FRANÇOIS PERROUX ET LE RÊVE EUROPÉEN

Né en 1903 et
décédé au printemps 1987,
François Perroux publia son
premier ouvrage sur le profit en 1926. Le thème
était inspiré par la pensée
de son Maître, l'économiste Joseph Schumpeter,
auteur d'une magistrale fresque
sur le capitalisme. Il participa ensuite aux différents
mouvements de recherche
d'une troisième voie entre la lutte des classes et le
libéralisme anglo-saxon
car il suivit l'évolution concrète des
économies, du capitalisme
d'avant-guerre à l'économie transnationale.
Nombre de ses meilleures
publications ont porté sur l'indépendance, la
problématique du développement,
l’Europe dans le monde.
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SUR
L'INDÉPENDANCE
Une
stratégie d'indépendance présente des
aspects positifs et négatifs *1.
Les ressources naturelles et humaines d'un ensemble politiquement
organisé ne
doivent pas être exploitées à son
avantage par un pouvoir extérieur
exclusif. Le tissu des activités économiques
internes est à protéger contre
la déstructuration par le(s) pouvoir(s)
étrangers. Les autorités publiques et
privées d’une zone expriment et inscrivent dans
leurs décisions des préférences
de structures : pour l'industrie et la finance ; dans la production et
les
services. Seul le pouvoir politique dispose des moyens
nécessaires pour
contrebalancer les pouvoirs de domination. Seul un pouvoir fort est
capable de réaliser
"des changements importants au moyen de coalitions sociales et par
l'acquiescement de la masse " *2.
Trois
raisons justifient donc un pouvoir politique fort :
-
Il peut proposer puis imposer un code de conduite entre
groupes sociaux
et groupes économiques.
-
Il joue un rôle fondamental
d'éducateur et entretient l'esprit public.
-
Il détecte les centres de pouvoir
étrangers et tranche, coalesce,
filtre.
DÉVELOPPEMENT,
PROGRÈS ET CROISSANCE
Le
développement est un
"changement des structures sociales et mentales qui engendre un
entraînement
réciproque de l’appareil de production par les
populations et des populations
par l'appareil de production". Cette conception, affinée,
aboutit à la
recommandation d'un modèle de développement
global, endogène, intégré, dont
la synthèse fut présentée dans l'un de
ses derniers ouvrages.*3
Le développement global
" désigne une vue de l'ensemble des dimensions
d'un tout humain et
la diversité des aspects qui doit être
assumée dans leurs relations".
Un développement intégré
signifie
" soit l'intégration plurirégionale,
soit la meilleure cohésion
des secteurs, régions et classes sociales."
La
démarche
économique s'inscrit nécessairement dans un
service social orienté au bien de
l'homme et de la collectivité. Ni le
développement, ni la croissance harmonisée
(résultat de dynamiques complémentaires), ni le
progrès ne résultent de mécanismes.
Perroux souligna trois dimensions de la dynamique sociale :
a)
l'impératif de promotion. La mobilité sociale
verticale permet de dégager des
élites. Malheureusement la démocratie
libérale en tant que régime politique
représentatif n’en sélectionne pas.
b)
L’impératif de structuration,
second aspect de la dynamique sociale, renvoie à
l'agencement des activités et
aux préférences de structures, dans le choix
desquelles le politique tient un
grand rôle.
c)
L’impératif de participation,
troisième composante, soulève la question
sociale. François Perroux chercha
toujours à éliminer le sentiment
d'infériorité au sein de la classe
ouvrière.
Aussi développa-t-il deux aspects : la promotion du
producteur ; la
collaboration entre les divers groupes sociaux. Le producteur tire sa
fierté du
travail et la communauté de travail s'insère dans
une économie organisée en
tenant compte du principe professionnel. La collaboration entre groupes
impose
de dépolitiser les conflits de classe. La solution aux
conflits du capital et
du travail passe par la négociation et, en cas
d'échec, par l'arbitrage
public. Car le conflit est au cœur du capitalisme, dans
l'entreprise, dont les
structures internes doivent satisfaire la règle de
l'autorité liée à la
responsabilité. Un patron exerce l'autorité de la
compétence. Le chef
d'entreprise ne se ramène pas à " l'homme
à poigne ".
L’EURO
Dès
1954, Perroux exposa clairement
la question des rapports entre l’Europe et ses composantes
nationales*4.
Puisqu’il argumenta toujours en faveur d’un
patriotisme qui respecte et
propage la vie, il souligna la nécessité
d’articuler de multiples espaces
qui ne coïncident jamais : politiques, économiques,
techniques, juridiques,
religieux, culturels. L’invention technique d’une
part et l’innovation économique
d’autre part bousculent fréquemment et puissamment
toutes les localisations,
voire les monopoles les mieux institués, de sorte
qu’il convient d’étudier
attentivement les gagnants et les perdants à
l’intérieur de ce grand
ensemble européen.
Les
forces d’intégration européenne
émergeraient à condition de préciser
trois questions : le déséquilibre entre les USA
et l’Europe ; le développement
des pays économiquement
sous-développés et exploités par la
finance américaine
; la normalisation des rapports Est-Ouest. Les modèles
d’intégration, peu
nombreux, soit l’unionisme, le fonctionnalisme ou le
fédéralisme,
présentent tous des faiblesses qu’il
souligna régulièrement pour
inciter à les surmonter. L’unionisme
méconnaît les conflits entre les
programmes des nations. Il faut de toutes façons
régler la question monétaire,
et assurer notamment la stabilité des changes qui joue un
rôle fondamental
dans la localisation des centres de production et dans la
répartition des
investissements. L’analyse fonctionnelle plaide pour la mise
en place de
pouvoirs intra-communautaires. Clarifions alors
Jusqu’à
sa mort, ce grand Européen
publia des articles soulignant les difficultés de
l’Europe et encourageant
ceux qui œuvraient dans une direction favorable à
l’indépendance, à la
puissance et à l’épanouissement des
esprits. Aussi critiqua-t-il la dérive
de Bruxelles vers un dirigisme tatillon, responsable de nombreux
échecs au
niveau des nations ; il s’alarma de même du fait
que les textes des traités
soient des textes à tout faire favorisant en pratique les
grandes entreprises
monopolistiques. Il ne cessa de s’inquiéter
d’une Europe envahie et
investie par des puissances étrangères, signe
d’une mauvaise santé
intellectuelle et morale des populations.
Or,
être Européen, enseignait-il,
c’est vouloir le rassemblement des Européens de
vieille souche et souhaiter
l’intensification de tous les foyers de pensée et
d’action européens. Cet
idéal demeure.
René Jouve
(L'Esprit
Européen, n° 6,
printemps-été 2001)
Ouvrages
de François Perroux cités
*1
- Indépendance
de la Nation, Aubier, 1969.
*2
- Industrie et création collective, PUF,
Tome II, 197O .
*3
- Pour une philosophie du nouveau développement,
Aubier-Presses de
l'UNESCO, 1981.
*4 - L’Europe dans le monde, PUG, 1990. Tome I des œuvres complètes.
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