Paul Sérant, le franc Européen

Le
journaliste et écrivain français, Paul
Sérant, est mort le 4 octobre 2002. Né
le 19 mars 1922 dans une famille de neuf enfants, Paul Salleron
(Sérant était
son nom de plume) est le frère du journaliste et
théoricien catholique Louis
Salleron.
Personnage
à part du monde des Lettres, Paul Sérant a
écrit une œuvre abondante et
remarquable, inconnue
du grand
public. Élève chez les pères, puis
jeune agent dans un réseau de résistance
sous l’Occupation, Paul Sérant entre ensuite au
service Étranger de la BBC.
Dans le même temps, il suit de très
près les cercles mystiques du mage
Gurdjieff dont il gardera un vigoureux intérêt
pour l’ésotérisme et les
écrits
du traditionaliste René Guénon. En
parallèle à cette expérience, il
publie
des romans qui relatent soit son cheminement spirituel, soit les
événements de
l’immédiat après-guerre.
Esprit
mordant et libre, Paul Sérant n’hésite
pas, tout au long de sa carrière, à
lutter contre les idées reçues et à
démolir le consensus mou. Ses écrits le
rendent vite politiquement inclassable puisque la gauche, puis la
droite, sont
successivement étudiées à grands coups
de burin ! Il jette aussi son regard
sur les intellectuels collaborateurs et sur le Portugal de Salazar. Aux
débuts
des années 1970, il polémique vivement avec le
grand ponte journalistique
Louis Pauwels qu’il juge trop optimiste, trop droitier et
trop occidental.
Pourtant
l’essentiel de l’œuvre de Paul
Sérant réside dans sa réflexion sur la
francophonie, l’Europe et le régionalisme. Lecteur
assidu de Simone Weil, il
encourage l’enracinement. Il considère par
ailleurs que le patriotisme
charnel est le seul moyen réel, tangible,
d’atteindre sans risque
l’Universel. Il fait sienne la belle formule du
poète portugais Miguel Torga
: “ L’Universel, c’est le local sans les
murs ”.
Défenseur
du français
Écrivain
de langue française, Paul Sérant est amoureux fou
de sa langue. Dans son essai
Des choses à dire, il précise sa passion.
“ Il nous faut défendre notre
langue. Parce que c’est une langue incomparable, parce
qu’elle est l’une
des langues de culture universelles ? Non : parce qu’elle est
notre langue. Je
me réjouis profondément du rayonnement universel
[…]. J’estime qu’il
faut défendre les positions de la langue
française dans le monde, partout où
elles sont menacées. Bien sûr. Mais même
si la langue française n’avait
pas le rayonnement international qu’elle possède,
même si elle n’était la
langue d’une petite communauté, je la
défendrais avec autant d’acharnement
: le rayonnement d’une langue est une chose, le
caractère irremplaçable
qu’elle possède pour ceux qui
s’expriment par elle depuis leur naissance en
est une autre. ” Cette défense du
français, Paul Sérant l’exprime
d’une
manière concrète, comme l’est sa
fervente défense de la francophonie. “
Je crois profondément à la francophonie, et aux
liens privilégiés qu’elle
maintient, dans les cinq continents, entre des peuples de toutes
origines
ethniques. […] Mais pourquoi ne pas expliquer aux enfants de
France ce
qu’est le noyau initial de cette vaste famille francophone
”, ce qu’on
appelle la “ francité ” ? Paul
Sérant entend réparer l’oubli en
expliquant cette notion méconnue dans son dernier ouvrage,
Les enfants de
Jacques Cartier. Il part à la redécouverte de
l’histoire des Français
d’Amérique
du Nord qu’il appelle les “ Américains
d’ethnie française ”. Sous ce
terme générique, il regroupe les
Québécois, mais aussi des communautés
moins connues telles que les Acadiens, les Francos
(Étatsuniens de langue française
de Nouvelle-Angleterre), les Métis franco-indiens de
l’Ouest canadien, les
Cajuns de Louisiane… Les enfants de Jacques Cartier se veut
aussi une
incitation envers les Français de l’Hexagone pour
qu’ils découvrent
l’existence des communautés francophones en
Wallonie, en Suisse et au Val
d’Aoste. Pour expliquer ce
désintérêt persistant, Paul
Sérant accuse l’État
jacobin d’en être l’instigateur et le
responsable. “ C’est au nom de
l’unité nationale que l’État
centralisateur a persécuté les cultures des
provinces allogènes. Et c’est aussi au nom de
cette même unité qu’il a
négligé
et dédaigné les pays d’ethnie
française hors de France. Puisque ces pays
n’étaient pas englobés dans les
frontières de l’État
français, celui-ci
ne voulait voir en eux que des étrangers…
”
Promoteur
des langues vernaculaires
Défenseur
des Français de l’extérieur, Paul
Sérant entend aussi sauvegarder les
communautés culturelles régionales. Certes,
“ il n’est pas question
aujourd’hui que des habitants de la France puissent ignorer
le français. Mais
si certains d’entre eux redécouvrent la richesse
des langues et des dialectes
de leur terroir, on ne voit pas en quoi ce retour aux sources
risquerait de
compromettre la vie de la langue française ”. Et
de poursuivre en adoptant la
seule position valable, mais qui aux yeux des souverainistes nationaux
et autres
nationaux-jacobins représente un véritable crime
de lèse-majesté :
“ Je ne comprends pas que l’on puisse,
d’un côté, défendre le
français, et de l’autre, souhaiter la disparition
des langues dites régionales.
En ce domaine comme dans tous les autres, la liberté est une
et indivisible. Si
je refuse aux Bretons le droit de parler breton, je m’expose
à ce qu’on me
refuse un jour celui de parler français. Et ce
jour-là on m’opposera le
genre d’arguments que l’on oppose aux Bretons, aux
Occitans et aux Basques :
on me dira que Villon, Ronsard, Molière, La Fontaine,
Chateaubriand,
Baudelaire, tout cela, “ c’est du folklore
” que tout cela appartient à
un mode d’expression périmé, dont la
civilisation industrielle n’a que
faire. Que pourrai-je répondre, si j’ai admis en
d’autres temps qu’on
soutienne une thèse analogue à
l’encontre des langues minoritaires de
l’hexagone ? ”
Cette
autre passion envers les peuples non francophones de France, Paul
Sérant
l’exprime dans une des premières études
du régionalisme : La France des
minorités. Paru en 1965, trois ans après le
“ dégagement ” algérien, ce
livre enquête en Flandre, en Bretagne, au Pays basque, en
Occitanie, en
Catalogne, en Corse, en Alsace et en Lorraine. La France des
minorités est
aussi une belle défense et une magnifique illustration de la
diversité française.
Paul Sérant dénonce le jacobinisme destructeur
des “ vieux pays ”, ainsi
que le patriotisme idéologique dont “ la
caractéristique essentielle […]
est de vouloir abolir à jamais les différences
qui existent à l’intérieur
de la nation, et de couler toutes les provinces dans le même
moule
uniformisateur ”. Au passage, il souligne avec justesse que
“ ce nouveau
patriotisme est universaliste : les idées qu’il
impose à la nation française
devienne l’instrument qui permettra de les imposer au monde
entier. On
s’acharne contre les vieux pays de France au nom de la nation
française; de
la même manière, on entretient, au nom de
l’égalité des peuples, la haine
contre les nations étrangères qui font mauvais
accueil aux idées nouvelles
”.
Ethniste…
Prophétique,
Paul Sérant ose écrire (sous le principat
impérial du Général !) que “
les provinces vont retrouver leur importance par la force des choses.
Le “ régionalisme
”, en 1965, n’apparaît plus comme
l’expression d’un état
d’esprit rétrograde.
[…] On redécouvre […]
l’existence des régions ”. Au terme de
son enquête,
il souligne que “ le réveil ethnique constitue une
sorte de retour au réalisme,
par rapport au nationalisme idéologique, aussi bien que par
rapport à
l’internationalisme, tant libéral que socialiste
”. Il va même plus loin
en se présentant comme ethniste! L’ethnisme est le
contraire radical du
racisme. Le racisme “ est l’exaltation
d’une communauté humaine au détriment
des autres communautés, d’une culture au
détriment des autres cultures,
d’un destin collectif au détriment des autres
destins collectifs ” alors
que l’ethnisme est “ le respect de toutes les
communautés humaines, de
toutes les cultures et de tous les destins collectifs. Autrement dit,
si l’ethnisme
croit aux différences entre les peuples, ce n’est
pas pour jeter l’anathème
sur certains d’entre eux : c’est au contraire pour
insister sur les
possibilités de maintien et
d’épanouissement dont doivent jouir tous ces
peuples, quelles que soient les traditions ou la civilisation dont
chacun
d’eux peut se réclamer ”.
L’ethnisme est le meilleur remède au racisme,
car être ethniste, “ c’est faire
comprendre aux membres de telle communauté
qu’ils ont raison de lutter pour son maintien, mais que leur
communauté est
elle-même menacée si les autres le sont
”.
Lucide,
Paul Sérant n’en évoque pas moins les
tares et autres “ dangers d’un
extrémisme ethnique ” et estime, non sans raison,
que “ le nationalisme
ethnique est sans doute l’un des aspect de la
révolte individualiste dans un
monde où l’autorité de
l’État empiète sans cesse sur les
anciennes
libertés ”. Il se demande même
dès cette époque “ si ces victimes du
jacobinisme ne tomberaient pas dans un jacobinisme à
rebours, plus condamnable
encore que l’autre ”. Là encore, il est
clairvoyant comme en témoignent
les tentations uniformisatrices des séparatismes
régionaux.
L’ethnisme
de Paul Sérant s’intègre enfin dans le
régionalisme. Or, s’il constate
que le gouvernement Pompidou commence à
s’intéresser au fait régional, il
remarque que Paris le dissout aussitôt dans un
“ schématisme technocratique
” qui va donner en 1972 des régions
artificielles (Centre ou Rhône-Alpes) et diviser la Normandie
! Contre
l’esprit technocratique, fût-il
régional, Paul Sérant suggère le
fédéralisme
et plaide pour “ un nouvel État
français ”. En effet, “ si la
disparition des États nationaux n’est possible
qu’au bout d’un temps plus
ou moins long, si la Fédération
européenne doit d’abord rassembler des
États
et non des ethnies, une chose, en revanche, est certaine : la
naissance de cette Fédération, tout
comme la renaissance de nos libertés
régionales, supposent la disparition de
l’État français unitaire, et son
remplacement par un État
fédéral
”.
…
Et Européen !
Cette
substitution s’inscrit dans la vision européenne
de Paul Sérant. En ethniste
conséquent, il soutient la thèse de
l’“ Europe des régions ”,
“ ce qui veut dire la même chose que
l’Europe des patries, à
condition de rendre à la notion de patrie son sens le plus
ancien et le plus
fort ”. Mais par-delà
son
ethno-régionalisme, il se sent Européen.
“ L’Europe a failli être
française
avec Napoléon, et elle a failli devenir allemande avec
Hitler. Dans l’un et
l’autre cas, elle n’eut été
qu’une Europe asservie. L’Europe que nous
voulons ne doit être ni française, ni allemande,
mais européenne, c’est-à-dire
permettre l’épanouissement de tous ses peuples, et
de toutes ses cultures.
Plus variée qu’aucun autre continent, elle doit
être capable de faire son
unité sans rien sacrifier de cette diversité qui
constitue son plus étonnant
privilège. ” L’ethnisme, le
régionalisme et le fédéralisme sont
à ses
yeux les seuls garants authentiques de la diversité
intrinsèque du “ Vieux
Continent ”. Il considère l’Europe comme
une tierce terre au-delà des
domaines matérialistes de l’Ouest et de
l’Est du temps de la Guerre froide,
capable de rivaliser, après la chute du Mur de Berlin, avec
l’unique
superpuissance mondiale et les civilisations musulmane et asiatiques
émergentes.
Ses convictions européennes lui permettent de s’en
défier et d’en
critiquer librement la construction. “ Un supranationalisme
aveugle ne la
contenterait pas davantage que la centralisation jacobine ”,
prévient-il.
Finalement, “ c’est en rendant aux
régions le pouvoir qui leur manquent
actuellement qu’on évitera le plus
sûrement les menaces dirigées contre
l’équilibre de la France et contre celui de
l’Europe ”. Paul Sérant
s’en est allé alors que le gouvernement de M.
Raffarin entame un nouvel élan
décentralisateur, comme s’il ne souhaitait pas
voir le possible (le probable
?) détournement d’une idée pour
laquelle il lutta sa vie durant.
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*Les
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