangile éternel »  .
 14: Dans le chapitre sur l' Italie d' Analyse spectrale de l' Europe, Keyserling dit fort bien que selon la
«  structure moléculaire de la vie sociale italienne traditionnelle, (...) une reconnaissance indiscutée de la personnalité comme valeur (...) permet à l' homme supérieur de se faire valoir (même) intellectuellement d' une manière unique, sans écoles ni disciplines,  selon le  fara da se ».
    15: Pierre Teilhard de Chardin: Dans se premiers écrits surtout : La vie cosmique, ( 1916), L' union créatrice , Lutte contre la multitude (1917) et Les noms de la matière (1919). La confrontation avec la cosmogonie poétique de Nievo est saisissante. 
      16: V. année 1861, la présentation du Pêcheur d'âmes.
      17: Dans Le milieu divin, Partie III, Teilhard va jusqu’ à écrire que « l’ enfer est un élément structurel de l' univers ». Quelques lignes plue haut, ce qui concerne la «  noosphère » est tiré d’ un article de 1947 ds. La Revue des questions scientifiques : Une interprétation plausible de l’ histoire humaine : la formation de la noosphère.
     18: Affaire étrange, confirmée par Claudio Milanini, qui dans la bibliographie de son éditions des Confessions...   (1981 et 93) signale le  Théâtre de Nievo, édité par les soins et avec une introduction d' E. Faccioli, Turin, 1962: le volume est difficilement trouvable » (sic). Un exemplaire est consultable à la bibliothèque de Reggio-Emilia.    L' édition  d' Emanuele chez l' éditeur Arcari de Mantoue, ( par le même E. Faccioli, 1991) est un livret tiré à 1000 exemplaires. Quelques scènes importantes d' autres pièces  sont présentées dans l' excellent Lire Nievo, de Maria Monestra (1982).
      19: Il s' agit de saint Vincent Ferrier (1350 -1419) - Vicente Ferrer -, dominicain espagnol que le grand schisme de la papauté, la Guerre de 100 ans, et la grande  épidémie de peste noire persuadèrent de l' éminence de la fin du monde, et qui se voua à un singulier apostolat itinérant à travers l' Europe, en invitant les fidèles à la conversion et à la pénitence. Réputé thaumaturge de son vivant, il s' était efforcé de mettre fin au schisme, et en 1414 de réconcilier les trois papes Jean XXIII, Grégoire XII et Benoît XIII. Il prêchait la venue prochaine de l' Archange des justices de l' Apocalypse, qui parlait, disait-il, par sa propre bouche. 
       20: L' étable était le lieu des veillées à la saison froide, chez les paysans pauvres. On notera que dans ces veillées où on l'accueille, c' est Nievo qui fait office de conteur.
      21: Carlo Tenca (Milan, I816 -1883), publiciste, critique littéraire très rigoureux,  et homme politique milanais; directeur depuis 1845 de la « Revue européenne »  fondée par Cattaneo. D' abord Giobertiste, puis Mazzinien, il  polémique après 1848 d'un point de vue républicain contre la maison de Savoie, à laquelle il se rallie, à contre coeur, après 1850, pour se dédier aux  réformes scolaires dans le cadre du Conseil Supérieur de l' Instruction Publique.
      22: Tommaso Campanella (1568-1639), dominicain, l' auteur de La Cité du soleil, alors même qu' il était « prisonnier libre »  - c. à d. en résidence surveillée - au palais même du Saint office à Rome, osa défendre Galilée, risquant à tout le moins de finir sa vie au cachot, où il avait déjà passé vingt-sept ans.
   . Trahi par deux collègues, il avait été livré en 1599 à l' Inquisition espagnole (qui le transféra ensuite au Saint-office), pour avoir cru que l' insurrection anti-espagnole du peuple de Calabre, dont il prit la tête, préparât le renouvellement de  l' Église, et le Retour du Christ selon l' Apocalypse. Ceux -mêmes qui le trahirent le réputaient « demi – fou »,  mais aussi un homme « qui tient le premier rang dans tout le monde par sa science ».
      Son œuvre théologique et métaphysique est très importante et encore assez mal connue Dans sa christologie panthéiste trouvent leur place et leur fonction jusqu' à la théurgie cabaliste, la magie naturelle, l'astrologie. De son œuvre immense la partie politique est enfin traduite en Français ( Monarchie du Messie - où ce qu’ il prétend du pape ne se conçoit que selon une réforme radicale de l’ Église- ; Monarchie de France,  et ; Monarchie d' Espagne, P.U. F, coll. Fondements de la politique. Trad. de Véronique Bourdette et G. Ernst). On trouvera là quelques éléments d' une pensée prodigieuse, qui  visait à constituer une « métaphysique » opérant la suture entre la physique et la théologie, selon la triade augustinienne «  pouvoir, connaître, vouloir », que symbolise la Trinité aux yeux de Campanella, qui veut montrer son opération et son reflet dans tout ce qui existe.
   Après vingt-sept ans d' enquêtes et de procès où jamais on ne put le convaincre entièrement de «  sodomie,  panthéisme  et d'hérésie », très surveillé, il fut nommé expert en magie au Saint-office, sous la protection personnelle du pape Urbain VIII.  L’ ambassadeur de France l’aida à prendre la fuite, et il finit sa vie chez les dominicains de Paris, sous le protection de Louis XIII et de Richelieu, où il mourut en 1639, quelques mois après avoir célébré en vers la naissance et fait un horoscope étonnant du futur Louis XIV. 
     23: Arnaldo Fusinato (1817-1889 ). Patriote et poète anti-autrichien, qui s' illustra surtout dans les  mouvements étudiants de 1848, et comme auteur du Chant des insurgés ; il partageait l' intérêt de Nievo pour la rénovation de la poésie populaire. Sa  femme, Erminia Fua, eut le mérite d' établir  la première édition posthume des Confessions..., en I867,  sous le titre, courant jusque dans les années 50 du XX° S., de Mémoires d'un octogénaire.
     24: Sur Manzoni : les meilleures études françaises restent celles de Paul Hazard ( l' auteur de La crise de la conscience européenne ), écrites autour de I920, et de Lucienne Portier. Voir aussi l' utile préface de Giovanni Macchia à ma propre traduction des  Fiancés ( I995-96-97-2000 -2002- 2005-2008 ),  Gallimard, coll. Folio classique.
     25: L' ode « Les présents du Tereck » fut écrite au Caucase, où Lermontov fut envoyé en exil,  pour avoir dénoncé dans son élégie « La mort du poète »  le duel où  mourut Pouchkine, comme un complot d' assassinat, et demandé le châtiment du meurtrier. Michel Iourievitch Lermontov, qui se considérait comme le frère cadet et le disciple de Pouchkine, mourut lui-même dans un duel; il unit une inspiration très byronienne à la tradition des vieilles épopées du Royaume de Kiev,  qui  devint en Russie un genre populaire.
    Dans Les confessions..., Julio, le fils de Carlino, s' engage avec les volontaires de Lord Byron pour libérer la Grèce, et combat à Missolonghi..  
    26: Iginio De Luca,  professeur de littérature comparée et traducteur de Russe. On lui doit une version italienne de Pougatchef et d' Anna Snedjina, de Serge Essenine. Il a exhumé en 1964 le Cahier de traductions de Nievo, avec une excellentes introduction et donne en supplément tous les textes originaux. 
     27: V.  Journal d' un écrivain, année 1880, juin-août; v. aussi en corrélation: année 1877: mars, I., 1 et 2 , sur Constantinople et la question d' Orient, et mai-juin, IV, 1, les admirateurs des Turcs. etc. V. aussi ( même année octobre, III, 1: « Des cléricaux  romains chez nous en Russie ». Je renvoie aussi aux très belles pages à propos de la mort de Georges Sand de juin 1876. ( Gallimard, coll. de la Pléiade. )
     Les Œuvres en prose  et  Eugène Onieguine  de Pouchkine se trouvent chez « L' Âge d' homme », éd. excellemment traduits et introduits par Roger Legras, Louis Martinez,  André Meynieux, etc. Louis Martinez a également traduit un très beau Choix de poésies de Pouchkine dans la coll. Poésie/ Gallimard.
    28: Beatrice (Bice) Gobio Melzi d' Eril: les Melzi d'Eril étaient une grande famille milanaise influencée par la philosophie française des Lumières. Francisco Melzi d' Eril, le grand- père de Bice, avait appartenu au cercle des Verri, des Pindemonte, des Beccaria ( la propre famille de la mère de Manzoni ), lequel passa, après  I790, à des positions marquées par le  jacobinisme français, aussi  radicalement anti-autrichiennes qu' anti-absolutistes, d' où l'ambiguïté des relations de cette école de pensée avec Napoléon, et que figure très bien l' évolution même du personnage de Carlino dans Les confessions...., où Francesco Melzi  apparaît brièvement. Il avait rallié Bonaparte ; aristocrate, ce que souligne bien Nievo dans le chapitre XVIII, il avait été  fait vice-président de «  l' éphémère République Cisalpine, puis italienne », fondée en I800 après Marengo, que sert un moment Carlino, et dont le président n'était autre que le Premier Consul en personne.
     29: Emilia Mirmina : La poétique sociale d' I. Nievo, Ravenne, 1972 (en italien). E. Mirmina parle de
«  socialisme ». Nievo a une conscience aiguë de la lutte des classes, mais son idéal politique tend clairement au Bien commun.   
     30: Pamphlet anti- français de Vittorio Alfieri ( 1749- 1803), le fondateur du théâtre moderne tragique italien. En vers et prose mêlés, écrit entre 1793 et 99, il exprime une « aversion invincible »  conçue à Paris pendant la Révolution, qu' il avait vue de près lors de deux séjours en 1790 et 91: révolution de «  petits avocats », disait-il. Cette allusion range Nievo aux côtés de Manzoni, qui s' était élevé contre «  la haine d' Alfieri pour la France ». Dans Les confessions... , la rumeur encore lointaine de la Révolution  française accompagne le récit des années où Carlino atteint l'âge d' homme. Voici  quelques lignes intéressantes sur la France, au chap. VI :
      «  Personne ne croit plus à présent que la Révolution française ait été la folie d' un seul peuple. La muse impartiale de l' Histoire nous a  révélé les racines étendues et cachées de ce délire de liberté, qui après avoir longuement couvé dans les esprits, fit irruption dans l' ordre social, aveugle, sublime, inexorable. Là où tonne un fait il y a eu, soyez-en certain, l' éclair d' une idée. Toutefois la nation française,  inconsidérée et impétueuse, se précipite avant les autres de la doctrine à l' expérience: elle fut appelée la tête de l' humanité, et elle n' en est que la main; main audacieuse, pleine d'adresse, qui souvent détruisit sa propre oeuvre, tandis que dans l' esprit universel des peuples on en mûrit plus solidement le dessein. »
     31: Lucia, la « fiancée » du grand roman de Manzoni, est saisie d' une obscure terreur après l' échec du stratagème conçu par sa mère et Renzo pour que le curé les marie malgré lui. Elle était partie chez le curé aux bras de Renzo; mais au retour elle croit à un châtiment du Ciel pour avoir tenté quelque chose «  sans la crainte de Dieu », et refuse même que Renzo la touche pour la soutenir aux passages difficiles du sentier détourné qu'ils ont pris. Or le stratagème était fondé sur l' essence même du sacrement de mariage, que les époux se confèrent l' un à l' autre par le serment de fidélité, dont le prêtre n' est que le témoin; les deux malheureux  n' oseront point fuir ensemble, et tout le roman n’ est que l' histoire de leur douloureuse séparation et de leurs retrouvailles «  licites ».
         Nievo a conçu la Pisana ( protagoniste féminine des  Confessions... , l' amour de la vie de Carlino) selon trois ordres d' expérience: ses amours enfantines (déjà partiellement transposées dans la nouvelle Au bord du Varmo) avec la Pisana, une petite voisine, fille d' une noble famille du Frioul; ses amours avec des filles du peuple et des servantes (comme elles, la Pisana des Confessions... est libre et capricieuse), et son amour spirituel pour Bice. Celle-ci est sa cousine par alliance: la Pisana et Carlino sont cousins. Si  leur « éternel amour »  comprend trois ans de liaison charnelle, la Pisana et Carlino ne s' épouseront jamais; Pisana, qui est sans vocation maternelle, entreprend de marier son Carlino à une belle « terrienne » pour ne point le priver des joies de la famille et de la paternité; elle-même désormais demeure chaste, avant d' épouser un vieillard, dont elle aura soin comme d'une infirmière, et de mourir comme une sainte, infirmière des plus pauvres exilés italiens de Londres: situation esquissée  par le mariage de Morosina avec l' Inquisiteur dans  Un ange de bonté , où d' ailleurs, le singulier  passage où est proclamée l' équivalente dignité « d' un amour d' un instant, d'une heure, ou d' une éternité » s' ils sont absolus,  montre que la pensée de Nievo était déjà clairement formée dans ce domaine, depuis qu' il était en relation avec Béatrice Gobio Melzi  d' Eril.
     Une version française moderne et vivante des Confessions d’un italien, par Michel Orcel, vient de paraître aux éditions Fayard.
      32: V. Marie Thérèse de Brosses: Entretiens avec Raymond Abellio, Belfond, éd. 1966, ed. augmentés en 1987; Jean Pierre Lombard : Dialogue avec Raymond Abellio, Lettres vives éd. 1985.
      33: Dans la folie de Don Quichotte apparaît l’ homme moderne « aliéné », étranger à une société bouleversée, au monde, et à soi-même
     34: Sur Cavour, voir Sergio Romano : Histoire de l' Italie du Risorgimento à nos jours, où l' on trouve deux pages excellentes sur Nievo et les Confessions. Coll. Point Seuil, 1977.       
      35: Dans cette nouvelle, Nievo compare les pertes dues à la disette et à la misère des campagnes aux pertes inutiles de la guerre de Crimée (1854-56). Il conteste par là discrètement le soutien de Garibaldi  à l’ engagement de Turin à la remorque de l’ Angleterre et de la Turquie contre la Russie .   
      36: Pouchkine,  À ceux qui calomnient la Russie, trad. L. Martinez, Poésies choisies, Gallimard.
      37: V. le Journal d' un écrivain  de Dostoïevski, Gallimard, un volume de la coll. Pléiade.
      38: Dostoïevski, ibid. année 1877: sur Constantinople, la Turquie, etc. 
      39: Nievo écrit précisément «  rembrasser », ce qu' il  faut entendre comme une réciproque : si  l'Asie prétendit «  embrasser l' Europe » au temps des poussées  turques et mongoles, seule la Russie peut désormais prétendre la « rembrasser ».
     40: C' est le terme de Gramsci.
     41: Cit. de l' essai inachevé Révolution  politique et révolution nationale...
     42: «  Rétrograde » au sens propre: en politique: «  Qui veut rétablir le passé. »
     43: Luigi Pirandello, dans  Les vieux et les jeunes ( I vecchi e i giovani ) 1909, qui  montre la Sicile et Rome au temps d' un des ministères Crispi dans les années 1890, et où apparaissent des anciens combattants du temps de Nievo.
     44: Antonio Gramsci : voir Œuvres choisies ,  par  les soins d' Armand Monjo, Editions Sociales, 1959. L' édition des années 80 reprise par les éd. Messidor est hélas amputée des extraits les plus intéressants des Cahiers de prison sur « l' histoire italienne et le Risorgimento.
     45: Ippolito Nievo, essai de 1911 (18 pages)
     46: Un seul exemple qui les résume tous : revenu d' Amérique latine en 1848, Garibaldi pensait former sa légion pour la mettre au service de Pie IX. si celui-ci  se fût allié à Charles Albert de Piémont Sardaigne.
     47: H. Heine écrit exactement: « On exécutera en Allemagne un drame, auprès duquel la Révolution  française ne sera qu' une innocente idylle. » ( De l' Allemagne.)
     48: On vit bien quelque chose comme cela en France vers 1960.
     49:  F. Della Peruta: notamment, dans un article de « Rinascita », en 1952: «  Ippolito Nievo et le problème paysan » . Dans son introduction aux  Écrits historiques et politiques  d' I. Nievo, Gianni Scalia, en 1965, se montre presque aussi dogmatique.
     50: V. A. Gramsci, ibid : des Cahiers de prison, III : notes sur Machiavel, sur la politique, et le Prince moderne.
     51: Cette remarque sur les séminaires de son temps peut sembler  violente; mais Ippolito avait connu le petit séminaire. D' autre part, on doit penser que les séminaires sont une institution  récente du XVII° siècle,  nécessitée par la Contre Réforme. Jusqu’ alors n’ existait que le scolasticat des moines  Le clergé séculier étudiait librement à l' Université. Léon Bloy l' a fait remarquer (v. Le désespéré). On peut penser aussi à la vie au séminaire de Besançon  peinte en 1830 par Stendhal dans Le rouge et le noir.  
    52: Bossuet: Sermon de 1659 « Sur l' éminente dignité des pauvres dans l' Eglise ». 
    53: St. Paul, Épître aux Romains, VIII, 18-25.              
    54: Inigo (Ignace) de Loyola : Exercices spirituels,  trad. de Pierre Jenneseaux S.J. (1854) Arlea éd. (2002). V. en particulier dans. l' appendice les «  Règles à suivre pour ne nous écarter jamais des véritables sentiments que nous devons avoir dans. l' Église militante ».
    Voltaire a très justement écrit dans l’ Essai sur les mœurs que Loyola  « représentait Dieu comme un général d' armée ».    
    55: En matière de foi, la manière dont un Nievo s' affranchit  d' une pensée «  législatrice » va dans le sens de la distinction qu' établira N. Berdiaeff entre religion spirituelle et religion juridique. V. en particulier : De l' esclavage et de la liberté de l'homme , Aubier éd. (  II, 2: L' homme esclave de Dieu.). Notons que la pensée de Berdiaeff a sa source principale dans ce renouveau de la mystique orthodoxe russe au XIX° siècle, qui fut inspirée par les travaux d' un moine grec du Mont Athos, Nicodème l' Hagiorite (1748-1809), lequel vécut les 30 dernières années de sa vie parmi ces Grecs de Venise, qui sont si bien  représentés dans Les confessions de Nievo. Nicodème cherchait dans les bibliothèques de Venise certains textes détruits lors des invasions turques et  introuvables en Orient.
   56: Pour éclairer des intuitions comme celles de Nievo sur le christianisme des premiers siècles et la philosophie antique, on pourrait lire avec profit les ouvrages de Pierre Hadot, et en particulier :   Qu' est-ce que la philosophie antique ?  ,  coll. Folio essais, Gallimard, 1995.
   57: Plusieurs passages des Confessions suggèrent encore l’ idée de la transmigration, d' une manière allusive et poétique. Les pages philosophiques font allusion à  « la sagesse inexorable de l' Inde  primitive » pour  opposer «  les systèmes  prétentieux et mesquins » de l' homme moderne à  « la  pleine vérité  de  la  métaphysique  éternelle.»
    58:Lucio Zinna : Come un sogno incredibile ( Comme un rêve incroyable), Pise, 1981. Le titre reprend les mots d'une lettre à Bice, où Nievo s' émerveille de la vue de Palerme depuis le Mont Santa Rosalia.
    59: P. P. Pasolini, in Descrizioni  di descrizioni ( Descriptions de descriptions), recueil d' articles de critique donnés à l' hebdomadaire Il  tempo de 1972 à 75. Dans un article du 10 janvier 1975. 


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