Denis de Rougemont, un Européen exemplaire

Comment
un Suisse peut-il être fédéraliste
européen alors que la Suisse est née du
rejet des Habsbourg et de leur projet impérial ? La question
aurait sûrement
fait sourire Denis de Rougemont tant il dépensa son
énergie en faveur d’une
Europe fédérale, respectueuse de la personne
humaine et de ses communautés médianes.
Né en
1906 dans le canton de Neuchâtel et mort en 1985 à
Genève, Denis de Rougemont
est issu d’une famille protestante dont le père
exerce la fonction de
pasteur. Outre une foi ardente qu’il conservera toute sa vie
et sans omettre
l’existence vécue dans un Etat
fédéral, Rougemont comprend mieux les
principes du fédéralisme du fait de
l’absence d’une structure ecclésiastique
aussi organisée que dans l’Orthodoxie et le
catholicisme.
Curieux,
le jeune Rougemont voyage en Europe. Il y découvre tout
à la fois les spécificités
de chaque peuple et leurs ressemblances. Ayant le modèle
politique suisse en tête,
il comprend vite que les Européens doivent
s’entendre s’ils veulent
maintenir leur liberté et leurs particularités.
On est aux lendemains désenchantés
de la Grande Guerre. Les traités ont complètement
déstabilisé le continent.
A peine créés, les nouveaux États
d’Europe centrale et orientale
sont aussitôt aux prises avec des
minorités nationales. De ses voyages,
Rougemont revient convaincu de l’inanité du
modèle de l’État-nation et de
son corollaire idéologique, le jacobinisme.
Un
non-conformiste des années 1930
Installé
à Paris à la fin des années 1920,
Rougemont fait la rencontre de groupes
intellectuels qui vont sous peu former les “ non conformistes
des années 1930
”. Parmi ces groupes, il se sent le plus en phase avec L’Ordre
nouveau
animé par Arnaud Dandieu, Alexandre Marc et Robert Aron. Il
commence aussi à
collaborer à différentes revues telles que La
Nouvelle Revue française,
Plan de Philippe Lamour et Esprit
d’Emmanuel Mounier. En 1933, L’Ordre
nouveau lance une revue qui porte le même titre. Au
sein de la rédaction,
Rougemont y développe ses thèmes de
prédilection qui sont d’ordre
philosophique et politique. Contre l’État-nation,
il propose le fédéralisme
intégral et la reconstitution des corps
intermédiaires. Il suggère par là
d’arrêter l’individualisme
exacerbé. Il s’inquiète aussi du
triomphe de
l’esprit bourgeois et de l’ascension fulgurante des
totalitarismes
communiste et national-socialiste. Tant les colonnes de L’Ordre
nouveau
que dans les autres revues non conformistes, il stigmatise le
capitalisme, le
matérialisme, le démocratisme,
l’universalisme et le nationalisme. Il
s’agit alors, pour les différentes tendances non
conformistes, de déterminer
une quatrième voie qui, enfin, reconstituerait les
communautés humaines et
redonnerait à la personne sa liberté et sa
dignité écrasées par les
totalitarismes de l’égalité, de la race
et de l’argent. Son activité
rédactionnelle
se double d’un intense dynamisme éditorial (il
édite des auteurs dont le
Russe Berdiaeff) et de la sortie de plusieurs essais (Politique
de la
personne, 1934). Parallèlement, il fonde et anime
en 1933 une revue de
“ métaphysique protestante
” Hic et nunc, qui offre un point
de vue protestant non-conformiste sur le devenir de la
société européenne.
Après
la faillite de sa maison d’éditions, contraint au
chômage, Denis de
Rougemont part en Allemagne en 1935 où il occupera la
fonction de lecteur en
français à l’université de
Francfort. Pendant une année, il côtoie
directement le nazisme. Rentré en France, il donne son
témoignage sans
concessions sur ce jacobinisme brun : c’est le Journal
d’Allemagne
(1938). La réflexion politique et philosophique ne
l’accapare pas complètement
puisqu’il publie en 1940 L’Amour et
l’Occident. Dans cet ouvrage
qui le rend célèbre bien au-delà des
milieux fédéralistes ou
non-conformistes, Rougemont distingue avec finesse et
érudition deux archétypes
d’amant occidental représentés par
Tristan et Don Juan. Le premier incarne
la fidélité amoureuse, l’harmonie des
sens, la dépendance réciproque, le
tragique, tandis que le second représente le goût
de la conquête, la séduction,
l’“ exploit ” physique, le
drame. L’ouvrage pourrait paraître
singulier dans un ensemble axé sur le
fédéralisme. Or ce n’est pas le cas,
car, depuis la fin de son adolescence, Rougemont a montré de
l’intérêt pour
des thèmes fort variés : la philosophie
politique, la théologie, la science,
la musique, l’histoire, les langues… Il est un
parfait “ honnête homme
” dans l’acception de la Renaissance.
L’exil
américain
Quand
éclate la Seconde Guerre mondiale,
l’armée suisse le rappelle sous les
drapeaux. Dans son pays, il fait partie de ceux qui entendent que la
Confédération
helvétique s’oppose au Reich hitlérien.
Puis, à la fin de l’année 1940
après l’effondrement de la France, Rougemont
quitte l’Europe pour
s’installer aux États-Unis. Là, il
rencontre d’autres Européens en exil -
dont Jacques Maritain - et en profite pour visiter
l’Amérique latine. On peut
s’étonner qu’un ardent
Européen puisse abandonner l’Europe au moment
précis
où elle flambe. D’autres non-conformistes (E.
Mounier, R. Aron, Th. Maulnier)
préfèrent rester, quitte à effectuer
des contorsions morales préparant
divers lendemains possibles… Être aux
États-Unis permet toutefois à
Rougemont de constater personnellement le mode de vie
américain.
De
retour en Europe en 1947, il publie Vivre en
Amérique, un témoignage
qui se veut le pendant de son Journal d’Allemagne.
L’essai est ambigu.
Rougemont s’enthousiasme pour le
fédéralisme, l’énergie, le
dynamisme et
le pragmatisme de la société
américaine. Il salue le sens civique des
Étatsuniens,
leur religiosité, leur liberté de penser, leur
esprit d’entreprise, leur ténacité.
Toutefois, l’ancien rédacteur à L’Ordre
nouveau rejoint les
critiques de ses amis Arnaud Dandieu et Robert Aron quand ils avaient
écrit en
1931 Le cancer américain. Lors de son séjour
outre-Atlantique, il a observé
la montée en puissance de la bureaucratie
fédérale engendrée par le New
Deal rooseveltien. Il constate que les métropoles
américaines favorisent
l’anonymat individuel, le déracinement et la perte
des solidarités
charnelles. Il pressent que les États-Unis entrent dans une
nouvelle période
de leur histoire et il craint que cette nouvelle époque soit
l’âge d’or
des “ organisateurs ” (des technocrates) chers
à James Burnham…
Entretemps,
Rougemont reprend son militantisme en faveur du
fédéralisme européen. En
1948, il organisme le Congrès de La Haye dont il est le
rapporteur aux
questions culturelles. Au cours de ce congrès qui rassemble
de
nombreuses
personnalités politiques, syndicales et intellectuelles
venues
de France, de
Belgique, de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et d’Italie,
apparaissent deux
grands courants “ européistes ” qui vont
structurer
pendant un demi-siècle
le débat européen : les
fédéralistes
favorables à une Europe politique
fédéralistes
à très brève
échéance, et les
fonctionnalistes qui avancent que l’Europe
politique ne pourra réussir que si se crée au
préalable une Europe économiquement
intégrée. Triomphant à
l’issue du
congrès, le fonctionnalisme démontre 55
ans plus tard l’inanité de son raisonnement
puisque
l’Europe économique,
bien réelle, rend plus fantomatique encore
l’Europe
politique. Lors de ce
congrès, Rougemont expose les huit principes du
fédéralisme, principes qui
deviendront rapidement les Tables de la Loi des mouvements
fédéralistes en
Europe.
Fédéraliste,
écologiste et Européen
Avec la
Guerre froide et la division de l’Europe en deux blocs
antagonistes, Rougemont
ne prône plus une troisième voie. Anti-communiste
convaincu, il soutient les révoltes
de Budapest en 1956 et de Prague en 1968. Il appuie aussi
l’alliance euro-américaine.
Membre
respecté de l’Union européenne des
fédéralistes, Denis de Rougemont
participe à la création de nombreux organismes
chargés de promouvoir l’idée
européenne : le Collège d’Europe
à Bruges, le Centre européen de la
Culture, le Conseil européen pour la recherche
nucléaire, la Fondation européenne
de la Culture. Il explique son engagement européen par les
arguments suivants.
Pour survivre aux dégâts considérables
provoqués par deux conflits mondiaux
et résister à
l’hégémonie soviétique,
l’Europe n’a pas d’autre
choix que de s’unir. La réussite de cette union
politique repose sur
l’application stricte du fédéralisme,
du principe de subsidiarité et sur
l’existence de communautés
intermédiaires proches des personnes sans verser
dans l’esprit de clocher. A ses yeux, ces
communautés de taille idéale sont
les régions. L’union de l’Europe ne se
fonde pas que sur des questions économiques;
elle s’appuie d’abord sur une histoire
partagée et des valeurs communes
(dont le christianisme d’où découle une
certaine idée de l’homme… et de
la femme). Pour lui, l’investissement du champ culturel est
une priorité
absolue. Il faut faire des Européens avant de construire
l’Europe.
Au début
des années 1950, Rougemont approfondit le thème
de l’écologie qu’il
traitait déjà en filigrane dans ses articles des
années 1930. Inquiet de l’évolution
technique et démographique du monde, cet amoureux de la
mesure (l’anti-hybris)
intègre des préoccupations écologiques
dans sa réflexion. Au fédéralisme
européen reposant sur des communautés
régionales restreintes et au
personnalisme, qui est un fédéralisme individuel,
il ajoute une troisième
dimension écologique. En effet, comment défendre
des ensembles restreints si
leur milieu naturel est pollué ? Comment
développer les potentialités du
personnalisme si l’on vit dans un environnement sale, gris et
anonyme ?
Comment montrer l’originalité de
l’Europe si elle suit servilement le système
occidental de gaspillage des ressources naturelles ? En 1976, il fonde
l’association écologique européenne Ecoropa
qui souhaite répondre à
ces questions fondamentales. L’année suivante,
dans L’avenir est notre
affaire, Rougemont retrouve les accents de L’Ordre
nouveau. Il y
attaque avec violence la furor moderne : les
ravages des compagnies
multinationales, la menace nucléaire, le culte de la
croissance économique indéfinie
et éternelle, la centralisation technocratique, la
commercialisation des êtres
et du monde, le pillage de la planète, la religion de
l’automobile. Certains
écolo-progressistes n’apprécient pas
ses critiques et ils l’accusent à
leur tour de véhiculer derrière un masque
écologiste des conceptions
conservatrices, voire fascistes ! Emerge alors l’image
d’un Denis de
Rougemont précurseur ou parrain des “ droites
révolutionnaires européennes
”. La première moitié des
années 1980 voit la parution d’essais
contestables tels que L’Idéologie
française de Bernard-Henri Lévy ou La
droite révolutionnaire de Zeev Sternhell qui assimilent la
nébuleuse
non-conformiste des années 1930 à un
hypothétique fascisme français. Dans ce
débat frelaté, Denis de Rougemont est
irréprochable en dépit d’une odeur
de souffre due à ses prises de position en faveur de la
démocratie directe et
contre une démocratie représentative
captée par les financiers, qui confisque
la souveraineté du peuple et des citoyens.
L’œuvre
de Denis de Rougemont est riche et volumineuse. Certains de ses textes
ont su
franchir la barrière du temps et restent
d’actualité. On peut simplement
déplorer
la présence d’une naïveté
(géo)politique certaine. C’est très net
dans
ses dernières publications. Dans L’avenir est
notre affaire, Rougemont évoque
une Europe fédérale des régions qui
serait en paix avec tout le monde parce
qu’incluse dans une Fédération
planétaire. Il n’a pas
décelé que, même
à l’échelle des
collectivités, le bonheur des uns attire toujours la
jalousie et l’envie des autres. Avec le regard de
l’historien qu’il ne fut
pas, Denis de Rougemont aurait compris l’importance de
préparer la guerre
pour préserver la paix. Le Suisse qu’il
était n’aurait pas dû oublier
l’exemple pluriséculaire de sa patrie.
Maximilien Malirois
Tous les textes, articles, essais, livres de Denis de Rougemont sont rassemblés et publiés par les éditions La Différence sous le titre Œuvres complètes sous la forme de sept tomes, eux-mêmes constitués d’un ou plusieurs volumes.