QUELQUES PENSEURS DE L'ÉCOLOGIE
Robert Hainard, Serge Moscovici, Bernard Charbonneau, Edward Goldsmith

Né
en 1906 à Genève en Suisse, Robert Hainard exerce
une très grande influence
sur la pensée écologiste tout en restant
méconnu du grand public.
Autodidacte, fait doctor honoris causa en 1969 par
l’Université de sa
ville natale, Robert Hainard est d’abord un artiste
talentueux. Elève aux
Beaux-Arts, il grave, peint, sculpte et dessine. Très
tôt, il aime croquer les
animaux qu’il observe en forêt. Son goût
pour le monde animal l’amène
rapidement à s’intéresser à
la vie sauvage; il devient naturaliste. Ses études
sont réputées. La recherche naturaliste le
conduit à l’écologie.
Toutefois, il se montre plus passionné par les questions
philosophiques que par
la politique dont - à ses dires - il n’y
comprendrait rien…
De
ses longues observations forestières, il en conclut que le
monde vivant
s’organise autour de deux pôles en tension
permanente : la Nature et la
Culture.
A
ses yeux, la Révolution néolithique (la
découverte de l’agriculture et de
l’élevage) est une catastrophe majeure pour la
Nature; c’est le point de départ
de la crise écologique. Le paysan, parce qu’il
cultive la terre et aménage
son milieu, est le premier destructeur de la Nature, son
prédateur…
Versant
parfois dans un naturalisme conservateur et agressif envers la
société
moderne, Robert Hainard peut choquer ses lecteurs en prenant des
positions
abruptes sur certains problèmes actuels. Il
n’hésite jamais à tenir un
discours radical et à se considérer comme un
écologiste anarchiste anxieux
pour l’avenir des hommes et des animaux. Robert Hainard
n’en demeure pas
moins un brillant théoricien. En France, Solange Fernex,
Philippe Lebreton et
Antoine Waechter, entre autres, lui sont redevables de leur engouement
en faveur
de la protection des écosystèmes.
J.G.
BIBLIOGRAPHIE
*Et la nature ? Réflexions d’un peintre, 1943, réédition : Editions Hesse, 1994.
*Les
Mammifères
sauvages d’Europe, deux tomes, 1948 et 1949,
réédition : Editions
Delachaux & Niestlé, 1961 et 1962.
*Défense
de
l’image, Neuchâtel, 1967,
réédité en 1987.
*Chasse au crayon. En dessinant les bêtes sauvages, Éditions de La Baconnière, 1969.
*Une morale à la mesure de notre puissance, 1963, réédité sous le titre Expansion et nature.
*Une morale à la mesure de notre puissance, Le Courrier du Livre,1972.
*Les réserves naturelles de Suisse, Éditions Avanti, 1973.
*Croquis de
terrain,
Éditions Payot, 1975.
*Quand le
Rhône
coulait libre…, Éditions Tribune, 1979.
*Images du Jura
sauvage, Éditions Tribune, 1983.
*Le Guetteur de
lune,
Hermé Tribune éditions, 1986.
*Le Monde
sauvage,
Éditions Duculot, 1988.
*Croquis
d’Afrique,
Éditions Hesse, 1989.
*Le Monde plein,
Edition Melchior, 1991.
•
Sur Robert Hainard
*Tensions
avec la nature, entretien avec Roland de Miller,
Éditions d’Utopie, 1980.
*Témoignages
autour
de Robert et Germaine Hainard, ouvrage collectif,
Éditions Melchior, 1991.

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Né
en 1925 en Roumanie, Serge Moscovici est le principal
théoricien de l’écologie
politique. Arrivé en France en 1948 après avoir
survécu aux persécutions
antisémites dans son pays, il suit les cours de psychologie
et de sociologie.
Afin de payer ses études universitaires, il travaille comme
ouvrier ajusteur en
usine, confectionneur en atelier, ingénieur…
Dès qu’il a du temps libre,
il fréquente Saint-Germain-des-Prés où
il se lie d’amitié avec Paul Celan.
Cette jeunesse très active et des journées
lourdement chargées ne l’empêchent
pas de devenir enseignant à l’École des
hautes études en sciences sociales
(EHESS) de Paris, à Princeton, New-York, Louvain et
Genève. Son champ d’étude
porte sur un domaine méconnu, la psychologie sociale,
d’où il publiera deux
essais majeurs Psychologie des minorités actives
(1979) et L’Âge
des foules (1981).
Dès
le début des années 1960, en collaboration avec
le bouillant ethnologue Robert
Jaulin, grand contempteur de la modernité occidentale et
défenseur zélé des
peuples indigènes, Serge Moscovici développe un
naturalisme contestataire qui
s’appellera rapidement le
“ naturalisme subversif ” (entendu ici
au sens de “ contre-culture
”). Il refuse l’opposition entre la Nature et la
Société qu’il juge
contestable et infondée. Il estime qu’il existe
des sociétés animales et
que la société humaine s’est construite
dans le milieu naturel. Il penche
plutôt pour une continuité et une interaction
entre la nature et la culture.
Il arrive à considérer que les engrais chimiques
agricoles participent aux
processus naturels. Dans cette perspective, le paysan est un
élément déterminant
des écosystèmes. Par son travail incessant, il
met en forme la nature et
organise les paysages.
Défenseur
de toutes les minorités, Serge Moscovici en vient
à établir un parallèle
entre la disparition des Amérindiens et celle des paysans
européens,
disparitions qu’il déplore et dont
Candidat
écologiste aux élections municipales en 1977 et
européennes en 1984, il voit
dans les militants écologistes
“ les seuls à former un mouvement
existentialiste. On s’occupe de l’existence des
gens ”. Dans son
esprit, “ le mouvement écologiste est
moins un mouvement social, économique, qu’un
mouvement “ anthropologique ”,
c’est-à-dire qu’il s’adresse
à des
groupes qui ont un certain enracinement dans un certain territoire,
à des
groupes qui n’ont pas une expression directe sur le plan
social ou économique,
comme les femmes et les jeunes ”. Ses écrits ont
fortement influencé à la
fin des années 1970 les Amis de la Terre, Brice Lalonde et
Dominique Voynet,
ministre de l’Aménagement du territoire et de
l’Environnement de 1997 à
2001.
Serge
Moscovici est le père de Pierre Moscovici, ministre
délégué aux Affaires
européennes du gouvernement de Lionel Jospin entre 1997 et
2002.
J.G.
BIBLIOGRAPHIE
*La
Société contre nature, U.G.E., 1972,
réédition : Le Seuil, 1994.
*Hommes
domestiques
et hommes sauvages, U.G.E., 1974,
réédition : Christian Bourgeois, 1979.
*Essai sur
l’histoire humaine de la nature, Flammarion, 1977,
réédition en 1991.
*De
la Nature. Pour
penser l’écologie politique,
Métailié, 2001.
*Réenchanter
la
nature. Entretiens avec Pascal Dibie, Éditions de
l’Aube, 2002.
*Chroniques
des années
égarées. Récit autobiographique,
1997, Stock.

`
Bernard
Charbonneau (1910 - 1996) est une personnalité à
part du monde écologiste.
Pour quelle raison ? Parce qu’il a su, avant les autres, que
l’existence de
partis écologistes serait une erreur avec le risque de
renier leurs convictions
pour des avantages à court terme tant qu’une
véritable révolution
culturelle, un bouleversement volontaire des mentalités, ne
serait pas réalisé.
Issu
du Sud-Ouest de la France - il naquit à Bordeaux - et
d’origine protestante,
quoique relativement agnostique, doublement
agrégé en histoire et en géographie,
Bernard Charbonneau développe dans ses ouvrages une critique
radicale de la
société moderne. Ses critiques constituent une
convergence toute personnelle
entre l’anarchisme fédéraliste et le
personnalisme.
Cependant, il ne verse jamais dans le
passéisme, la nostalgie ou le
traditionalisme. Doté d’un solide bon sens, il
observe son temps, constate la
mutation de l’espace, décrit l’invasion
de la Technique dans tous les pans
de la vie quotidienne. Grand lecteur, il n’hésite
pas à faire la dissection
de la modernité. Il en dénonce toutes les
manifestations : l’État
centralisateur, les grandes entreprises, l’administration
bureaucratique, les
modes de consommation, l’automobile… Sa
réflexion a grandement stimulé
l’œuvre de son ami, le philosophe et juriste
Jacques Ellul. A la différence
des autres penseurs de l’écologie (sociologues,
naturalistes, économistes…),
Charbonneau pose toujours un regard d’historien et de
géographe sur les faits
qu’il analyse. Ainsi, il fait du pays, du paysage et du
paysan les éléments
centraux de sa recherche.
Si
l’œuvre de Bernard Charbonneau — une
quinzaine de livres — demeure encore
largement méconnue, c’est peut-être
parce qu’il a toujours refusé deux
travers. Il récuse une conception écocentrique
dans laquelle l’homme ne
serait qu’un élément parmi
d’autre de la Nature. Il estime que l’homme
diffère du règne animal, et bien sûr
des ordres végétal et minéral, parce
qu’il est doué de conscience (et non
d’intelligence). Cependant, il rejette
aussi la vision habituelle anthropocentrique qui attribue à
l’homme la maîtrise
de l’univers.
La
démarche de Bernard Charbonneau est tout autre.
L’humanité est à la fois
actrice et spectatrice. Il faut donc que s’instaure une
symbiose, une coopération,
entre l’homme et la nature qui sont les co-responsables de la
Vie. Néanmoins,
cette co-responsabilité n’est nullement une
justification à la domination
humaine.
Outre
ses ouvrages, Bernard Charbonneau a aussi écrit dans Réforme,
Foi et
Vie, La Gueule ouverte, La
République des Pyrénées. Ses
livres sont très difficiles à se procurer. Une
majorité a été publiée en
auto-édition ronéotypée ou bien chez
de petits éditeurs disparus. Il serait
bien qu’un penseur de la qualité de Bernard
Charbonneau ait enfin une Société
d’Amis dont la première tâche
consisterait à rassembler tous ses écrits
afin de les publier en œuvres complètes.
M.M.
BIBLIOGRAPHIE
*L’État,
auto-édition, ronéotypée, 1949,
réédition : Économica,
1987.
*Teilhard de
Chardin,
prophète d’un âge
totalitaire, Denoël, 1963.
*Dimanche et
lundi,
Denoël, 1966.
*Célébration
du coq,
Robert Morel, 1966.
*L’hommauto,
Denoël, 1967.
*Le jardin de
Babylone, Gallimard, 1969, réédition :
L’Encyclopédie des nuisances,
2002.
*La fin du
paysage
(avec Maurice Bardet), Anthropos,
1972.
*Prométhée
réenchaîné,
auto-édition, ronéotypé,
1973, réédition : La Table ronde, La
Petite
Vermillon, 2001.
*Le
système et le chaos, Anthropos, 1973,
réédition : Économica,
1989.
*Tristes
campagnes,
Denoël, 1973.
*Notre table
rase,
Denoël, 1974.
*Le feu vert.
Autocritique du mouvement
écologique, Karthala, 1980.
*Je fus. Essai
sur la
liberté, auto-édition,
Imprimerie Marrimpouey, 1980,
réédition :
Éditions Opales, 2000.
*Une seconde nature,
auto-édition, Imprimerie
Marrimpouey, 1981.
*Nuit et Jour,
Économica,
1991.
*Sauver nos régions, Éditions Sang de la terre,1991
*Il
court, il court, le fric, Éditions Opales, 1996.
*Un festin pour
Tantale. Nourriture et Société industrielle,
Éditions Sang de la terre, 1997.

Né
en 1928 d’une mère auvergnate et d’un
père britannique, Edward Goldsmith
suit des cours d’économie, de sciences politiques,
de philosophie et
d’anthropologie avant de parcourir le monde. Au contact avec
d’autres
cultures, il attrape le “ virus ” de
l’écologie. Frère de l’homme
d’affaires, ancien patron de L’Express
dans les années 1980 et député
européen sur la liste de Villiers de 1994 à 1999,
James Goldsmith, Edward lui
cède sa part dans la gestion des affaires familiales.
Dans les années 1960, son premier grand acte
écologiste est la création
de l’association Survival International
consacrée à la défense des
peuples indigènes. Il a compris qu’on ne peut pas
préserver les écosystèmes
sans protéger les peuples qui y vivent depuis des
millénaires. La liaison
qu’il établit entre la défense des
milieux naturels et la protection des
peuples indigènes contribue à répandre
l’idée parmi certains cercles
progressistes qu’Edward Goldsmith serait un conservateur,
voire un réactionnaire
écolo, chantre d’un enracinement
ripoliné en vert ! Il est exact qu’Edward
Goldsmith désavoue l’idéologie du
progrès et la modernité. Dans ses
écrits,
il n’hésite pas à accuser
l’individualisme de notre temps. Il exprime
nettement sa préférence pour des
modèles plus communautaires (la famille, le
quartier, le terroir), ce qu’il appelle les
communautés vernaculaires.
Souvent pour scandaliser les bien-pensants, il salue
l’exemplarité de
l’organisation sociale des tribus paléolithiques.
En
1969, il lance le trimestriel The Ecologist
qu’il dirige toujours. Par
la qualité de ses contributions et la rigueur de ses
enquêtes, The Ecologist
devient la revue de référence de
l’écologie. En 2000 est parue le premier
numéro de sa version française L’Écologiste.
Par ailleurs, plusieurs
de ses articles ont été repris par
l’hebdomadaire Courrier International.
En 1971, il se rend célèbre avec son essai Can
Britain survive ? (La
Grande-Bretagne peut-elle survivre ?).
Ami
des principaux ténors écologistes de la
planète dont l’Américain Ralph
Nader, Edward Goldsmith est directeur du Schumacher College en
Grande-Bretagne.
Il est l’un des fondateurs du Green Party
anglais. Il a aussi enseigné
à l’université du Michigan aux
États-Unis et a été conseiller au
ministère
canadien de l’Environnement.
Outre
l’édition, les conférences et
l’enseignement, Edward Goldsmith continue
son combat en faveur d’un monde plus soucieux de son
équilibre naturel et de
ses différences culturelles. Porte-parole des tribus des
forêts tropicales dévastées,
dénonciateur infatigable des multinationales (Monsanto, par
exemple) et des
institutions internationales (Banque mondiale, FAO, OMC), Edward
Goldsmith voit
son action récompensée en 1992 par le Right
Livelihood (sorte de prix
Nobel alternatif).
Bien
que cofondateur avec Denis de Rougemont, Jacques Ellul et Jean-Marie
Pelt de
l’association écologiste européenne
ECOROPA en 1976, Goldsmith ne prête pas
une attention particulière à la question
européenne. Ses interventions
n’évoquent
la construction européenne que d’une
manière partielle, sauf quand il
s’agit de critiquer les décisions bureaucratiques
de Bruxelles et le traité
de Maastricht ! Cette indifférence est dommageable, car on
ne peut pas penser
qu’Edward Goldsmith conçoive son chemin
écologique en le faisant reposer que
sur deux éléments : des communautés
locales vernaculaires très restreintes
dans l’espace et une coordination planétaire
intercontinentale, effaçant de
ce fait tous les autres paliers intermédiaires. Ce serait
réducteur.
J.G.
BIBLIOGRAPHIE
*Changer
ou disparaître, Édition Stock, 1971.
*5000 jours pour sauver la planète, Éditions du Chêne, 1972
*Rapport sur la
planète
Terre, Édition Stock, 1990.
*Le
Défi du XXIe siècle.
Une vision écologiste du monde,
Éditions du Rocher, 1994.
*Le
procès de la
mondialisation, Fayard, 2001
